Front, manoeuvre et soutenabilité (P. Ranvier)

Que penser de l'actuel gel apparent de la ligne de front en Ukraine ? Est-ce soutenable stratégiquement par l'un ou l'autre des belligérants ?
Front, manoeuvre et soutenabilité (P. Ranvier)
Source 20 minutes

La ligne de front en Ukraine paraît globalement stable. Est-ce à dire que les combats actuels ne servent à rien ?

Sur le plan tactique : La saturation et l'effacement de la ligne de front

Le « front » au sens classique n'existe plus. Selon les interprétations, des localités entières sont revendiquées comme contrôlées par l'armée russe ou présentées comme solidement défendues par les forces ukrainiennes. Le combat s'est fragmenté en un réseau de petites unités enchevêtrées.

Comme une sorte d'énorme jeu de de Go, dans lequel chacun a des pièces mais où on ne voit pas bien qui réussira à tirer les marrons du feu. Avec une complexité additionnelle par rapport au jeu de Go : des unités, même réduites à 2 ou 3 hommes, totalement encerclées, ne sont pas "mortes" : Les drones assurent le ravitaillement voire les évacuations, permettant à de petits points d'appuis isolés de durer.

Cette guerre s'est transformée en une myriade de points d'appui contraints à un camouflage permanent, sous peine d'être immédiatement détruits par l'artillerie ou les drones dès leur détection.

Il est également impossible de créer de regroupement de troupes dans les 10 à 20km en arrière de la zone grise : le front est devenu transparent et tout regroupement est immédiatement détruit.

Dans ces conditions, la conduite d'offensives d'envergure comme le tracé d'une ligne de front objective deviennent particulièrement complexes. Cela explique les écarts abyssaux entre les cartes des différents protagonistes.

Sur le plan opératif : La paralysie de la manœuvre d'ensemble

Le théâtre d'opérations ukrainien se caractérise par une quasi-absence de mouvements importants. Il ne s'agit pas d'un front figé au sens de la Première Guerre mondiale mais d'une zone grise très large dont les contours évoluent peu.

Cette absence de mouvements s'est accentuée : s'il y avait de grandes chevauchées motorisées en 2022, les offensives très couteuses en vies humaines se sont fortement ralenties en 2023-2024 et semblent progressivement s'être presque totalement arrêtées.

À titre d'illustration, la situation à Koupiansk montre qu'aucun des deux belligérants ne parvient à fixer clairement le contrôle de la ville depuis environ 1 an ; chacun affirme maîtriser l'essentiel du secteur et réduire les poches de résistance adverse.

Face à cela, la réponse ukrainienne consiste essentiellement à porter le combat sur les arrières, dans la profondeur stratégique russe : attaques de drones à long rayon d'action et opérations secrètes (par des agents situés en Russie).

Malheureusement, les Russes ripostent avec une efficacité souvent supérieure à celles des attaques initiales, compte tenu du manque d'armements anti aériens côté occidental (le conflit en Iran n'arrange rien, puisqu'il est considéré comme prioritaire).

Sur le plan stratégique : L'asymétrie de la soutenabilité

Examinons maintenant les conséquences de ces observations.

La Russie peut-elle continuer à ce rythme pendant plusieurs années ?

On ne voit pas pourquoi elle n'en serait pas capable :

- Il y a des gênes à l'arrière, avec en particulier quelques pénuries de carburant, des perturbation des aéroports en cas d'alertes, etc. Mais cela reste limité à des niveaux largement acceptables par la population.

- Il y a des pertes sur le front, également limitées à des niveaux acceptables (d'autant que les populations des centres de pouvoir ont largement été épargnées par les conscriptions, de même que du côté ukrainien, soit dit en passant).

- La situation économique et financière se présente plutôt bien.

- La situation politique également : Il n'y a pas réellement problème d'acceptabilité sociale du conflit et Poutine ne fait pas l'objet de contestations politiques internes (des sources que j'ai, il est encore moins contesté actuellement qu'il ne l'était avant 2022).

L’Ukraine peut-elle continuer à ce rythme pendant plusieurs années ?

A l'inverse, du côté ukrainien, plusieurs problèmes affectent la soutenabilité du conflit :

- économique : des infrastructures critiques, sur l'arrière, sont de plus en plus ciblées et détruites, menaçant l'ensemble de l'économie du pays ;

- militaire : il y a un réel problème de ressources humaines pour poursuivre la guerre : Les effectifs de l'armée ukrainienne sont inférieurs à ceux de l'armée russe (ce qui n'était pas le cas en 2022 / 2023) ; les pertes sont plus importantes que celles de la Russie et le vivier de population mobilisable se tarit ;

- financier : La survie financière de l'Etat ukrainien dépend des dons occidentaux. Les USA ne paieront rien, au moins pour les 2 ans 1/2 qui viennent (mandat de Trump), ni vraisemblablement au delà. Mais ils factureront leur matériel au prix fort. L'UE, quand à elle, est exsangue financièrement (d'ailleurs en partie à cause du conflit ukrainien : disparition du gaz russe, endettement pour le soutien à l'Ukraine...). L'UE pourra-t-elle continuer à financer l'Etat ukrainien pour les 2 ans 1/2 qui viennent ? Rien n'est moins sûr. Surtout que le coût devrait augmenter : Avec les bombardements russes, c'est l'économie ukrainienne qui est en train d'être détruite. Toute la production économique manquante entraîne un manque à gagner pour l'Etat qui devra être compensé par l'UE.

- Enfin, politiquement, un couvercle recouvre la vie politique intérieure ukrainienne. Personne ne sait quelle est la température ou la pression sous le couvercle. La population ukrainienne était très divisée, géographiquement, avant le conflit ; il est possible qu'elle le soit toujours. L'hypothèse d'une instabilité politique interne, si elle n'est qu'une simple supposition, ne me semble pas devoir être totalement oubliée. Les manifestations à la suite du remplacement de MM. Fedorov et Syrsky l'illsutrent à leur manière.

Synthèse stratégique

Au final, du côté ukrainien, plusieurs voies laissent craindre que la situation ne puisse pas durer très longtemps :

-            l'économie générale du pays

-            le soutien financier de l'UE

-            la ressource humaine pour les combats

Plus l'hypothétique risque politique.

A l'inverse, du côté russe, rien ne semble affecter la capacité du pays à tenir, plusieurs années s'il le faut. Et, quand bien même ils seraient militairement en difficulté, ils ont un "joker" : la Chine, qui a toujours dit qu'elle ne laisserait pas la Russie perdre la guerre.

La Chine, pour le coup, c'est une autre dimension : Que ce soit en capacité de production d'armements, en stocks d'armements disponibles… Si la Chine veut s'engager, ça peut, pour le coup, être un "game changer".

Avec en plus un point trop souvent omis : les systèmes de drones occidentaux sont très souvent "made in China", au moins pour certains composants. Pour l'instant, la Chine est neutre, et approvisionne tous les belligérants. Si elle devait s'engager, elle couperait très probablement le robinet de l'armement pour les occidentaux.

Ce qui créerait pour le front russo-ukrainien un dramatique effet ciseaux : augmentation des moyens russes et réduction des moyens ukrainiens.

Nous examinerons lapossibilité des négociations dans un autre article.

Pierre Ranvier

Pierre a déjà publié l'article sur le barrage de Khakhovka

Rupture du barrage de Nova-Khakovka : L’hypothèse de l’érosion régressive (mise à jour)
La Vigie est heureuse de publier cette mise à jour d’un texte déjà publié le 10 juin dernier (ici) à la suite de la destruction du barrage de Nova Khakovka. Pierre Ranveir a poursuivi ses travaux et affiné son hypothèse, à la lumière des derniers éléments rendus publics. Cette

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