Perspectives pour les négociations (P. Ranvier)
Dans cet article, l'auteur examine les positions de chacun des acteurs (directs ou indirects) en matière de négociations sur l'Ukraine.Suite de l'analyse de Pierre Ranvier.

La position chinoise dans les négociations
La Chine est un acteur majeur, d'un point de vue militaire et industriel. Elle le restera. Comme elle n'a mis aucune "bille" dans le conflit, elle pourrait avoir un rôle de puissance d'équilibre, de négociation. Ce qui serait, pour elle, une formidable opportunité diplomatique. Il y a fort à parier que les occidentaux seront prêts à imposer beaucoup de concessions à l'Ukraine, pour éviter de mettre la Chine dans une telle position favorable. A l'inverse, la Russie, qui doit beaucoup à la Chine, pourrait bien assouplir ses positions de négociation face à une médiation chinoise.
Ce qui mettrait l'Ukraine dans une situation intenable : devoir choisir entre une solution qui tourne le dos à ses alliés, et une solution bien pire pour eux, pour ne pas avoir à leur tourner le dos.
La position russe dans les négociations
La Russie a été claire : elle veut que ce conflit avec l'Ukraine soit le dernier qu'elle aura à mener avec ce pays. Autrement dit, elle veut des garanties suffisamment solides qu'il n'y aura pas de risques, à moyen ou long terme, de tensions avec ce pays pouvant mener à des complications pour la Russie.
Ce résultat peut s'obtenir de deux manières différentes : soit en coupant le pays en 2 : une partie russe, et une partie qui pourra devenir aussi antirusse qu'elle le souhaite, rejoindre l'OTAN, etc. Ou faire en sorte que le pays soit neutralisé et ne puisse plus constituer une menace pour la Russie (neutralité géopolitique, démilitarisatoin, interdiction pour des troupes de l'OTAN d'y manœuvrer, etc.).
Moscou penche pour la 1ère solution. Mais celle-ci pose un énorme problème : Odessa. Si Odessa est aux mains d'un pays antirusse et allié de l'OTAN, c'est un pistolet sur la tempe de la flotte de la Mer Noire, ce qui est inacceptable pour la Russie. Mais elle ne pourra, d'un autre côté, jamais obtenir Odessa par la force. Et l'Ukraine ne pourra jamais céder Odessa, qui est son seul débouché maritime.
La seule clé de résolution au problème d'Odessa est bien d'aller vers une Ukraine qui ne serait pas intégrée à la Russie mais resterait neutre.
La position ukrainienne dans les négociations
Il faut distinguer entre la position initiale de Zelensky et de 70% des Ukrainiens, telle qu'elle pouvait exister avant 2022, et la position de ceux qui sont en mesure d'imposer leurs décisions au gouvernement (les milices nationalistes). Une majorité de la population souhaitait le maintien d'une Ukraine indépendante, mais une solution pacifique au conflit dans l'Est, et la préservation de bonnes relations avec la Russie (est-ce toujours le cas après 4 ans de guerre ? On peut en douter : généralement, les guerres ont tendance à polariser les opinions).
Les mouvements ultra-nationalistes, qui avaient réussi à imposer leur volonté à Zelensky suite à son élection, sont toujours présents. Ils veulent une éradication/expulsion de tout ce qui est russe de l'ensemble du territoire ukrainien. Cette position, radicale, ne permet aucun compromis. Ceux qui signeraient un accord de paix seraient qualifiés de traitres, et se retrouveraient en danger.
Autrement dit, la position ukrainienne dans les négociations peut difficilement ne pas être maximaliste.
La position occidentale dans les négociations :
L'objectif des USA est d'enfoncer un coin entre la Russie et l'UE, pour éviter une alliance contraire à leurs intérêts. Cet objectif est aujourd'hui, quoi qu'il en soit, atteint. Aussi, le seul objectif des USA est de sortir de ce bourbier sans donner l'apparence d'avoir perdu.
Et si possible, en réservant les contrats pour la reconstruction pour les entreprises US, payées par l'UE. Ceci peut très bien s'accommoder d'une division du pays. Mais un peu moins d'une neutralisation de l'Ukraine (car les contrats ne seraient pas automatiquement accordés aux USA).
L'objectif européen, lui… est très difficile à discerner. On ne voit pas d'autres objectifs que de "soutenir l'Ukraine jusqu'au bout", ou de "faire perdre la Russie". Tout en laissant (hypocritement) à l'Ukraine la responsabilité de décider quelles solutions sont acceptables (ce qui revient, compte tenu du blocage ukrainien, à refuser toute perspective de paix).
Perspectives pour la fin du conflit
Quand on voit ce tableau, on peut difficilement être optimiste pour l'avenir de l'Ukraine au cours des prochaines années.
La paix se négociera, très probablement. Et très probablement aux conditions russes.
Les Ukrainiens ne seront sans doute même pas à la manœuvre : L'Ukraine a, de fait, délaissé une partie de sa souveraineté au profit des Occidentaux, qui négocieront à sa place la résolution du conflit, quand ils le souhaiteront !
Il y a fort à parier que le quasi inéluctable "lâchage" de l'Ukraine se produira en fonction des calendriers électoraux occidentaux (mid-terms américaines ? élections françaises ?).
La partition de l'Ukraine n'était un objectif de personne en 2022 : ni la Russie, ni l'Ukraine, ni les occidentaux. Mais elle semble aujourd'hui difficilement évitable.
Plusieurs scénarios sont envisageables :
- un scénario minimaliste, dans lequel la partition ne concernerait que les deux oblast du Donbass (Donetsk et Loughansk). Mais avec nécessité que les autres oblast contestés soient placés dans une situation de neutralité, permettant les coopérations avec la Russie (ravitaillement par voie routière de la Crimée, approvisionnement en eau de la Crimée, démilitarisation, etc.).
- Un scénario en vogue serait un simple cesser le feu, à la coréenne, peu crédible :
o La Russie a toujours déclaré qu'elle refuserait un accord qui ne soit pas durable et pérenne,
o La Russie serait toujours menacée sur la mer Noire, sans aucune garantie, ce qui est inacceptable pour elle.
- Un autre scénario en vogue serait une annexion plus large que le Donbass : sur la ligne de front, voire davantage. La plupart des commentateurs penchent vers cette hypothèses, mais je n'y crois pas, car personne n'y trouve son compte :
o La Russie n'obtient pas la neutralité d'Odessa
o Les USA doivent assumer un bilan comportant une défaite flagrante, sans rien pouvoir "vendre" comme gain auprès de la Russie
o L'Ukraine signe une très grosse défaite, bien pire que la seule perte du Donbass (qui est déjà plus ou moins actée dans l’opinion ukrainienne).
Perspectives géostratégiques "post-conflit"
Militairement, la Russie et l'Ukraine seront, toutes les deux, "au top" de la guerre moderne, avec des centaines de milliers de vétérans à recaser…
Pour la Russie, la fin de la guerre verra simultanément une forte main d'œuvre rendue à la vie civile et une baisse des commandes industrielles (armement). L'économie russe étant actuellement en surchauffe, une partie de ce déséquilibre pourrait se résorber, mais il est probable qu'il faudra occuper une bonne partie de ses vétérans. Peut-être verra-t-on de nombreuses SMP russes, avec le soutien de Moscou, exporter leur savoir faire militaire en soutien à la diplomatie russe.
Soit un gros "facteur de déstabilisation" en perspective, du point de vue occidental, dans pas mal de pays.
Côté ukrainien, même chose, mais en bien pire : le tissu industriel et économique a largement été rasé. Les femmes ont largement quitté le pays et refait leur vie ailleurs… Il est à craindre que les vétérans n'aient pas beaucoup d'alternatives professionnelles que de mettre leurs compétences militaires au service de ceux qui pourront les payer.
En fonction de la manière dont se négocie la paix, il est également possible qu'il y ait une limitation des effectifs de l'armée ukrainienne, ce qui aggraverait nettement les choses.
Sans doute, des agences occidentales sauront bénéficier de ce savoir faire. Malheureusement, il est également très probable que des mafias en bénéficieront également. Avec une stratégie de guerre ukrainienne de plus en plus tournée vers le "conflit asymétrique sur les arrières de l'ennemi", cela fera une génération de combattants particulièrement bien formés et entrainés à l'action "terroriste" ou "mafieuse". Avec en plus un gros stock d'armement moderne présent en Ukraine, si on mélange cela avec une tradition des mafias locales, particulièrement puissantes et douées en trafic d'armes, cela peut être un énorme vecteur de prolifération d'armements et de combattants sachant les utiliser, pour servir des entreprises criminelles, un peu partout dans le monde. Soit, là encore, un gros "facteur de déstabilisation" en perspective.
Politiquement, en Russie, la paix ne devrait pas être un chamboulement du régime.
En revanche, en Ukraine, une paix, qui sera nécessairement moins favorable que ce qui aurait pu être négocié en 2022, ne pourra être vue que comme une défaite. Des comptes seront demandés aux dirigeants ayant recherché l'escalade.
Les groupes de vétérans armés pourraient également vouloir se venger de certaines factions politiques… Autrement dit, la paix négociée avec la Russie pourrait n'être qu'une transition vers un nouvel épisode de guerre civile.
J'espère qu'après tout ce qu'ils ont enduré les Ukrainiens, qui ont suffisamment souffert de la guerre, sauront éviter la guerre civile qui pourrait suivre la défaite militaire.
Dans tous les cas, il n'est pas impossible que la situation "post guerre" de l'Ukraine ne puisse être un facteur de déstabilisation du reste du continent européen.
Pierre Ranvier
