Bilan n° 136 du 23 août 2026 (guerre d’Ukraine)
Pendant que Vladimir patine, la situation ukrainienne s’assombrit.
Pendant que Vladimir patine, la situation ukrainienne s’assombrit.
Déroulé des opérations militaires
A l’ouest, vers Kamianske, les Ukrainiens ont repoussé les Russes de façon que Plavni et Stenogirsk deviennent des zones grises. La menace contre Zaporijia était trop importante et ils ont fait l’effort, depuis juin, de regagner du terrain. Les Russes vont-ils se remettre à pousser ? oui s’ils poussent simultanément contre Orikhiv. Voir AMK
Depuis trois semaines en effet, le front d’Orikhiv s’est rouvert : des infiltrations à travers Novodanylivka ont permis d’aborder les faubourgs de la ville. A l’est cependant, les Ukrainiens tiennent encore le verrou de Mala Tokmachka, notamment un ensemble fortifié d’immeubles à l’entrée de la ville. Les Russes essayent simultanément, de progresser au nord pour aller couper l’axe logistique T 408 qui mène à Orikhiv. La reprise d’activité dans cette zone a deux objectifs : fixer des troupes ukrainiennes mais aussi, si jamais Orikhiv tombait, menacer directement les abords de Zaporijia à partir d’une ligne Orikhiv-Ternuvate. Voir AMK et Suriyak.
Ceci explique l’activité russe au nord-ouest d’Huliapole, visant à créer cette ligne de débouché notamment sur la ligne de crête qui descend de Ternuvate (Suryiak).
Le secteur suivant de Pokrovske à Inanivka et Novopavlivka a vu les gains ukrainiens depuis le début de l’année : ils ont été comptés plusieurs fois puisqu’en février certains parlaient de 400 km², devenus finalement 200, pour devenir après les révélations de juillet plus de 550 km². Si l’on regarde avec attention, il y a eu des gains certains qui ont permis aux Ukrainiens de rependre une partie de terrain en zone grise voire en zone russe. Pourquoi ce succès ici alors qu’ailleurs, les Ukrainiens ont été plutôt sur le reculoir ? Tout d’abord, cette zone se situe principalement dans l’oblast de Dniepropetrovsk : on peut supposer que les Russes s’y sont moins accrochés (même s’ils ont cédé aussi un peu de terrain dans l’oblast de Zaporijia, comme on l’a vu, alors qu’ils revendiquent cet oblast). Surtout, cette zone du front paraît la moins sensible, à la différence des deux précédents ou encore de celles qui se situent dans l’oblast de Donetsk, où les Russes font effort. Constatons enfin qu’il semble y avoir un coup d’arrêt depuis trois semaines avec des Russes qui se remettent à avancer un peu. Les combats s’y déroulent toujours, voir AMK.
La zone de Pokrovsk voit une lente consolidation russe qui ont tout d’abord élargi leur contrôle aux localité voisines : Hryshyne à l’ouest (voir AMK), Rodynske au nord. Depuis, Pokrovsk est devenu un moyeu logistique russe. Souvenez-vous l’an dernier, quand j’expliquais que les Ukrainiens perdaient ce moyeu logistique. Les choses se sont depuis inversées. De là, les Russes poussent vers un nouveau point-clef, Dobropilia. De plus en plus de signes montrent des combattants russes dans la ville. Certains expliquent ceci par des infiltrations de dix à quinze km. Bien peu notent qu’une percée a été effectuée il y a quelques semaines grâce à un petit raid blindé, articulé avec les infiltrations et les DRG. Autrement dit, le front est beaucoup plus près de Dobropilia que ne le reconnaissent certains (voir AMK et Suriyak).
Cela permet d’expliquer aussi la liaison qui est faite avec la progression russe vers Toretske, elle aussi niée par certains. Dans ce cas, l’objectif est double : faire pression sur Droujivka au nord mais aussi sur la rocade logistique T514 reliant Dobropilia et Kramatrosk.
Kostiantinyvka est le lieu de l’effort russe depuis des mois. Il est lent. Les Ukrainiens ne doivent plus contrôler (au sens de liberté de manœuvre) de parties de la ville, même s’ils ont encore des positions de combat dans environ un tiers de celle-ci (sans parler de môles résiduels et isolés plus avant, peu significatifs : certains les comptent comme du contrôle ukrainien, ce qui est évidemment excessif). Juste au nord, Chasiv Yar est tombée et les Ukrainiens ne conservent des unités qu’à Chervone (Suryiak).
Le secteur de Kramatorsk-Sloviansk est le plus actif. Les Russes ont pris le contrôle de la ligne de crête séparant la zone de celle de Siversk, notamment Rai Oleksandrivka (AMK). Au nord, le dernier verrou est Mykolaivka mais de premières infiltrations ont été signalées cette semaine (Suriyak).
Plus loin, Lyman, Oskil et Koupiansk sont assez stables (même si on signale de plus en plus d’incursions dans la ville de Koupiansk).
Les Russes ont lancé une manœuvre pour couper un saillant au nord-est de Kharkiv (Suriyak).
Combat positionnel vers Soumy et au-delà : Hlukhiv (Suriyak) ; Putyvl (Suriyak) ; Dergaschivska (Suriyak) ;
Analyse militaire
Campagne aérobalistique :
Voici désormais un secteur à part entière dans la lutte entre les deux belligérants.
L’Ukraine a diversifié ses cibles. Elle avait frappé la Crimée en tentant de l’isoler, sans y parvenir réellement. Elle avait ensuite lancé une campagne contre les raffineries russes, avec un succès certain. La gêne occasionnée fin juin puis à nouveau en août a provoqué des raréfactions de carburant et donc des queues régulières dans les stations essence, suscitant une colère véritable dans la population russe. Selon les chiffres disponibles, la production des raffineries russes aurait baissé de 15 à 20 % au 2ème trimestre, forçant Moscou à interdire l’exportation de produits raffinés. De même, depuis l’été, l’Ukraine a organisé une campagne coordonnée contre le port de Novorossisk pour bloquer les trafics maritimes de ce port de commerce russe. Mi-août, l’Ukraine a lancé une vague de plus de 600 drones contre Moscou mais la capitale, protégée par une quadruple ceinture de défense aérienne, n’a pas subi d’impact (un seul drone aurait atteint sa cible). Enfin l’Ukraine a lancé une vague de frappe contre la chaîne de distribution Wildberries, par ailleurs géant du commerce en ligne. Sept des dix plus gros entrepôts ont été touchés.
En réponse, la Russie a durci sa propre campagne. Tout d’abord avec des salves combinées missiles et drones, environ deux fois par semaine, dans la grande profondeur. On a vu apparaître également le Banderol, engin hybride missile-drone, d’une portée de 500 km avec une vitesse supérieure à 550 km/h et une charge de 50 kg, lancé depuis des drones, des hélicoptères ou des camions. Les cibles ont été diversifiées à la suite de la « campagne des 40 jours » initiée par V. Zelenski et que nous avons décrite en grande partie. Ainsi, il ne s’agit plus simplement de cibles militaires ou du complexe militaro-industriel (officiel ou dissimulé), mais désormais l’infrastructure économique et logistique de l'Ukraine : stations essence, locomotives, gares, sous-stations électriques, ponts et désormais des supermarchés et entrepôts de distribution. La ville d’Odessa et ses avant-ports ont été particulièrement visés en réponse aux frappes sur Novorossisk. Les capacités d’exportation maritime de l’Ukraine sont désormais gravement entravées, puisque les armateurs internationaux ne veulent plus s’y présenter. Kiev doit donc trouver des voies alternatives d’exportation, notamment de ses céréales.
La capacité de production russe de missiles et de drones continue de croître. La Russie produit désormais jusqu’à 500 drones à réaction (Geran-4 et Geran-5) par mois, avec un objectif affiché de porter cette part à 50 % de la flotte engagée en Ukraine d’ici fin 2026. Moscou vise une production totale de 11 000 drones d’attaque par mois, toutes variantes confondues (Geran, Harpy, Gerbera). La production de missiles modernes (Iskander-M, Kalibr, Kh-101) dépasse désormais leur consommation au combat, permettant une reconstitution des stocks. En juillet 2026, la Russie a tiré 376 missiles en un mois (record depuis le début du conflit), dont 126 missiles balistiques, combinant Iskander-M, S-300/S-400 détournés et KN-23 nord-coréens.
En matière de défense aérienne, la Russie a développé un certain nombre de systèmes (Pantsir aménagé) qui lui permettent de constituer une DCA encore efficace, notamment pour défendre les cibles vitales (Moscou, grands centres industriels). Mais l’étendue du territoire russe et l’allonge des frappes ukrainiennes ne permet pas à Moscou de tout défendre, ce qui explique un certain nombre de succès ukrainiens (raffineries, Wildberries). En revanche, l’Ukraine ne dispose plus de missile de défense anti-missiles, notamment les Patriot. Cela explique l’efficacité croissante des frappes russes qui profitent du nombre, d’une technologie évolutive et de cibles faiblement protégées.
A plus courte portée, la Russie a également augmenté son effort puisque l’on parle de la production de 15.000 drones FPV par jour ! Dans certains secteurs du front, les témoignages ukrainiens font état de 2000 frappes de FPV par jour. A cela s’ajoute l’intensification des bombes guidées KAB, qui peuvent frapper jusqu’à 50 km en arrière de la ligne de front. Il ne faut enfin pas oublier l’artillerie classique qui continue à tirer en nombre. Les Ukrainiens produiraient un nombre similaire de drones FPV et viendraient de mettre au point leurs premières bombes guidées.
Cartographie
Je ne peux plus prendre les cartes de DeepState comme source (je ne critique pas ceux qui continuent à s’en servir, dont un vieux complice à qui je veux une fois encore dire ma reconnaissance et ma gratitude). Or, DS pouvait être indépendant au début mais cela a évidemment changé. Les premières déviations ont commencé à se faire sentir à partir de mi 2025, avec des retards sur la situation observée sur le terrain. Cette déviation s’est considérablement durcie en 2026, officiellement au motif d’OPSEC (sécurité des opérations, prétexte douteux puisque les Russes n’ont évidemment pas besoin des cartes de DS pour savoir ce qui se passe sur le terrain). D’ailleurs, DS n’a pas caché être sous la pression des services ukrainiens. Cette pression est devenue contrôle depuis début 2026 et DS est largement en retard partout. Même ISW, qu’on ne saurait soupçonner d’être pro-russe, accorde plus de terrain aux Russes que ne le fait DS. Disons les choses simplement : DS est devenu aussi caricatural que les revendications extrêmes des Russes, qu’il s’agisse du ministère de la défense ou des cartographes les plus engagés et enragés. Cela ne facilite évidemment pas mon travail. Même les soldats ukrainiens le disent (voir post).
Je note enfin que les cartes se raréfient quelle qu’en soit la source. Cela peut être dû à plusieurs raisons : tout simplement que le front ne bouge guère (c’est vrai) ; que l’élargissement de la zone incertaine de part et d’autre de la ligne de front rend le travail de rendu plus compliqué (vrai aussi) ; je crois enfin que des deux côtés, les sources directes qui permettaient d’avoir des témoignages directs se sont raréfiés, soit qu’il y ait moins de correspondants, soit moins d’observateurs au contact direct de la ligne de front, soit enfin que les états-majors aient mis un coup d’arrêt à ces communications (et ici, vraiment pour des raisons d’Opsec). Bref, le travail de ROSO est devenu un peu plus compliqué cette année.
Campagne terrestre
Prenons les choses à grande échelle :
Le front reste globalement figé et la fameuse grande offensive russe, annoncée par certains Ukrainiens au printemps, n’a pas eu lieu. Les progrès sont lents. Constatons cependant :
- Une reprise d’activité autour d’Orikhiv.
- Un relatif succès ukrainien dans l’oblast de Dniepropetrovsk qui n’a pas grandement inquiété les Russes.
- La poursuite de la poussée aux alentours de Pokrovsk, avec notamment une percée vers Toretske qui menace à la fois Dobropilia et Droujivka.
- La poursuite de l’effort sur Kramatorsk, en passe d’aboutir, surtout si le verrou de Chervone tombe.
- La mise en place des bases d’assaut contre Kramatorsk et Sloviansk.
- Ces trois derniers points sont consistants avec la revendication de l’oblast de Donetsk.
- La lente réduction des positions ukrainiennes à l’est de l’Oskil, Koupiansk incluse.
- La mise en place d’une tenaille au nord-est de Kharkiv.
- Du combat positionnel partout ailleurs.
Cependant, tout ceci s’accompagne d’une attrition évidente et de progression technologique de part et d’autre. Le volume semble toujours en faveur des Russes.
Mais globalement, malgré ces gains tactiques qui préparent peut-être des progressions futures, les Russes n’ont pas démontré, depuis six mois, une supériorité évidente.
Ils patinent. Ce qui est un succès relatif ukrainien.
Analyse politique
La crise politique évoquée le mois dernier s’est difficilement éteinte à Kiev puisqu’il y a encore eu des manifestations cette semaine. Fedorov poursuit sa pression, soutenu par une marge de la population : en effet, il promet une guerre technologique qui permettrait d’éviter l’effort humain qu’est la guerre positionnelle. Attribuons au général Syrsky un succès que peu lui reconnaissent : celui d’avoir tenu, depuis deux ans et dans des conditions exécrables, le front. Si l’Ukraine a tenu c’est grâce à lui. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas de drones, simplement que ceux-ci ne peuvent tout résoudre parce qu’à la fin, il faut des hommes. Ce que Zelensky a compris et pas Fedorov. Pour le reste, les coups-fourrés continuent, entre dénonciations de corruption et rumeurs lancées à tout va. Cependant, la question des élections et donc de la légitimité de Zelensky est posée ouvertement. Personne n’aperçoit comment organiser des élections en temps de guerre (sans même parler des territoires occupés, des Ukrainiens à l’étranger ou des déserteurs et disparus). L’impasse politique se prolonge faisant écho à l’impasse stratégique.
La question humaine
On parle beaucoup de mobilisation générale en Russie, à l’issue des élections de septembre. Aucune déclaration officielle ne l’annonce mais les rumeurs agitent la population russe. Il semble que l’administration se soit mise en marche pour préparer les choses. La mesure serait évidemment impopulaire et porterait de plus un coup sévère à l’économie. Observons que jusqu’à présent, la Russie atteint ses objectifs de recrutement. Mais comme nous ne savons pas ce qui se passe à l’intérieur du Kremlin, il faut garder l’hypothèse ouverte. Sans doute, une mobilisation signalerait une situation (politique, militaire ou les deux) plus mauvaise que ce qu’on peut entrevoir aujourd’hui.
Simultanément, la situation est beaucoup plus grave en Ukraine. Il y a aujourd’hui quatre fois plus de morts que de naissance (au premier semestre, on compte 73.292 enfants pour 259.853 décès). Dans ce contexte, on apprend hier que le secrétaire de la commission parlementaire sur la sécurité nationale, la défense et le renseignement, M. Kostenko, déclare que Kiev prépare des changements « radicaux » dans le processus de mobilisation. Or, nous observons déjà des cas flagrants de « press gangs » (recrutement forcé) dans toutes les villes d’Ukraine. Cette déclaration signifierait que les exemptions actuelles (pour les jeunes de 18 à 25 ans) pourraient être levées.
Situation budgétaire et financière
J’ai déjà mentionné à de multiples reprises les atteintes à l’économie ukrainienne, qui se sont évidemment aggravées avec le blocage d’Odessa. Constatons à ce propos que la solidarité européenne est bien silencieuse, les Polonais étant très rétifs à la réexportation de céréales ukrainiennes (des échanges vifs sur la question avaient déjà eu lieu il y a plusieurs mois, ce dont Varsovie se souvient).
La question va au-delà : malgré les déclarations de solidarité européenne, les fonds ne suffisent plus. Zelensky le dit d’ailleurs ouvertement (ici) : « le ministère de la Défense de l’Ukraine accuse actuellement un déficit budgétaire de 27 milliards de dollars. Au début de l’année, des décisions ont été prises au ministère pour utiliser au premier semestre des fonds qui étaient destinés à être décaissés au second semestre ». Il attend ainsi 30 milliards, dont immédiatement « 8 à 10 milliards de dollars pour assurer un démarrage normal de l’année prochaine ». Or, il semble que les négociations soient très difficiles avec les Européens d’une part pour livrer les tranches du fameux « prêt » de 90 milliards de cette année, mais aussi pour accorder un nouveau prêt pour 2027.
Miscellanées
Alors que beaucoup dénoncent le manque d’appui américain à Kiev, signalons qu’outre le renseignement, il y a Palantir et Satrlink : j’ai signé une tribune dans le Figaro qui évoque cette guerre des constellations, ici.
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