Les 25 et 26 avril, plusieurs attaques bien coordonnées ont secoué le Mali, dans le nord, à Kidal et à Gao mais aussi à Kati, dans la zone aéroportuaire de Bamako et dans le centre, à Sévaré et Mopti. Autant de villes séparées par de grandes distances. L’offensive a été menée par le mouvement ethno-nationaliste et indépendantiste, le Front de libération de l’Azawad (FLA) allié au Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GISM ou JNIM), affilié à Al Qaïda et créé en 2017 par Iyad Ag Ghali, un Targui, ancien chef rebelle. Cette alliance tactique vise des objectifs différents. Depuis l’indépendance du Soudan français devenu le Mali en 1960, le FLA revendique l’indépendance de l’Azawad, cette vaste région du nord malien tandis que le GISM ambitionne de créer un califat pour y appliquer la charia.[1] Eviter leur mainmise fut la raison de l’intervention française en janvier 2013 suite à une résolution votée par le Conseil de sécurité de l’ONU. C’est aussi la raison du coup d’État de la junte en 2020.
Comme en janvier 2013, se sont immédiatement posées deux questions : la prise de Bamako et la survie du régime.
Les faits
Tout d’abord, Kidal, la grande ville targui du septentrion malien, est prise par la force par le FLA et le GISM.
Suite au retrait de l’opération Barkhane en 2022 et à celui de la MINUSMa en juin 2023, l’armée malienne appuyée par le groupe paramilitaire russe Wagner (remplacé par l’Africa Corps) l’avait réoccupée en novembre 2023. Cela constituait un formidable symbole pour la junte. Cette fois, après deux jours de combat, ne parvenant pasà faire face, « un accord a été conclu pour permettre à l’armée et à ses alliés d’Africa Corps de quitter le Camp 2[2], où ils étaient retranchés », mentionne le professeur Bernard Lugan. Si l’on en croit les déclarations de l’ambassadeur de Russie à Bamako, du 28 avril, les éléments maliens et russes ont dû se retirer. Or selon une source de Bamako, l’accord a semble-t-il été négocié avec l’Algérie pour désarmer les Russes, évacués ensuite vers Gao et la Libye. Toujours est-il que le drapeau de l’Azawad flotte à Kidal.
Kati, le camp militaire situé à une bonne quinzaine de Km au nord-ouest de Bamako, d’où partirent le coup d’État du capitaine Sanogo en mars 2012 puis la mutinerie qui en août 2020 mit fin au mandat du président Keita, est devenu le cœur du pouvoir de la junte. Et surtout, elle est la ville natale du général Assimi Goïta, le chef de la junte. Un kamikaze est parvenu à pénétrer dans le camp pourtant très sécurisé au volant d’un camion rempli d’essence qu’il a fait exploser, soufflant nombre de résidences militaires dont celle du général Sadio Camara, le ministre de la Défense qui a succombé à ses blessures. Modibo Koné, le chef des services secrets maliens, considéré comme une étoile montante du régime, serait grièvement blessé, il est soigné à la clinique Pasteur de Bamako. Quant à Assimi Goïta, dont la villa n’a pas été épargnée, l’on ignore son sort et les après les rumeurs les plus diverses il est réapparu et a prononcé quelques discours. Véritable provocation, revers militaire et politique, l’attaque de Kati constitue un échec des mesures de sécurité et prouve la vulnérabilité du régime.
A Bamako, les combattants du GISM sont entrés dans les faubourgs de la capitale et ont investi les abords de la zone aéroportuaire affrontant des Russes selon des témoins cités par Al Jazeera. Ils seraient en train d’organiser le blocus de la capitale.
Plus au centre, Sévaré et Mopti ont été attaquées. Sévaré dépend du cercle de Mopti, une région avec celle de Ségou restée instable en raison de violents conflits intercommunautaires, attisés par des groupes terroristes armés.
Tout cela confirme la faillite sécuritaire du régime et l’échec du renseignement. Car une opération d’une telle ampleur suppose une longue préparation, des connivences, des reconnaissances et des réseaux logistiques implantés sur place.
Les conséquences pour la Russie
A juste titre, le retrait piteux d’Africa Corps constitue une humiliation pour la Russie dont la présence armée devait assurer la sécurité du Mali face aux djihadistes ce que Barkhane semblait incapable de réussir.
Comme ailleurs en Afrique, elle fut à l’origine d’une campagne anti-française dès 2022 dans le contexte de la guerre en Ukraine, dans un monde multipolaire où les États n’hésitent pas à affirmer leur souveraineté par le changement d’alliance et le multi alignement. Conséquence de l’attaque de Kati, le général Sadio Camara, architecte du rapprochement politique et militaire avec Moscou, est décédé. Si en novembre 2023 le soutien russe fut déterminant pour la prise de Kidal par les FAMa, il s’est avéré insuffisant en avril 2026 car l’Afrique n’est plus un front majeur alors que l’Ukraine est prioritaire ce qui a fragilisé le dispositif au Mali. L’actuelle situation au Levant, le changement de régime en Syrie où la Russie maintient tout de même sa présence militaire, la guerre israélo-américaine dans golfe Persique contre l’Iran sont devenues prioritaires.
Selon la revue Conflits, le GISM a adressé un message sans précédent à la Russie, proposant un cessez-le-feu tacite à l’Africa Corps et invitant Moscou à se tenir à l’écart pendant que le sort d’Assimi Goïta se jouait. Tandis que le ministère russe de la Défense estimait officiellement que les rebelles et les djihadistes étaient en train de se regrouper et que la situation au Mali restait « difficile », le général Goïta rencontrait l'ambassadeur Igor Gromyko qui, en écho, a « réaffirmé l'engagement de son pays aux côtés du Mali dans la lutte contre le terrorisme », assurant que la Russie serait « toujours l'amie du Mali », selon un communiqué de la présidence malienne.
Le rôle de l’Algérie
La question de son rôle se pose d’autant plus que depuis 2022, les relations entre les deux États n’ont cessé de se dégrader. Le Mali accuse l’Algérie de s’immiscer dans ses affaires intérieures et de soutenir des groupes qualifiés de terroristes. Ici, il ne faut pas oublier la façon dont suite à la « décennie noire » de 1992 à 2002, les groupes islamistes algériens se sont recomposés jusqu’à aboutir au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans : GISM, affilié à Al-Qaïda. L’Algérie ne s’impliquait pas suffisamment dans la lutte contre les groupes armés qui déstabilisent la région. Un des exemples fut, faute de volonté politique, l’échec du Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc), basé à Tamanrasset, chargé de coordonner la lutte antiterroriste entre les pays du Sahel et d’appliquer l’accord d’Alger de 2015. Cela s’inscrit dans la tendance d’Alger à ménager les insurgés touareg qui entretiennent des liens historiques, culturels et familiaux avec ceux du sud algérien. L’Algérie cherchait depuis les années 1990 à contenir les soulèvements touareg qui tant au Niger qu’au Mali amenèrent des vagues de déplacements vers l’Algérie.
Ainsi, en janvier 2026, des drones maliens ont visé Talhandak, située à une quinzaine de Km de la frontière malienne[3] car cette zone algérienne est contrôlée par le FLA, sans compter que la frontière entre rebelles et djihadistes est parfois floue. Ils se combattent ou collaborent selon les circonstances. Ainsi en 2026, le FLA s’est allié au GISM alors qu’en 2012, bien qu’alliés, les Touareg furent évincés par les djihadistes. De plus, l’imam Dacko, opposé à la junte, s’était réfugié à Alger, en 2023. Et si l’Algérie a rétabli ses relations diplomatiques avec le Burkina-Faso et le Niger, il n’y a toujours pas d’ambassadeur malien en Algérie et inversement. Enfin la position du Mali au sujet du Sahara occidental a accru les tensions avec Alger, allié de la Russie.
Les relations récentes entre le Mali et le Maroc
Rappelons que les liens entre le Maroc et la boucle du Niger sont multiséculaires. Dans la période actuelle, le Maroc étend sa présence en Afrique subsaharienne retrouvant les régions traditionnelles de son influence. La question du Sahara occidental constitue un sujet récurrent dans les relations entre le royaume chérifien et les États africains.
Le 11 avril dernier, Nasser Bourita, le ministre marocain des Affaires étrangères, s’est rendu à Bamako pour remercier les dirigeants maliens d’avoir suspendu la reconnaissance de la RASD afin de soutenir les efforts du Conseil de sécurité de l’ONU sur le Sahara occidental. Le président algérien Tebboune avait dénoncé l’ingratitude des Maliens lors de son discours à la nation, le 30 décembre 2025. En échange, le Maroc offrait 300 bourses à des étudiants maliens. Il annonçait alléger les conditions d’entrée des Maliens au Maroc puisqu’il leur suffirait à partir du 27 avril 2026 de présenter un passeport valide[4].
L’Algérie, adversaire du Maroc sur la question du Sahara occidental, devenue ennemie du Mali, est venue secourir ses alliés russes en butte à l’attaque touareg et djihadiste ce qui fait dire à Bamako, selon des témoins, que les ennemis algériens ont désarmé les Russes pour les exfiltrer.
La situation au Mali en cette fin du mois
Bamako n’est pas tombée et le régime se maintient.
Après trois jours de silence, mettant fin aux spéculations, le général Goïta est réapparu. Il a reçu l’ambassadeur de Russie en audience à Koulouba, il a visité les blessés et la famille de Sadio Camara. Mardi soir, il s’est adressé aux Maliens sur la chaine publique : « Le plan funeste de l’ennemi a été déjoué avec la neutralisation d’un nombre important d’assaillants », a-t-il précisé assurant que « la situation (était) maîtrisée ». Reconnaissant une situation d'« extrême gravité », il a appelé la population à un « sursaut national » et à « s'ériger contre la division et la fracture nationale ». « Le Mali a besoin de lucidité et non de panique ». Ce jeudi, il a présidé les funérailles nationales du général Camara. Non seulement, il a été élevé au grade de général d’Armée mais il a été déclaré « héros du Mali » y compris par l’opposition.
Cependant mardi, le GISM a menacé d'imposer un blocus sur les entrées de la capitale. « À partir d'aujourd'hui, un blocus est imposé à Bamako sur tous les axes », a déclaré dans la vidéo un des porte-paroles du GISM, Bina Diarra. « La seule mesure de tolérance est accordée à ceux qui se trouvent déjà à Bamako pour leur permettre de repartir. En revanche, il est désormais interdit de s'y rendre jusqu'à nouvel ordre », a-t-il affirmé.
Martine Cuttier
[1] Le GISM s’est développé dans des territoires que l’État avait abandonnés bien avant 2012 : zones sans justice, sans protection, sans services de base. Il se fond dans les populations, administre les zones qu’il occupe, étend son emprise par capillarité à travers dix structures régionales.
[2] Il s’agit de l’ancien camp de la MINUSMa.
[3] Les deux pays partagent plus de 1300 Km de frontière.
[4] Pour le Français attentif au sujet de l’immigration, cela signifie que les Maliens pourront passer en Espagne qui régularise les candidats migrants et de là en France qui contrôle peu sa frontière pyrénéenne. Shengen oblige. Il leur restera à rejoindre Montreuil, Bamako sur Seine.