Abandon du SCAF : Et maintenant ?
Le débat porte sur la nature de l’objet et sur ce qui, dans les missions d’une puissance nucléaire, ne se délègue pas à une machine.
L’échec des négociations franco-allemandes sur le Système de combat aérien du futur (SCAF) acté ce mois-ci par le Chef de l’Etat et par le Chancelier, qui font suite aux regrets publics du chef d’état-major des armées sur le retard pris par « l’aviation de chasse » rouvrent une question que l’on croyait tranchée : est-il opportun et justifiable pour la France de se doter d’un chasseur de nouvelle génération ? Posée ainsi, la question égare. Le vrai débat ne porte pas sur l’opportunité d’un programme, mais sur la nature de l’objet – et sur ce qui, dans les missions d’une puissance nucléaire moyenne dotée d’une doctrine riche et complexe, ne se délègue pas à une machine.
Une question mal posée
Ce lundi 8 juin a vu le Président de la République Emmanuel Macron et le Chancelier allemand Friedrich Merz prendre acte de l’impossibilité d’une alliance franco-allemande dans le cadre du projet SCAF. Le mois précédent, les deux médiateurs nommés par Paris et Berlin – Laurent Collet-Billon et Frank Haun – avaient communiqué des conclusions séparées, qui rendaient inéluctables la conclusion des deux dirigeants européens : un avion de combat commun franco-allemand n’est plus possible. La querelle de gouvernance entre Dassault et Airbus, vieille de cinq ans, a eu raison d’un programme estimé à une centaine de milliards d’euros et présenté comme l’épine dorsale de l’autonomie aérienne européenne. A quelques semaines d’intervalle, devant la commission des Finances du Sénat, le Chef d’Etat-major des Armées, le général Mandon, résumait sans ménagement le diagnostic intérieur : « Pendant des années, le travail sur l’aviation de chasse n’a pas été mené. » La phrase a fait du bruit dans les cercles militaires, jusque dans les fils de commentaires d’OPEX360, site des aficionados de la chose militaire, où le procès du CEMA – aviateur de formation, longtemps au cœur des décisions qu’il déplore – s’est mêlé à un débat de fond plus sérieux qu’il n’y paraît.
De cette double actualité, on tire trop vite une alternative binaire : ou bien relancer un grand programme de rupture, ou bien renoncer et acheter sur étagère. C’est précisément le piège. La question « faut-il un chasseur de nouvelle génération ? » suppose connu ce qu’est devenu un « chasseur », à l’heure où la masse migre vers le drone et où la valeur se concentre dans le réseau. Avant de décider d’un programme, il faut redéfinir l’objet. Et pour le redéfinir, il faut partir non de l’industrie mais des missions – car ce sont elles, et elles seules, qui justifient qu’un homme reste ou non au cœur du dispositif.
Ce que promettait le SCAF et pour quelles missions
Le SCAF n’a jamais été un avion ; c’était un système de systèmes. En son centre, le New Generation Fighter (NGF) : un appareil habité, furtif, bimoteur, conçu pour fédérer autour de lui des effecteurs déportés – les remote carriers, drones de combat de fidélité variable – reliés par un nuage de combat. L’ambition était claire : faire du chasseur non plus un duelliste, mais le nœud de commandement et de décision d’une nuée d’effecteurs, avec une entrée en service à l’horizon 2040.
Or les spécifications françaises de ce nœud n’avaient, en Europe, presque aucun répondant. La France exigeait trois choses que ses partenaires ne partageaient pas : l’aptitude à l’appontage, pour servir le groupe aéronaval ; l’emport de l’arme nucléaire, pour la composante aéroportée de la dissuasion ; et la liberté d’exporter hors de toute tutelle. Ce sont ces trois exigences – l’aéronaval, le nucléaire, l’autonomie – qui ont rendu la coopération à parité structurellement impossible, hier comme aujourd’hui, sur fond de crispations culturelles, de rivalité industrielle et peut être d’un peu de mauvaise foi de part et d’autre. Berlin et Madrid voulaient un appareil plus léger, basé à terre, et refusaient de céder l’autorité de conception. La composante nucléaire, à elle seule, interdisait le partage du cœur logiciel et le veto d’exportation.
La leçon est rude, mais nette : l’inventaire des missions françaises dessine en creux une singularité. Police du ciel et défense aérienne du territoire ; permanence outre-mer ; projection et appui ; entrée en premier et neutralisation des défenses adverses ; aéronavale ; et, au sommet, frappe nucléaire de la composante aéroportée. La plupart de ces missions sont aujourd’hui contestées par des machines moins chères et, demain, sans équipage. Deux ne le sont pas : la dissuasion et l’aéronavale. Tout le débat tient dans cet écart.
La poussée des drones et des essaims
Le CEMA a raison sur le constat et la guerre d’Ukraine l’a imposé à tous : l’avenir de l’effet aérien se joue désormais autant dans la masse attritionnable que dans la plateforme d’exception. L’Iran, en 2025, a montré qu’une puissance dépourvue d’aviation pilotée crédible pouvait néanmoins infliger des pertes par la saturation. La logique du combat collaboratif – un appareil habité escorté de Collaborative Combat Aircraft, eux-mêmes précédés de munitions rôdeuses et d’intercepteurs – n’est plus prospective. Elle est en cours d’industrialisation chez l’allié américain comme chez le concurrent chinois.
Reste à mesurer la part du rêve. Le général Mandon esquisse des drones de 3 000 kilomètres de portée, emportant 200 à 400 kilos d’explosifs pour quelques dizaines de milliers d’euros l’unité. Sur les fils d’OPEX360, les contradicteurs les plus avertis ont touché juste : un tel prix ne s’atteint qu’à une condition industrielle, celle d’une production de type automobile – plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires par an, sur des chaînes dédiées – qu’aucune base industrielle européenne ne soutient à ce jour. Le drone turc comparable, déjà mûr, ne descend pas à ce coût. C’est exactement le point que le CEMA reconnaît lui-même lorsqu’il déplore que la base industrielle française « ne sait pas produire vite et à bas coût » et qu’il avertit que l’Allemagne deviendra, pour Washington, la référence européenne en dépensant chaque année près de trois fois plus. La masse n’est pas qu’une affaire de doctrine : c’est une affaire de tôlerie, de cadence et de signature budgétaire.
De là un partage qui structure tout le reste. La masse va au drone, attritionnable et bon marché ; la technologie défendable – moteur, guerre électronique, fusion, liaisons souveraines – reste au nœud. Mais une nuance, ignorée par l’enthousiasme ambiant, mérite d’être pesée : intégrer des effecteurs déportés à un appareil suppose un système ouvert et maîtrisé. C’est tout le sens de la priorité donnée au Rafale au standard F5 plutôt qu’au rétrofit coûteux des cellules antérieures : le F5 doit pouvoir commander des drones par des liaisons de données souveraines et délivrer une nouvelle gamme d’armements, là où le F4 ne le permet pas. Le débat sur l’« accès aux codes sources » qui agite les commentateurs masque la vraie question, qui n’est pas juridique mais architecturale : qui détient la capacité d’intégration contrôle la propriété intellectuelle et donc la souveraineté d’emploi du système.
La dissuasion doit-elle évacuer le pilote ?
Vient alors la question la plus grave, celle que pose le débat et que les autres éludent : faut-il faire évoluer la doctrine des Forces aériennes stratégiques au point de sortir la dissuasion des missions remplies par des engins pilotés ? La composante aéroportée repose aujourd’hui sur le Rafale porteur de l’ASMPA-R, demain de l’ASN4G hypersonique ; le groupe aéronaval en double l’effet depuis la mer. Puisque la masse migre vers le drone, pourquoi pas, à terme, la frappe elle-même ? L’objection mérite mieux qu’un réflexe : prise au sérieux, elle oblige à distinguer ce qui, dans le vecteur piloté, relève de la nécessité et ce qui relève du choix.
On invoque d’ordinaire la réversibilité – un raid se rappelle jusqu’au dernier instant, faculté précieuse pour l’« ultime avertissement », ce palier d’emploi limité qui signale une volonté sans la consommer. Mais la réversibilité ne distingue nullement le piloté du non-piloté : un drone se rappelle aussi bien et sans doute mieux, sans fatigue d’équipage. Le vrai clivage passe ailleurs – entre le balistique et l’aérobie. Les missiles balistiques opérationnels ne sont, par conception, ni rappelables ni autodestructibles : seuls les tirs d’essai embarquent une sécurité de neutralisation, car un lien de destruction sur une arme déployée serait à la fois une surface de leurre et un point de défaillance unique.
C’est précisément cette irréversibilité du balistique qui a, de tout temps, fait le prix de la jambe aéroportée – bombardiers et avions que l’on génère, fait voler et rappelle comme un langage gradué. Le drone, vecteur aérien, hérite de cette vertu : la réversibilité ne plaide donc ni pour ni contre lui.
Ce qui demeure n’est donc pas la réversibilité, mais le contrôle positif en milieu contesté, adossé à une norme quasi universelle : une chaine de commandement humaine doit autoriser, contrôler et exécuter le tir nucléaire, jamais une machine. Un vecteur non habité bute alors sur un trilemme. Déléguer le tir à l’autonomie ? C’est le tabou cardinal. Compter sur une liaison fiable jusqu’au largage, au cœur d’une bulle saturée de guerre électronique ? C’est irréaliste dans les cas les plus durs. Pré-déléguer l’autorisation avant la pénétration ? C’est brouiller la ligne rouge que l’on prétend tenir. L’avion habité tranche le trilemme par construction : l’autorité de tir y est co-localisée avec l’arme, donc immunisée contre le brouillage et le déni de liaison. Voilà l’argument solide – mais étroit.
Étroit, car il vaut pour la pénétration, non pour le tir à distance de sécurité. Or la composante française va précisément vers le stand-off : l’ASN4G frappera de loin, depuis un espace permissif où la liaison vers un opérateur déporté tiendrait. Et même piloté, l’appareil ne rappelle plus son missile une fois lâché : la seule fenêtre qui compte est celle qui précède le tir – rien n’interdit, en théorie, qu’un humain l’occupe à distance. La conclusion s’impose, moins tranchante mais plus honnête : maintenir un porteur habité pour la dissuasion n’est pas une nécessité physique, c’est un choix – assurance contre le déni de liaison, refus d’ouvrir sur l’arme une surface de leurre, fidélité à la crédibilité d’un dispositif dont toute la grammaire française, depuis 1964, repose fortement sur le raid habité. Que ce choix ne soit pas une loi de la nature, les engins nucléaires sans équipage – le missile de croisière russe Bourevestnik, le drone sous-marin Poséidon – le rappellent sans douceur. Mais c’est un bon choix et il déplace le centre de gravité de l’argument : si même le nucléaire est, à la rigueur, dé-délégable, alors le chasseur de nouvelle génération ne se justifie pas comme porteur d’une mission physiquement insécable mais comme nœud de décision et d’intégration souveraine – la plateforme où la France choisit de loger le contrôle de l’emploi, l’autorité d’intégration et le cœur technologique qu’elle ne veut confier ni à une machine, ni à un allié muni d’un veto. Le fondement n’est plus l’impossibilité ; c’est la décision politique. Ce glissement, loin d’affaiblir la suite, la commande.
Quatre scénarios pour le prochain chasseur
De ce diagnostic découlent quatre trajectoires potentielles, qu’il faut nommer sans complaisance :
Premier scénario – la coalition à parité relancée. Sauver le SCAF en reprenant une gouvernance partagée à trois. C’est la voie que la médiation d’avril 2026 vient d’enterrer, et pour cause : elle reproduit la pathologie de l’Eurofighter – friction, retard, dérive des coûts, veto d’exportation – et achoppe sur l’inconciliable, la composante nucléaire et l’appontage. Peu probable, et peu souhaitable en l’état.
Deuxième scénario – le NGF souverain « page blanche ». Un chasseur de sixième génération entièrement national. Séduisant pour l’orgueil, hors de portée pour les finances. La loi d’Augustine – chaque génération coûte environ quatre fois la précédente – et l’asphyxie budgétaire – dette publique avoisinant 117 % du PIB, charge de la dette filant vers la centaine de milliards d’euros à l’horizon 2029, budget 2026 adopté au forceps par l’article 49.3 – rendent un tel programme inabordable pour un parc qui se compte en dizaines d’appareils. La capacité existe ; l’argent, non.
Troisième scénario – le Rafale F5 et ses effecteurs déportés. Capitaliser sur le F5 et son drone de combat issu de la filière nEUROn, l’accompagner de munitions attritionnable et différer la décision sur le chasseur habité de rupture. C’est, en bonne théorie des options réelles, la réponse rationnelle à une incertitude profonde : on paie pour garder le choix ouvert plutôt que de figer trop tôt un objet ruineux. C’est la seule trajectoire compatible avec la contrainte budgétaire ; elle préserve les compétences ; et c’est, de fait, la voie que dessine le CEMA. C’est la ligne principale, non le pont d’attente.
Quatrième scénario – la coalition « nation-pilote » reconfigurée. Non plus la parité, mais le modèle qu’ont retenu les Britanniques avec leurs partenaires du GCAP : une nation maître d’œuvre, des partenaires payeurs demandeurs d’autonomie, sans veto, avec des transferts bornés. Le candidat structurel est l’Inde – menace chinoise partagée, demande profonde, aucun veto atlantique. Mais c’est le scénario le plus dangereux dans le temps : à mesure que l’étau budgétaire dégrade l’option de repli française, la position « pilote France, payeur Inde » s’inverse et la France risque de finir partenaire junior d’une coalition qu’elle ne pourra plus refuser. Le codéveloppement du moteur de l’AMCA avec Safran, qui emporte le transfert de la section chaude – la barrière la plus haute–, peut rendre cette relégation irréversible. À manier avec une lucidité extrême.
La trajectoire recommandable n’est aucun de ces scénarios pris isolément, mais leur composition séquencée : le troisième pour le présent, le quatrième comme option à explorer sous condition stricte de sanctuarisation du cœur, le premier et le deuxième écartés. Le tout gouverné par une règle unique : dépenser les euros rares uniquement sur l’inachetable – le moteur, la guerre électronique, l’intégration de la dissuasion, l’aéronavale–, et pragmatiser le reste.
Conclusion : oui, mais à un autre objet
Est-il souhaitable que la France se dote d’un avion de chasse multirôle de nouvelle génération ? Oui – à condition de ne pas se tromper d’objet. Ce qui est souhaitable, ce n’est pas un super-chasseur omnirôle conçu seul et en rupture, que ni le budget ni le calendrier ne permettent ; c’est un nœud habité, sanctuarisé sur ce que la France choisit délibérément de ne pas déléguer – le contrôle de l’emploi, l’intégration de la dissuasion et l’aéronavale–, inséré dans un système de combat majoritairement non habité et atteint par étapes à partir du couple Rafale F5 et drones.
Le décès acté du SCAF, verbalisation nécessaire d’un échec industriel et politique, a le mérite d’avoir rouvert le jeu. Sa limite serait de laisser croire que le rattrapage passe par la course à la masse low cost, que notre base industrielle ne sait pas tenir. La vraie urgence n’est pas de produire mille drones bon marché mais de décider où la France restera souveraine quand elle ne pourra plus l’être partout. La dissuasion commande de garder un homme au cœur du système ; la contrainte budgétaire commande d’en sortir le reste. Entre les deux, il reste cinq à sept ans pour choisir – avant que la fenêtre ne se referme et qu’un autre – ou un évènement – choisisse à notre place.
Lieutenant Arthur est officier de réserve dans l’Armée de l’Air
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