Sécurité de l'eau douce (LV 300) Gratuit
La France a constaté sa dépendance à l'eau lors de l'été 2026. Or, elle est absolument vitale, par ses usages militaires comme civils. Après avoir dressé un panorama des constats et des conséquences, une solution s'impose: ralentir le cycle de l'eau au maximum, pour la retenir.Il y a plus d’un an, La Vigie examinait les sols et les terres agricoles (LV 269) pour observer le milieu de combat terrestre sous un autre angle, en tentant d’analyser la terre sous un angle militaire, pour prouver qu’une bonne gestion agricole était un enjeu sécuritaire majeur pour nous.

Après un été 2026 particulièrement destructeur, il est temps d’adopter une approche similaire pour le milieu aquatique. Nous limiterons ce propos à l’eau douce, dans le sens où elle est vitale pour l’être humain, et dont il faut en retour assurer la sécurité car elle ne va plus de soi avec les bouleversements climatiques actuels. C’est un milieu fluide, moins abrasif que le milieu terrestre, mais qui en est indissociable.
Usages militaires de l’eau douce
Même si aujourd’hui, les cours d’eau ne semblent pas être un milieu de combat, rappelons qu’il n’y a pas si longtemps que cela, la France avait une « escadre du Rhin ». Mais cette eau d’intérieur demeure une zone d’action pour des spécialistes comme les plongeurs et franchir une « coupure humide » est une capacité que les forces armées françaises veulent retrouver, après l’avoir quasiment abandonnée. L’armée de Terre a ainsi des sapeurs (pontonniers, plongeurs), mais aussi des cavaliers (plongeurs) qui évoluent dans l’eau douce. Enfin, les armées françaises réinvestissent aujourd’hui progressivement en Europe le moyen fluvial comme mode d’acheminement logistique.
En logistique justement, il faut aussi impérativement planifier la consommation d’eau destinée à la consommation humaine (EDCH) au profit d’une force combattante déployée, assurant uniquement la boisson, la préparation des aliments et le lavage des mains. Les abaques français habituels sont de dix litres par homme et par jour en milieu tempéré, de 30 l/h/j en climat chaud. À titre de comparaison, les abaques allemands sont de 35 l/h/j en milieu tempéré, soit bien plus.
On utilise également l’eau douce pour la construction, l’entretien et la maintenance d’infrastructure, le lavage du matériel militaire et la protection incendie : l’eau « technique », par opposition avec l’EDCH.
Usages civils de l’eau douce
Environ 45% de l’eau douce est utilisée en France pour le refroidissement des centrales électriques, principalement nucléaires ; 19% de l’eau douce sont destinés à produire de l’eau potable, 17% alimentent les canaux navigables, 12% sont destinés à un usage agricole et 7% à un usage industriel. En simplifiant à peine, l’eau potable est principalement puisée dans le sous-sol (nappes phréatiques), alors que pour la plupart des autres usages, l’eau douce est surtout prélevée dans les eaux de surface (rivières, lacs) avant d’y être en partie rejetée.
Il y a quelques usages qui n’apparaissent pas ici, comme le stockage d’électricité. La France utilise depuis longtemps des stations de transfert d’énergie par pompage (STEP), où un surplus d’électricité dans le réseau (la nuit) est utilisé pour pomper de l’eau dans un réceptacle supérieur(ex : lac de montagne), et de faire remonter l’eau dans un lac inférieur pour réalimenter ultérieurement des turbines, lorsqu’il y a une demande supplémentaire. Un lac de retenue derrière une centrale hydroélectrique est ainsi une autre forme de stockage d’énergie.
Cette vision utilitaire atteint aujourd’hui des limites car elle sous-entend que l’eau est une ressource « statique » que l’on a librement à disposition et que l’on peut prélever ou consommer à l’envi. Or, constatons que l’eau vient à manquer, que cela engendre toutes sortes de problèmes et que cela met en exergue que notre vision et gestion de l’eau doit être profondément repensée.
Là encore, le prisme militaire pourrait s’avérer utile à la réflexion.
L’eau douce n’est pas acquise
La provenance de l’eau est protéiforme, passons en revue les différentes sources, à la fois sur le constat et sur les conséquences.
Les glaciers peuvent être considérés comme des « châteaux d’eau ». Hormis le fait qu’ils réfléchissent la lumière du soleil, ce qui limite le réchauffement, ils alimentent surtout des cours d’eau tout au long de l’année et tout particulièrement en été, lorsqu’il y a moins de pluie. Le réchauffement climatique accélère la fonte des glaces, ce qui veut dire que d’ici quelques décennies, cela pourrait tarir des affluents du Rhône ou le Rhin qui prennent leurs sources dans le massif alpin.
Les rivières ont longtemps été vues comme un obstacle qu’il fallait franchir (ponts, gués), signifiant une frontière mais aussi un support favorable au transport fluvial. Afin de l’optimiser, la plupart des cours d’eau furent canalisés au XIXe et XXe siècles. Ces grands travaux étaient vus comme un grand progrès, à dompter la nature en forçant la rivière à adopter un lit rectiligne.
On asséchait ainsi des zones humides et les « bras morts » en éliminant des habitats propices aux moustiques, éliminant certaines maladies, gagnant ainsi des terres agricoles, on raccourcissait les trajets autrefois sinueux entre des ports et donc la durée de navigation, on régulait mieux le débit en évitant des rapides et des cataractes et enfin, on accélérait beaucoup le débit vers la mer, évacuant ainsi l’excès d’eau en cas de crues et évitant les inondations.
Ce « système » ne tient qu’avec la régularité des précipitations et des fontes des glaces alimentant les cours d’eau : aujourd’hui, les pluies sont plus espacées et plus souvent torrentielles, surchargeant les lits des rivières et rompant les digues, surtout en aval. Mais ce sont surtout les longues périodes de sécheresse qui rendent la navigation impossible. Fin septembre, le Rhin affichait moins de 40 cm au niveau de Cologne…
Les zones humides et marécages qui ont été asséchées et parfois exploitées (tourbe), certaines depuis le Moyen-Âge, sont justement trop sèches aujourd’hui. Des sols drainés, mais sans pluies, doivent être irrigués par des eaux souterraines, dont les niveaux baissent dangereusement. De plus, on se rend compte que les marais et tourbières sont de formidables puits de carbone, grâce à leur milieu anaérobique.
Les pluies, justement, autrefois relativement abondantes et régulières, font de plus en plus souvent défaut. Pour le moment, la France conserve des quantités de pluie suffisantes au long de l’année, mais inégalement réparties. Lorsqu’elle tombe, surtout de manière torrentielle, le paradigme est encore de l’évacuer le plus vite possible, pour éviter les inondations destructrices et meurtrières. La plupart des « bouches d’égout », où s’écoule l’eau de pluie, font disparaître l’eau dans les stations de traitement de l’eau, puis les cours d’eau, direction la mer. Or, toute l’eau du fleuve qui atteint la mer est perdue pour nous, ce n’est plus de l’eau douce. Une rivière qui coule lentement alimente aussi l’aquifère et réciproquement.
Sous nos pieds, les nappes phréatiques (ou aquifères) sont des poches où les sédiments sont saturés d’eau, où l’eau est plus ou moins bien piégée comme dans une éponge. C’est un trésor qui se constitue au fil de millénaires, parfois, avec des pluies qui s’infiltrent profondément dans les roches. Selon les sols, ces nappes sont dites réactives, lorsqu’on observe une recharge rapide après des précipitations, ou inertielles, lorsqu’il peut s’écouler des mois voire des années, avant que la pluie n’atteigne la nappe. Longtemps considérées comme infinies, le bureau de recherches géologiques et minières se rend compte qu’elles ne se rechargent pas au rythme où nous prélevons de l’eau.
Début octobre, encore 90.000 Français dépendaient de ravitaillement en eau en bouteilles, le niveau de leurs aquifères étant trop bas. Au littoral, les « inversacs » finissent par absorber l’eau de mer salée dans les nappes trop basses.
La végétation est un stock d’eau insoupçonné, mais colossal. Chaque plante est aussi une éponge, retenant l’eau des pluies dans le sol longtemps via le système racinaire, captant carbone par photosynthèse et rejetant de l’oxygène au passage. Une plante « transpire » aussi par les feuilles, rejetant de l’eau dans l’atmosphère. Les plantes créent ainsi leur propre pluie, au niveau global. Mais de l’air plus chaud absorbe bien plus d’humidité, sans déclencher de pluie. Le réchauffement climatique assèche et tue donc les plantes, souffrant déjà souvent de sécheresse, ce qui accentue les gigantesques feux de forêt que l’on doit éteindre avec cette rare eau douce.
Fonction environnementale de l’eau
L’eau fait partie d’un écosystème, où tout est interdépendant, en réalité. Il n’y a pas que les êtres humains qui dépendent de l’eau, mais aussi tout le milieu animal et végétal : l’eau est nécessaire à la vie.
Le manque d’eau provoque des effets ciseau : des fleuves impraticables provoquent plus de transport routier, donc un engorgement, des retards, une surconsommation d’énergie fossile, donc autant de surcoûts et d’émissions de CO2. Des sols desséchés ne conduisent plus l’eau de pluie dans le sous-sol, aggravant la baisse des nappes phréatiques. Ces aquifères moins volumineuses commencent à accumuler des polluants et n’ont plus le temps de les filtrer, l’eau en devient chargée.
Céder du terrain pour gagner du temps
En stratégie, échanger de l’espace contre du temps est une constante, les deux sont liés. Ce mode de pensée pourrait permettre de briser le cercle vicieux du « manque » d’eau. Nous devons nous rappeler qu’il y a un « cycle de l’eau », qui commence par la pluie et qui termine dans la mer. Or, depuis 150 ans, nous nous sommes efforcés à accélérer ce cycle. En « renaturant » les cours d’eau, en empêchant l’eau de pluie de rejoindre l’égout, en gardant tout dans le sol en y dédiant des surfaces, à petite et à grande échelle, nous donnerions du temps pour que l’eau rejoigne les aquifères. Nous devons ralentir le plus possible le cycle de l’eau, afin de la conserver le plus longtemps possible dans le sol et les cours d’eau. Cette vision intégrale est vitale si nous voulons conserver l’usage civil et militaire de l’eau.
JOVNG
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