Hormuz: qui contrôle le temps mondial ? (J. Vujic)
Le blocus du détroit d'Hormuz n'est pas simplement un blocage géographique : c'est aussi un « arrêt du temps ». Mise en évidence de cette chronostratégie particulière.« Vous avez les montres, mais nous avons le temps ». Cet ancien proverbe afghan, largement popularisé par les taliban lors de la guerre en Afghanistan, illustre bien le conflit actuel autour du détroit d’Hormuz. La puissance dissymétrique de l’Iran réside moins dans la maîtrise de l’espace que dans sa capacité à faire pression sur le temps et à introduire de la viscosité dans les flux mondiaux accélérés.
Avec l’annonce de l’imminence d’un accord entre l’Iran, les Etats Unis et les Etats du golfe, il semblerait plus d’une fois que Trump, dans son approche court-termiste, soit rattrapé par son propre fuseau horaire, celui du cours du pétrole Brent et des échéances électorales, lui-même concomitant au temps mondial, celui des marchés, de l’accélération, de la vitesse.
La guerre en Iran, depuis le début des frappes aériennes massives israélo-américaines jusqu’à la séquence du blocus du détroit d’Hormuz et du cessez le feu, a mis en lumière l’importance stratégique du facteur temps, cet élément à la fois insaisissable soumis á des échelles de mesure et de perceptions différentes, qui explique très souvent cette dissonance toute particulière que l’historien Reinhart Koselleck (1) nomme la tension entre « l’espace d’expérience » et « l’horizon d’attente ». En effet, en entrant en guerre contre l’Iran, « l’horizon d’attente » des Etats Unis qui reposait sur une surestimation des effets rapides et décisifs de frappes aériennes, s’est vite confronté à la résilience iranienne et à sa capacité de nuisance globale avec le blocus du détroit d’Hormuz.
Ainsi la guerre a révélé les dissonances de rythmes, entre la temporalité américano-occidentale fondée sur le temps techno-militaire du temps court, de la pression médiatique et des cycles électoraux, et la temporalité iranienne s’inscrivant dans un temps sacrificiel (voir eschatologique) de résilience, du temps long, de l’endurance et de l’attrition. Cette distorsion traduit les incompréhensions stratégiques profondes de l’administration Trump au sujet de ces différences et de temporalités.
Dans cette perspective, le détroit d’Hormuz, plus qu’un simple espace géographique, peut être aussi analysé en tant qu’« espace temporel ». Alors, le détroit n’est pas seulement un lieu physique, un goulot d’étranglement (chokepoint), une configuration géographique difficilement conquérable par la seule force militaire, c’est aussi un mécanisme de négociation, un espace de dissuasion presque identique à celui de la dissuasion nucléaire. L’Iran l’a bien compris et c’est la raison pour lequel il utilise le langage stratégique et politique de la friction. Autrement dit, ne pouvant dominer l’ordre mondial, il peut ralentir son rythme, dans une configuration militaire et politique fondée sur la vitesse comme la lenteur (jouer le ralentissement et la perturbation), ce qui devient déjà une forme de souveraineté temporelle.
Géopolitique de l’urgence
Depuis la proclamation du cessez le feu et du double blocus du détroit d’Hormuz, à la fois iranien et américain, les nombreuses hésitations de Trump sur la reprise des opérations militaires révèlent un théâtre où chaque acteur tente de contrôler le rythme du conflit sans déclencher nécessairement une guerre totale. L’Iran utilise souvent la menace sur Hormuz comme un moyen de gagner du temps stratégique face à la supériorité militaire américaine, tandis que les États-Unis cherchent à maintenir une continuité temporelle du commerce mondial et de la circulation énergétique., tout en espérant faire pression sur le régime iranien en l’asphyxiant économiquement.
En tant qu’espace de compression spatio-temporelle (2) au sens géopolitique, le détroit d’Hormuz, comme du reste tous les détroits mondiaux stratégiques, réduit brutalement les distances économiques et transforme des événements locaux en effets mondiaux quasi instantanés.
Le blocage du détroit sert de levier de pression dans le temps : l’Iran menace périodiquement d’attaquer les monarchies pétrolières voisines de la région, de ralentir ou de bloquer le trafic, alors que les États-Unis répondent par des menaces de frappes aériennes, des déploiements militaires spectaculaires ou bien de nouvelles négociations.
Dans ce contexte hautement belligène, chaque crise crée une suspension, une attente, une montée progressive de tension, une menace d’engrenage, qui s’inscrivent dans une géopolitique de l’urgence difficilement déchiffrable, caractérisée par l’impatience et l’imprévisibilité des acteurs, la volatilité des marchés et la disruption médiatique constante. C’est ce qui fait la singularité de la géopolitique des détroits.
Le détroit d’Hormuz n’est pas seulement un seuil mais aussi un interrupteur potentiel, une « valve temporelle » du capitalisme énergétique, car dans la mondialisation contemporaine la puissance dépend de la vitesse des échanges. Les économies fonctionnant selon une logique de flux tendus et de « juste-à-temps » (3). À ce titre, l’ensemble des détroits stratégiques mondiaux, constituant des axes vitaux du transport énergétique mondial, (détroits d’Hormuz, de Malacca, de Bab-el-Mandeb, du Bosphore), constituent des « verrous temporels », c’est-à-dire des points stratégiques capable d’agir sur le rythme de la mondialisation.
La friction contre le Brent
Ainsi, les conflits autour du détroit d’Hormuz deviennent une sorte d’horloge géopolitique mondiale où se désynchronisent diverses temporalités, en tant que déclinaison du temps mondial : à chaque moment de tension, les marchés pétroliers réagissent immédiatement, les assurances maritimes augmentent, alors que les États ajustent leurs réserves énergétiques.
Confrontées á ce « cul de sac » géographique et temporel, les puissances régionales et mondiales développent des corridors alternatifs afin de produire une continuité temporelle des flux énergétiques et commerciaux. Ces corridors, même s’ils sont physiquement territoriaux, sont des instruments de souveraineté temporelle car ils permettent également de contrôler, ralentir ou accélérer les rythmes économiques et de sécuriser la continuité des flux malgré les crises. Ainsi, la guerre autour d’Hormuz apparaît comme une lutte pour la maîtrise des temporalités de la mondialisation : qui contrôle les délais, les interruptions et la vitesse contrôle une partie de la puissance mondiale.
Le détroit d’Hormuz constitue bien une zone de friction, un shatterbelt selon le géopoliticien Saul Cohen (4), une région stratégique profondément fragmentée, où les rivalités des grandes puissances extérieures se projettent et se heurtent.; Hormuz et le Golfe Persique correspondent parfaitement à ce modèle de « ceinture brisée » dans laquelle les temporalités locales, impériales et mondiales se superposent. Autrement dit, le shatterbelt est une machine géopolitique à produire de la friction et de l’urgence.
Le pétrole n’est pas une marchandise ordinaire, c’est une ressource de synchronisation, car lorsque le flux est ralenti et incertain, tout le système mondial perd en cadence. Agir et faire pression sur le marché du pétrole Brent, c’est agir aussi sur un sismographe émotionnel et psychologique, car toute menace (attaque de tanker, rumeur de fermeture, déclaration iranienne ou américaine) peut provoquer une hausse immédiate du prix. Le risque de blocus du détroit d’Hormuz transforme la question des temporalités de guerre en enjeu géoéconomique mondial. Le conflit ne concerne plus seulement l’Iran et ses adversaires directs mais l’organisation même des flux énergétiques, commerciaux et logistiques de la mondialisation, obsédés par la vitesse.
Le paradoxe du temps mondial
La guerre autour du détroit d’Hormuz devient une lutte pour la maîtrise du temps mondial.
Or le paradoxe de ce temps mondial contemporain est qu’il est soumis à une dialectique entre la vitesse/accélération des flux et la fragilité des systèmes de flux de transport. La conflictualité dans le détroit d’Hormuz illustre parfaitement ce paradoxe : quelques drones, quelques mines navales ou une attaque ciblée peuvent désorganiser des chaînes globales.
Ainsi, les marchés qui dépendent, des événements en temps réel, vivent dans un temps de l’ultra-court, celui de l’instantanéité, tandis que les infrastructures énergétiques relèvent du temps long. Cette dissonance crée une instabilité et une incertitude temporelle permanente. La guerre (économique ou militaire) autour d’Hormuz apparaît comme une lutte pour la maîtrise des temporalités de la mondialisation : qui contrôle les délais, les interruptions et la vitesse contrôle une partie du pouvoir mondial.
Le philosophe Paul Virilio (5) faisait de la vitesse le point central du pouvoir politique contemporain mais aussi du temps mondial, toute accélération contenant la possibilité du ralentissement et de son interruption (« inventer le navire, c’est inventer le naufrage »). En effet, plus un système dépend de la vitesse, plus il devient vulnérable à la friction, et le détroit d’Hormuz (comme du reste tous les détroits internationaux) concentrent en eux précisément cette vulnérabilité paradoxale, leviers de synchronisation des flux énergétiques ultra-rapides : ils peuvent á tout moment être des producteurs de désynchronisation et d’incertitude.
Jure Georges VUJIC, docteur en géopolitique, chercheur associé de l’Académie de Géopolitique de Paris (AGP), membre du Conseil scientifique de la revue Géostratégiques de l’AGP
Notes et bibliographie
1. Koselleck, Reinhart, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, École des Hautes études en Sciences Sociales, 1990
2. Harvey, David, The Condition of Postmodernity: An Enquiry into the Origins of Cultural Change, Blackwell Cambridge MA &- Oxford UK. 1989
3. Selon les géographes Catherine Biaggi et Laurent Carroué, l’économie mondiale possède un « talon d’Achille » : la dépendance à un nombre limité de passages maritimes stratégiques. Catherine Biaggi et Laurent Carroué, « Les grands détroits et canaux internationaux dans la géopolitique des mers et océans, un système très hiérarchisé sous tensions multiformes », Géoconfluences, juin 2024.
https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-thematiques/oceans-et-mondialisation/articles-scientifiques/passages-strategiques-maritimes-ppo-geopolitique
4.Cohen, Saul, Geopolitics of the World System, Rowman & Littlefield Publishers, 2003
5. Virilio, Paul, Vitesse et Politique : essai de dromologie, éd. Galilée, 1977.
