Coût financier ou coût opérationnel des vecteurs ? (O. Dujardin)

Le seuil de survivabilité : pourquoi un vecteur, quel que soit son coût, doit toucher son but pour être rentable
Coût financier ou coût opérationnel des vecteurs ? (O. Dujardin)
Photo by Vony Razom / Unsplash

Dans la guerre d'Ukraine ou celle d'Iran, certains observent le nombre de vecteurs envoyés pour cahque salve (drones, missiles manoeuvrant, missiles balistiques). Cette approche ne doit as omettre la question pour l'agresseur du coût économique de ces salves.

Un bilan qu’on refuse de voir

La chaîne Telegram ukrainienne DroneBomber a publié début août 2026 un bilan détaillé des frappes ukrainiennes contre la région de Moscou en juillet 2026. Les chiffres sont sans appel : sur 6 225 vecteurs dirigés contre la région, 780 ont été abattus à proximité immédiate de la capitale russe. Le détail par ligne de défense est encore plus parlant : environ 93 % des interceptions ont eu lieu sur les première et deuxième lignes de défense aérienne, 6 % sur la troisième ligne, et un seul vecteur — soit 0,07 % du total lancé — a été abattu à l'intérieur même de la ville de Moscou.

Les cibles réellement atteintes en juin et juillet se limitent à quelques installations : le centre de communication spatiale de Doubna, des entrepôts Wildberries, des bases pétrolières et la raffinerie de Kapotnia, auxquels s'ajoutent des dégâts collatéraux dus aux chutes de débris. DroneBomber elle-même qualifie ce résultat de « goutte d'eau presque comique » au regard du nombre de vecteurs engagés.

Positions connues des système de défense antiaérien dans la région de Moscou

Les

Positions des vecteurs ukrainiens abattus sur la base de sources OSINT au cours du mois de juillet 2026 se dirigeant vers la capitale russe

Ce constat a été relayé en Ukraine[1], en République tchèque[2], en Lituanie, en Lettonie et en Chine[3], mais quasiment ignoré des médias occidentaux et totalement absent des médias français et tout autant des nombreux « OSINTeurs » qui suivent ce conflit — sans doute parce qu'il contredit le récit habituellement mis en avant. Il rejoint pourtant une de mes analyses antérieures sur l'attaque des 16-17 mai 2026[4], confirmée depuis par les frappes récentes, dont celle, massive, du 16 août 2026 : le taux de coup au but des vecteurs ukrainiens contre la région de Moscou reste inférieur à 2 %.

L’attaque ukrainienne du 16-17 mai 2026 (O. Dujardin)
bilan et analyse d’une nuit de feu sur la Russie

Sortir du débat stérile pour poser la vraie question

Le débat sur l'utilité de ces frappes — faut-il continuer ou économiser les vecteurs pour des cibles moins protégées — est en partie stérile : la valeur symbolique d'une frappe peut compter autant que ses effets matériels. Mais ces chiffres ouvrent une autre réflexion : celle de la rentabilité économique des vecteurs à bas coût face à une défense antiaérienne dense et superposée[5].

L'idée est qu’un vecteur ne vaut, économiquement, que par le produit de son coût, de sa charge militaire et de sa probabilité de parvenir jusqu'à la cible. Un missile bon marché qui n'arrive presque jamais au but ne coûte pas moins cher qu'un missile onéreux qui touche systématiquement sa cible, il coûte même plus cher, puisqu'il faut en tirer énormément pour espérer obtenir un seul coup au but.

Un cadre de calcul : le coût par kilogramme délivré

Pour objectiver la comparaison, on peut raisonner en coût par kilogramme de charge militaire effectivement délivrée sur la cible, en prenant comme référence les vecteurs dont le taux d'interception est aujourd'hui pratiquement nul : les missiles hypersoniques. Le 3M22 Zircon transporte environ 400 kg pour un coût unitaire estimé entre 5 et 6 M$, soit 12 500 à 15 000 $/kg. Le KH-47M2 Kinzhal, avec une ogive de 500 kg pour environ 4,5 M$, revient à environ 9 000 $/kg — moins cher que le Zircon, il sert donc de référence basse pour les vecteurs quasi ininterceptables.

Le raisonnement est alors le suivant : pour qu'un vecteur bas coût soit aussi rentable, au kilogramme de charge délivrée, qu'un Kinzhal qui touche pratiquement toujours sa cible, il doit compenser son moindre coût unitaire par une probabilité de coup au but suffisante. En dessous de ce seuil, il coûte en réalité plus cher à la charge délivrée, une fois l'attrition prise en compte.

Vecteur

Coût (C)

Charge (M)

Coût brut/kg

Taux min requis (réf. Kinzhal 9000 $/kg)

Kinzhal (référence)

4 500 000 $

500 kg

9 000 $/kg

100 % (par définition)

Iskander-M

2 000 000 $[6]

500 kg

4 000 $/kg

44,44 % (dépend du coût unitaire retenu)

FP-1

55 000 $

60 kg

917 $/kg

10,19 %

FP-5 Flamingo

800 000 $

1 150 kg

695,65 $/kg

7,73 %

Antonov An-196 Liutyi

200 000 $

50 kg

4 000 $/kg

44,44 %

Geran-2

50 000 $

50 kg

1 000 $/kg

11,11 %

Geran-5

150 000 $

90 kg

1 667 $/kg

18,52 %

SCALP / Storm Shadow

2 500 000 $

450 kg

5 555 $/kg

61,73 %

Tomahawk

2 500 000 $

450 kg

5 555 $/kg

61,73 %

MDCM

2 500 000 $

250 kg

10 000 $/kg

111,11 % → impossible

AGM-158 JASSM

1 665 000 $

450 kg

3 700 $/kg

41,11 %

Des taux requis largement hors de portée

Rapportés aux taux de réussite réels[7] observés face à une défense aérienne dense et moderne, ces seuils théoriques sont, dans la grande majorité des cas, hors d'atteinte en dehors des missiles balistiques. Le FP-5 Flamingo ukrainien fait figure d'exception, avec un seuil requis de seulement 7,7 % — mais son coût actuel n'est pas soutenable dans la durée : il repose sur des moteurs Ivchenko AI-25TL d'occasion récupérés gratuitement ou presque, en stock limité et son prix dépasserait le million de dollars avec des moteurs neufs.

Pour les autres vecteurs légers — Geran-2, FP-1 — les seuils requis (autour de 10-11 %) restent supérieurs aux taux de pénétration réellement observés contre Moscou, où l'on est très en-dessous de 2 % de coups au but. Pour les vecteurs plus sophistiqués comme le SCALP/Storm Shadow, le Tomahawk ou le JASSM, les seuils requis grimpent à 40-62 %, un niveau que seule une défense aérienne moins dense peut permettre d'atteindre. Le MDCM, avec un coût brut déjà supérieur à celui du Kinzhal au kilogramme, ne peut structurellement pas être rentable face à ce type de cible, quel que soit son taux de réussite.

On observe aussi une logique de montée en gamme : le Geran-5, trois fois plus cher que le Geran-2, doit afficher un taux de survie nettement supérieur — via sa vitesse accrue et son altitude de vol supérieure — pour justifier l'investissement. Si l’on en croit les données ukrainiennes, le pari serait tenu, car le taux d’interception contre les versions à réaction serait seulement de 60 %[8] ; avec 40 % de coups au but, la montée en gamme et en prix des Geran-5 serait donc rentable par rapport aux Geran-2.

On peut constater que cette question de survivabilité des plateformes de frappe, bien que peu voir pas abordé en occident, occupe bien les esprits des Russes et des Ukrainiens. En effet, plusieurs approches sont mises en œuvre comme la bascule des Geran vers de versions à réaction plus rapides donc plus difficiles à intercepter mais on voit aussi, côté russe la mise en place de caméra regardant vers l’arrière pour effectuer des manœuvres d’évitement face à des drones intercepteurs ou, plus récemment, l’apparition de brouilleurs pour couper le retour vidéo des drones intercepteurs télépilotés. Des solutions qui entrainent une augmentation du prix unitaire des vecteurs.

Côté ukrainien, cela se concrétise par l’adoption de trajectoire surbaissée pour échapper autant que possible aux radars et à l’adoption de trajectoires en zigzag pour tenter d’échapper au feu des mitrailleuses. L’adoption de vecteurs à réaction est également en augmentation côté ukrainien mais avec un retard sensible par rapport à la Russie en termes de volumes disponibles. Cette question de la survivabilité n’est donc pas neutre et semble montrer que les belligérants eux-même considèrent que les taux de réussite de leurs vecteurs à bas coûts sont trop faibles.

Le vrai coût de l'attrition

Ces calculs sont des planchers : ils ne tiennent pas compte du coût logistique induit par la nécessité de tirer plusieurs dizaines de vecteurs pour compenser les pertes, ni des coûts de stockage et de mise en œuvre. En pratique, pour être réellement rentables, les vecteurs à bas coût doivent afficher un taux de coup au but nettement supérieur au minimum théorique — empiriquement, au moins 20 % pour rester intéressants dans la durée. Les missiles de croisière subsoniques traditionnels, eux, doivent conserver un taux de survie d'au moins 70 % pour demeurer rentables : c'est cette catégorie intermédiaire qui est aujourd'hui la plus menacée, prise en étau entre les vecteurs hypersoniques/balistiques très difficile à intercepter et les vecteurs très économiques produits en masse.

Cette dynamique explique en partie pourquoi la Russie a massifié l'usage de ses missiles hypersoniques et balistiques contre l'Ukraine depuis que celle-ci manque de systèmes Patriot : un coup au but russe coûte, en définitive, moins cher qu'un coup au but ukrainien. Le nombre brut de vecteurs lancés quotidiennement par l'Ukraine — trois à quatre fois supérieur à celui de la Russie — masque un écart bien plus significatif dans le nombre d'impacts effectifs sur des cibles d'intérêt, largement en faveur des forces russes, qui obtiennent plus de résultats avec moins de tirs. On comprends alors pourquoi l’Ukraine développe son propre missile balistique FP-9, version ukrainienne de l’Iskander-M pour aller frapper Moscou.

Les limites de l'exercice

Cette approche comptable a ses limites. Elle compare difficilement des choses hétérogènes : la capacité à disperser plusieurs petites charges sur plusieurs cibles n'équivaut pas à l'envoi d'une charge unique massive et une ogive de 500 kg arrivant à vitesse hypersonique ne vise pas les mêmes objectifs qu'une charge de 50 kg arrivant à 200 km/h. Le contexte d'emploi et surtout les capacités défensives de l'adversaire jouent un rôle déterminant — la défense antiaérienne russe autour de Moscou constitue sans doute l'un des cas les plus extrêmes qui soient.

Ce qu'il faut retenir

Le coût d'acquisition d'un vecteur, à lui seul, ne dit rien de sa rentabilité opérationnelle.

Ce qui compte, c'est le coût par unité de charge militaire réellement délivrée sur la cible — ce qui suppose de multiplier le coût unitaire par l'inverse de la probabilité de coup au but. Un vecteur très bon marché mais systématiquement intercepté n'est pas une arme économique : c'est une arme qui exige, pour devenir rentable, un taux de survie minimal dont elle est structurellement incapable face à une défense dense sauf à ce qu’elle soit pensée pour épuiser les défenses adverses en imposant une consommation de munitions excessive.

À l'inverse, un vecteur coûteux mais dont est pratiquement certain qu’il fera but peut se révéler, au bout du compte, moins cher. Entre les deux, la catégorie des vecteurs intermédiaires — missiles de croisière subsoniques classiques — est celle qui doit le plus impérativement progresser en survivabilité sans augmenter son coût, sous peine d'être disqualifiée par le calcul économique lui-même, indépendamment de toute considération stratégique ou symbolique. On notera dans ce domaine une prise de conscience côté russe qui a équipé ses missiles de croisière KH-101 de leurres thermique. Toutefois, ces leurres ne sont tirés que de manière préprogrammés et non en réaction à une menace réelle ce qui limite fortement l’efficacité du dispositif.

O. Dujardin


[1] https://militarnyi.com/en/news/thousands-of-ukrainian-drones-tested-moscow-s-defenses-from-every-direction-analysis-reveals/

[2] https://armadnizpravodaj.cz/zpravodajstvi/moskva-hori-ale-to-je-teprve-zacatek-ukrajinci-zmapovali-slabiny-pvo/

[3] https://www.sohu.com/a/1062745250_121141896?scm=10001.325_13-325_13.0.0-0-0-0-0.5_1334&spm=smpc.channel_248.block3_308_NDdFbm_1_fd.4.17866841327626UvrCn1&trans=060008_lym

[4] https://www.lettrevigie.com/lattaque-ukrainienne-du-16-17-mai-2026-o-dujardin/

[5] https://www.lettrevigie.com/la-defense-anti-drones-russe-o-dujardin/

[6] Selon les sources le prix unitaire varie de 500 000 $ à 3 M$, nous retiendrons ici arbitrairement 2 M$ pour les calculs

[7] https://theatrum-belli.com/guerre-en-ukraine-2025-2026-analyse-des-taux-dinterception-des-vecteurs-aeriens/

[8] https://www.vietnam.vn/fr/chien-thuat-nga-dung-uav-phan-luc-geran-4-va-geran-5-khoet-sau-lo-hong-phong-khong-ukraine

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