La défense anti-drones russe (O. Dujardin)

Face au déluge de drones ukrainiens, la Russie se protège à l'économie
La défense anti-drones russe (O. Dujardin)
Source Defence blog

Olivier Dujardin, notre spécialiste de défense aérienne et missilière, nous livre ici un nouvel aperçu de la guerre d'Ukraine. Merci à lui. LV

Dès la fin 2022, les Ukrainiens ont commencé à frapper la Russie dans sa profondeur. Au début, ces frappes étaient épisodiques et reposaient sur de vieux drones de reconnaissance soviétiques « missilisés » de type Tu-141, avant que les Ukrainiens ne se tournent vers des drones chinois convertis à leur tour en vecteurs de frappe capables d'atteindre des cibles à quelques centaines de kilomètres de profondeur.

Si 2022 n'a compté que quelques dizaines de frappes ukrainiennes en profondeur, ce chiffre est passé à quelques centaines en 2023, de l'ordre du millier en 2024, avant d'exploser en 2025 puis en 2026, où l'on dénombre désormais plusieurs milliers de tirs par an dans la profondeur russe. Depuis le début de 2026, ce sont plusieurs centaines de vecteurs, parfois plus de 1 000, qui sont lancés chaque jour contre la Russie. Et ce rythme pourrait encore s'accélérer : la seule société Fire Point prévoit de livrer plus de 100 000 vecteurs d'attaque en 2026.

On a beaucoup regardé ce que l'Ukraine avait mis en place pour se protéger des frappes en profondeur qu'elle subit depuis cinq ans. Il est tout aussi intéressant d'observer comment la Russie, à son tour, s'adapte au nombre croissant d'attaques auquel elle est désormais confrontée.

Première phase d'adaptation : renforcer l'existant

Durant les deux ou trois premières années, la Russie a surtout cherché à adapter sa défense avec ses moyens existants, en renforçant la défense courte et très courte portée plus en adéquation avec la nature de la menace. Les systèmes lourds S-300/S-400 sont certes en mesure de traiter ce type de cible, mais ils sont surdimensionnés pour elle. La Russie l'a compris assez vite : ces systèmes ne sont désormais utilisés que face à des menaces plus importantes, comme les missiles balistiques ou les missiles de croisière lourds tel le FP-5. En pratique, ils sont donc relativement peu sollicités contre les drones.

Les systèmes comme le Pantsir-S2 ou le Tor, eux, sont très demandés, mais leur nombre reste limité. Ils sont complétés par des systèmes plus anciens comme le 9K33 OSA (SA-8 Gecko) ou le 9K35 Strela-10 (SA-13 Gopher), mais surtout par des systèmes à très courte portée de type MANPADS (SA-16, SA-18, SA-24). Plus tard, des pick-up seront équipés de mitrailleuses pour densifier la protection de sites toujours plus nombreux à couvrir.

Cette adaptation ressemble beaucoup à celle que les Ukrainiens avaient eux-mêmes mise en place dès le début de la guerre. Mais face à l'augmentation continue des attaques ukrainiennes, cette architecture a rapidement montré ses limites, tant en termes de coût que d'efficacité, imposant une seconde vague d'adaptations.

En effet, les attaques ukrainiennes se sont elles aussi adaptées afin de rendre les interceptions plus difficiles. Deux tactiques sont principalement utilisées. La première repose sur l'adoption de profils de vol très bas, parfois trop bas, puisque nombre de vecteurs finissent par percuter des bâtiments élevés ou le relief. Cette tactique présente néanmoins l'intérêt de fortement retarder la détection des vecteurs par les radars. La seconde, observée plus récemment, consiste à faire évoluer les différents vecteurs selon des trajectoires « erratiques », en zigzag, afin de gêner notamment la visée manuelle des mitrailleuses.

Seconde phase d'adaptation : des solutions dédiées, à coût maîtrisé

Comme les Ukrainiens avant eux, les Russes ont cherché des solutions de protection à coût réduit pour faire face au nombre croissant de vecteurs attaquants, tout en corrigeant les limites de leurs systèmes existants.

À l'usage, certains systèmes ont en effet montré leurs limites. Le Pantsir, qui combine canons et missiles, s'est révélé, au canon, mal adapté à la destruction de petits vecteurs comme les FP-1. Ses obus de 30 mm ne sont pas programmables et n'explosent qu'à l'impact. Beaucoup manquent leur cible avant de retomber au sol, un défaut d'autant plus problématique en environnement urbain. Ce défaut, ainsi que d'autres corrigés depuis par logiciel, était toutefois déjà connu depuis l'expérience syrienne et une évolution de la solution était déjà en cours sur ce point.

Le Pantsir reste néanmoins très apprécié contre ce type de cible dès lors qu'il utilise ses missiles 57E6. Ces missiles d'environ 76 kg n'embarquent pas d'autodirecteur : tout le guidage est assuré par télécommande depuis le radar de poursuite ou le système optronique. Ils gagnent ainsi en simplicité et sont bien moins onéreux que des missiles à autodirecteur. Le revers de la médaille est que le 57E6, de par ses caractéristiques, ne peut engager une cible en deçà de 1 200 à 1 500 mètres, une limite gênante face à des vecteurs ukrainiens qui volent à quelques dizaines de mètres du sol pour précisément échapper autant que possible à la défense sol-air.

Depuis septembre 2025, une nouvelle version du système est livrée à l'armée russe : le Pantsir SMD-E[1], une variante fixe destinée à la défense de sites, qui remplace les quatre canons de 30 mm par des mini-missiles TKB-1055, eux aussi dépourvus d'autodirecteur. Leur coût unitaire est estimé entre 10 000 et 15 000 dollars, contre 50 000 à 70 000 dollars pour un missile 57E6. Le TKB-1055 couvre une plage d'engagement de 500 mètres à 7 km, comblant ainsi le créneau laissé vacant par les canons. Avec jusqu'à 48 mini-missiles ou une combinaison de missiles TKB-1055 et 57E6, le Pantsir SMD-E peut faire face à des attaques saturantes, tant que pas plus de quatre cibles simultanées n'entrent dans son volume de tir. Son atout est de pouvoir traiter aussi bien les cibles lentes que les aéronefs ou les missiles de croisière classiques, même supersoniques, à un coût soutenable dans la durée.

D'abord déployé en priorité à Moscou sur des immeubles ou des tours dédiées, le système s'installe désormais progressivement autour des grandes villes comme Saint-Pétersbourg. Il permet de libérer les Pantsir-S2 des missions de défense de site pour les réaffecter plus près du front. De nouveaux Pantsir SMD-E sont livrés chaque mois à l'armée russe, mais le nombre de sites à protéger reste immense et cette seule solution ne peut suffire.

D'autres systèmes viennent donc densifier le dispositif :

·        Le Tor-M2KM[2], une nouvelle variante statique du système Tor, destinée à la protection de sites ou de navires non équipés de défense sol-air.

·        Le ROSTEC ZAK-30 Tsitadel[3], un canon de 30 mm utilisant des obus à détonation programmée, conçu pour la défense de point. La détection est assurée par radar et les obus sont réglés pour exploser à la distance présumée de la cible en la criblant d'éclats. Il peut engager des cibles jusqu'à 1 000-1 300 mètres, un système qui n'est pas sans rappeler le Skynex de Rheinmetall, dont il semble largement s'inspirer.

·        Le système Zubr[4], qui combine quatre mitrailleuses de 7,62 mm à un ensemble de détection radar et optronique pour la conduite de tir. Il peut engager des cibles jusqu'à 1 500 mètres et vise, lui aussi, la protection d'infrastructures critiques.

·        Le système de guerre électronique Solaris-NS[5], capable de détecter et brouiller les canaux de communication des drones sur une bande de 100 MHz à 6 GHz. Plutôt destiné à opérer près du front, là où évoluent les engins télépilotés, il peut aussi brouiller les signaux GNSS et dégrader la précision des vecteurs sans pilotage à distance. Le système n'a rien de révolutionnaire en soi, mais il participe à la densification globale des moyens de protection.

·        Des « drones » intercepteurs mais pensés différemment que du côté ukrainien : là où les Ukrainiens ont développé des drones souvent télépilotés, les Russes les conçoivent comme des missiles très low-cost. L'intercepteur Yolka, par exemple, est un quadricoptère électrique de 1,3 kg capable d'atteindre 230 km/h pour une portée opérationnelle de 3 km. Il fonctionne comme un MANPADS : l'opérateur acquiert visuellement la cible via l'optronique du vecteur, puis le lance en mode « fire and forget ». Un système de guidage interne, présenté comme reposant sur une brique d'IA mais qui pourrait tout aussi bien s'appuyer sur un traitement d'image plus classique, pilote ensuite l'engin jusqu'à sa cible et la destruction de celle-ci se fait par impact cinétique. Sa vitesse et sa portée le destinent à neutraliser des vecteurs lents tels les drones de reconnaissance tactique ou d'attaque type Hornet ou vecteurs de frappe type FP-1/2. Sa faible autonomie limite son emploi à des cibles très rapprochées, détectées visuellement, ce qui en fait avant tout un outil d'autoprotection de dernier recours utilisable surtout de jour, mais à environ 500 dollars pièce, un outil qui peut être très largement diffusé. 

Une adaptation qui privilégie l'ajustement à la rupture

L'ensemble de ces développements montre que la Russie, bien que confrontée plus tardivement que l'Ukraine à cette contrainte, s'adapte à son tour à la menace représentée par les vecteurs de frappe en profondeur, même si ses solutions restent peu étudiées en Occident.

L'approche russe ne cherche pas à révolutionner la défense de basse couche mais plutôt à l'adapter aux caractéristiques de menaces devenues à la fois moins coûteuses et plus nombreuses. On observe ainsi une diminution en gamme des missiles utilisés afin de les rendre économiquement compatibles avec ces nouvelles cibles. Plutôt que d'investir dans des drones intercepteurs, la Russie cherche à capitaliser sur des missiles low-cost, produits en grand nombre, aux performances modestes mais mieux adaptées à leurs cibles. Le concept du drone intercepteur existe bien côté russe mais sous la forme d'un MANPADS low-cost plutôt que d'un drone guidé. On voit également réapparaître les mitrailleuses et les canons antiaériens afin de densifier la défense des sites, tandis que les radars conservent une place centrale pour détecter les vecteurs volant à très basse altitude. Cette dernière constitue en effet un angle mort de la détection auquel sont confrontés aussi bien les Russes que les Ukrainiens, ces derniers déclarant eux aussi manquer de radars de détection à courte portée.

L'efficacité exacte du dispositif est difficile à mesurer, les chiffres d'interception publiés par Moscou ne pouvant être vérifiés indépendamment. Néanmoins, l'observation des résultats obtenus dans les zones les plus protégées, notamment autour de Moscou, suggère que la densification de la défense y a considérablement réduit la probabilité de réussite des frappes ukrainiennes, malgré la multiplication des vecteurs engagés, au point que la presse ukrainienne elle-même s'en émeut[6].

Malgré cette densification progressive, la Russie ne parviendra jamais à assurer une protection complète de l'ensemble des sites potentiellement ciblables par les Ukrainiens : cela représenterait des milliers de sites à protéger. Une récente évolution de la législation russe[7] illustre d'ailleurs cette limite : elle élargit la possibilité, pour certaines organisations chargées de protéger des infrastructures critiques, de participer directement à leur défense contre les drones, y compris par l'emploi d'armes légères militaires mises temporairement à leur disposition. Car même en mobilisant des personnels supplémentaires pour renforcer la défense de son territoire, la Russie ne dispose pas des ressources humaines nécessaires pour mettre en œuvre, sur l'ensemble des sites potentiellement menacés, des systèmes de défense comparables à ceux qui protègent ses zones prioritaires.

Un effondrement général de la défense antiaérienne russe paraît donc peu probable, tant celle-ci continue de s'adapter et de se densifier. Cela ne signifie pas pour autant que le territoire russe deviendra imperméable aux frappes : les Ukrainiens pourront continuer à exploiter les inévitables lacunes d'un dispositif incapable de couvrir simultanément et avec le même niveau de protection l'ensemble des milliers de sites potentiellement ciblables.

Olivier Dujardin


[1] https://militarnyi.com/en/news/rostec-equips-pantsir-system-with-advanced-anti-drone-missiles/

[2] https://www.edrmagazine.eu/the-full-scale-version-of-the-tor-m2km-ads-was-unveiled-at-the-fleet-2026

[3] https://defence-blog.com/russia-shows-off-counter-drone-cannon-with-programmable-shells/

[4] https://defence-blog.com/russia-reveals-how-its-new-automated-drone-defense-system-works/

[5] https://defensemirror.com/news/39402

[6] https://militarnyi.com/en/news/thousands-of-ukrainian-drones-tested-moscow-s-defenses-from-every-direction-analysis-reveals/

[7] loi fédérale n° 58-ФЗ du 23 mars 2026

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Re-Bienvenue ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à La Vigie.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.