L’anxiété géopolitique., Comprendre et agir dans un monde incertain (M. Guidère)
Une fiche de lecture du dernier ouvrage de Matthieu Guidère.
A la lecture du titre de l’ouvrage et de son auteur, certains vont s’étonner car Mathieu Guidère est surtout connu comme l’un des grands spécialistes de l’islamisme et du Maghreb. Et bien, comme cela arrive souvent, il a posé le regard ailleurs et a laissé son champ de recherche de prédilection pour un autre domaine.
Un domaine peu étudié en France si l’on en croit la bibliographie indicative dominée par des auteurs anglo-saxons, à côté d’un rapport de l’OMS et d’un autre de l’OTAN. La seule référence à l’influent politiste français Bertrand Badie qui a publié un essai en anglais en 2020[1] laisserait entendre qu’en France, le sujet est absent de la réflexion des spécialistes des relations internationales. Or dès 2004, Pierre Hassner a exploré le sujet[2] et le colloque de 2019, lui rendant hommage, fut centré sur ce thème[3]. Dominique Moïsi l’a abordé peu après en 2008 pour y revenir en 2024[4], multipliant les entretiens au Figaro et en 2026 à France Info ou sur LCI sur fond de guerre en Ukraine et au Moyen-Orient.
Ces interventions éparses ne touchant pas le grand public, Mathieu Guidère cherche à le sensibiliser « en dévoilant les ressorts, les symptômes, les causes mais aussi les ressources possibles pour y faire face » (p. 10). Tel est l’objectif de l’ouvrage, celui d’un professeur.
Dans l’introduction, il présente la genèse du concept comme « le produit d’un croisement historique et subjectif entre des dynamiques collectives d’instabilité mondiale et des fragilités individuelles accrues dans nos sociétés modernes » (p. 7). Il est accentué par « la fragilisation croissante des subjectivités dans les sociétés modernes » Et lorsqu’il précise que « le modèle individuel libéral, dominant depuis plusieurs décennies, a certes valorisé l’autonomie, l’émancipation, la liberté de choix » rendant « les individus plus vulnérables face à l’imprévisible » (p. 8), ne faudrait il pas établir un rapport avec la pyramide de Maslow ? Car une fois assurés les besoins physiologiques et de sécurité, l’individu a besoin d’appartenance, d’estime et de s’accomplir ce qui le fait libre « mais aussi seul face aux chocs du monde » (p. 8).
L’auteur définit le concept qui s’impose comme « un marqueur psychique du XXIe siècle ». Il n’est « pas un trouble psychique » mais « un état affectif diffus, nourri par la perception » des bouleversements du monde sur « nos vies, nos sociétés et notre avenir » (p. 5). L’anxiété géopolitique résulte de « l’intersection de deux dynamiques » qui sont « la mondialisation de l’information » et « la précarisation psychique accrue par des systèmes politiques de plus en plus fragmentés, des institutions contestées et une perte de confiance généralisée » (p. 5). Ce qui aboutit à « une forme de stress chronique » (p. 5).
Il découpe son propos en quatre parties. Tout d’abord, « le phénomène structurant » d’une époque sous tension où les foyers d’instabilité se multiplient, faite d’inquiétude et de stress car l’angoisse est sans frontières avec des effets dans le cadre des relations internationales, d’autant que « les crises politiques » et « les évènements stratégiques » deviennent des « catalyseurs émotionnels collectifs » (p. 23). De plus, l’Etat présente une ambivalence étant « simultanément perçu comme une instance protectrice et comme une source d’inquiétude, d’arbitraire ou de violence symbolique » (p. 25).
L’actualité quotidienne ne manque pas d’exemples. Et de rappeler qu’« historiquement, l’Etat-nation a été conçu comme l’instance par excellence de sécurisation collective » garant de « la paix intérieure, de la souveraineté extérieure, de la continuité institutionnelle » (p. 25). Ce que l’on nomme depuis l’Ancien Régime les pouvoirs régaliens relevant des deux premiers échelons de la pyramide de Maslow. Or la fonction rassurante est mise à l’épreuve car l’Etat apparait débordé, fragmenté, impuissant « face à l’ampleur des crises géopolitiques » et perdant son autonomie sous l’emprise « des dynamiques transnationales : marchés financiers, grandes entreprises technologiques, traités internationaux, normes supranationales » (p. 26). Comme sous l’effet de nouveaux acteurs anxiogènes tels que les médias, les réseaux sociaux, les influenceurs, les analystes, les figures publiques politisées activant « la configuration émotionnelle des sociétés » (p. 27).
La deuxième partie porte sur « l’anatomie de l’anxiété » avec ses manifestations psychiques, la cognition individuelle à l’épreuve du réel quand l’identité est en jeu car lorsque « les évènements pénètrent la sphère intime, ils remettent en question ce que l’individu croit être ». Et de définir l’individu contemporain, construit par « ses engagements, ses convictions, ses représentations du monde » (p. 43) jusqu’au « déclassement géopolitique » lorsque les sociétés occidentales longtemps hégémoniques sont « confrontées à la montée en puissance d’autres pôles de souveraineté ( Chine, BRICS, puissances régionales) » (p. 45). Les mises en scène présentées lors du très récent G7 à Evian illustrent combien le monde occidental n’est plus « au centre », combien son modèle n’est plus la norme mais il veut le faire croire. Cela ne peut qu’accroître « le sentiment d’insécurité psychologique » (p. 47).
La troisième partie s’attache à « la géopolitique vécue comme traumatisme psychique » en s’appuyant sur la façon dont la guerre en Ukraine provoque « anxiété et engagement » avec toutes les conséquences financières et le rapport à la nation et aux armées. En France, personne n’a oublié le discours du général Fabien Mandon, le CEMA, s’adressant aux maires de France et par là aux Français, le 18 novembre 2025, définissant l’ennemi : la Russie et le risque de « perdre des enfants ». Autre théâtre, le Moyen-Orient, où l’islam à l’offensive, à moins qu’il ne soit en crise, est porteur de terrorisme depuis les années 1980 et le 11 septembre 2001, source de guerre et de déstabilisation. Le 7 octobre 2023, la guerre des 12 jours et celle déclenchée en février dernier en sont les actuels avatars. La Chine générant « l’angoisse du basculement » et « la peur d’une confrontation mondiale » (p. 59) à cause de Taïwan et puissance montante face aux Etats-Unis pour la suprématie dans la zone de l’Asie-Pacifique renvoie au piège de Thucydide du professeur Graham Allison[5] (voir billet Thucydide et Xania). Mathieu Guidère expose « une détresse générationnelle à bas bruit » (p. 63) et « la tentation de la radicalisation » voire même l’« éco-anxiété » des jeunes générations.

La quatrième partie propose des formes d’adaptation pour « vivre avec l’anxiété géopolitique », formes psychologique, relationnelle, civique et philosophique. ( p69-80)
Lorsqu’en 2010, le général Jean-Louis Georgelin quitta ses fonctions de CEMA, il déclara que les Français connaissaient une « fatigue stratégique » : ce petit livre de 84 pages, à la pensée dense et bien illustrée nous plonge dans cette fatigue accrue par plus d’une décennie de turbulences qui caractérise notre société, consciente du déclin de notre modèle civilisationnel.
Martine Cuttier
[1] Badie Bertrand, Rethinking International Relations, Edward Elgar, 2020.
[2] Hassner Pierre, La revanche des passions, Fayard, 2004.
[3] Sous direction de David Cumin, Les passions dans les relations internationales, Hommage à Pierre Hassner, L’Harmattan, 2019.
[4] Moïsi Dominique, La géopolitique de l’émotion, Flammarion, 2008.
Le triomphe de l’émotion, la géopolitique entre peur, colère et espoir, R Laffont, 2024. Prix Vauban, AA-IHEDN, 2024.
[5] Graham Allison, Vers la guerre : La Chine et l'Amérique dans le piège de Thucydide ?, en 2019. Une idée déjà entrevue par Arnold Toynbee et Raymond Aron dans la préface de la traduction française de A Study of History , en1972.
