La révolution robotique (LV 300) gratuit
Après la révolution aérobalistique, l'irruption des robots mobiles terrestres va bouleverser non seulement nos sociétés mais le champ de bataille.Depuis les débuts de la guerre d’Ukraine, tous les analystes du champ opératif ont observé l'immense révolution stratégique provoquée par les drones et la prolifération missilière, que nous avons désignée par l'expression de révolution aérobalistique (LV 255).

L’an dernier, lors du grand rapport de l'armée de terre, le Cemat a observé que cette rupture dronistique avait occupé les quatre dernières années mais que les quatre suivantes constateraient le même mouvement en matière de robots. Les faits lui donnent raison. Nous y sommes.
Qu'est-ce qu'un robot ?
Un robot terrestre (UGV en anglais : Unmanned Ground Vehicle) est un engin mobile se déplaçant sur la terre ; s’il peut sauter, il conserve un contact quasi permanent avec le sol : cela le distingue d’un drone qui vole. Un robot se déplace, cela signifie qu’il a un système de mobilité avec un moteur et des « contacts au sol » : on distingue ici les robots à roues, ceux à chenilles et ceux à pattes (dans ce dernier cas, il existe des combinés pattes-roues). Quant à la forme, ils peuvent ressembler à des tracteurs, des voitures ou des chiens mais il existe aussi des robots-troncs (avec ou sans bras articulé).
La dernière catégorie des robots est constituée des humanoïdes, robots bipèdes (avec des bras) et des capteurs (une tête ?).
En revanche, la catégorie des robots industriels (ceux qui sont dans les chaines de montage automobiles) par exemple, n’entre pas dans cette réflexion : ils sont fixes ou quasi fixes. Or, la mobilité est essentielle. Elle suppose en effet une observation de l’environnement (caméras, radars, lidars, navigation inertielle …). Par ailleurs, les robots peuvent être télécommandés (par ondes) ou complètement autonomes. Dans le premier cas, cela suppose un opérateur et un système de communication ; dans le second, une intelligence artificielle (IA) détermine les actions. Cependant, même dans un robot télécommandé, l’IA est bien présente.
Au fond, les robots (plus peut-être que les drones) constituent un pas décisif permis par l’irruption rapide de l’IA. Autant l’IA est intangible et dématérialisée, autant les robots constituent une IA tangible, matérielle et visible. Beaucoup d’analystes évoquent la possibilité d’une « IA générale » en expliquant que ce serait la prochaine étape de développement : il est beaucoup plus probable que les robots, cette IA concrète, soient la vraie prochaine étape.
Quels usages ?
Les usages sont nombreux et certains sont déjà industrialisés. Les manœuvres d’entrepôt sont ainsi de plus en plus assurées par des robots. De même, la robotique sert beaucoup aux fonctions de sécurité civile : on pense ainsi au robot pompier qui a pu entrer dans la cathédrale au moment de l’incendie de Notre-Dame et qui l’a sauvée. Mais ce genre de robots peut aussi servir dans des environnements très contraints ou pollués ou dangereux, comme l’inspection nucléaire ou le nettoyage de zones très polluées.
La robotique agricole connaît un développement très puissant, notamment en Chine que ce soit pour les opérations préparatoires (labours, semis), de soin (dispersion précise d’engrais) ou de récolte (cueillette ou moisson). Le secteur des transports connaît lui aussi un grand essor : trains et métros autonomes (comme à Paris), navettes et déjà, aux États-Unis ou en Chine, les premiers taxis complétement autonomes. Enfin, le grand public lui-même utilise déjà des robots du quotidien, avec par exemple les aspirateurs et les tondeuses autonomes ou les robots de piscine.
La révolution qui vient
Or, nous ne sommes qu’aux prémices du bouleversement robotique. Imaginez que l’humanoïde devienne un produit de consommation courante (ce sera le cas d’ici cinq à dix ans, avec un rythme d’adoption comparable à celui du smartphone).
Immédiatement, tous les services à la personne peuvent être sinon remplacés, du moins largement suppléés par eux, qu’il s’agisse de faire le ménage, les courses, la cuisine. Mais vous pourrez lui demander de donner des cours de cuisine ou de piano, il aura une patience infinie. Vous aurez un majordome, un percepteur, un « bon à tout faire » à votre disposition. Le service qui était réservé aux rois deviendra commun.
Dès lors, tout le travail physique sera lui aussi remis en cause. À l’usine comme dans les champs, les processus de production seront remis radicalement en question. Nous avons externalisé toute notre industrie en Chine et en Asie parce que le coût du travail y était là-bas dix fois moindre. Mais s’il y a égalisation du coût du travail grâce aux robots, nous pourrons réinventer des usines au plus près. De taille évidemment plus modeste, très décentralisées, adaptables aux besoins mais rapides et résilientes car proches des gens.
Cela modifie évidemment le rapport général au travail. Déjà, certains s’émeuvent du grand remplacement de bien des professions par l’IA intangible. Il en sera de même avec l’IA robotique.
Ce qui posera la question de ce qui nous reste : l’échange personnel et la relation humaine. Au fond, l’émotion.
Simultanément, les robots vont compenser l’effondrement démographique que connaît actuellement une grande partie de la planète, notamment en Europe et Asie de l’Est. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce sont les Japonais qui les premiers se sont intéressés aux robots d’aide à la personne, suivis en cela par les Chinois. Pour autant, cette compensation ne peut être totale et la dynamique observée par endroits paraît difficilement réversible : En 2024, le taux de fécondité en Corée du Sud était de 0,75 enfant par femme, de 1,20 enfant par femme au Japon, de 1,01 en Chine.
Robotique militaire
Le lecteur attend évidemment qu’on lui expose les conséquences militaires. Elles sont bien sûr déjà considérables dans la guerre terrestre.
Pointons pour commencer les difficultés du domaine. Il est aujourd’hui plus facile à une voiture autonome de traverser la place de l’Etoile qu’à un robot 4x4 de traverser un bosquet inconnu. La raison est simple : le réseau automobile est largement balisé et cartographié et un véhicule autonome sait en permanence où il est. Il n’a a qu’à contrôler réellement les obstacles mobiles qui l’environnent. Dans un bois, il n’y a aucun balisage mais des obstacles et des imprévus : ici un fossé, là un arbre tombé en travers de la piste. Autant d’incidents qui compliquent la tâche du robot que ce soit pour appréhender l’environnement ou pour réagir : faut-il passer par-dessus l’obstacle ou le contourner ? Mais quelles informations permettent de décider le contournement, par exemple si le fossé est continu sur plusieurs dizaines de mètres ? Et si le robot ne peut contourner l’obstacle, que doit-il faire ?
Il reste que ces difficultés sont en passe d’être résolues. Le lecteur pourra aller consulter les vidéos mises en ligne à la mi-août à l’occasion des « JO des robots » tenus en Chine à la mi-août et réunissant plus de 500 robots de 16 pays pour des épreuves comme la course, le football et la boxe. Aussi de plus en plus de robots militaires vont arriver sur les champs de bataille.
Robots sur le champ de bataille
On les observe déjà en Ukraine où les systèmes robotisés terrestres ont déjà effectué plus de 7.000 missions en janvier 2026. Ils font initialement des tâches logistiques : transport de ravitaillement ou d’énergie ou évacuation de blessés. Mais peu à peu, la gamme des missions s’élargit (un peu comme ce qu’on a observé pour les drones). Des missions de renseignement sont aujourd’hui assurées par des robots en complément de l’observation satellitaire ou par drones : il faut en effet parfois aller vérifier sur le terrain tel ou tel point particulier. Les robots peuvent être dédiés à des tâches d’appui (génie, NRBC, relais de transmission). De même, les premiers robots armés ont été observés, où le robot porte une arme : pour l’instant une mitrailleuse ou mitrailleuse lourde voire un lance-grenade mais il paraît évident que les calibres vont augmenter dans un avenir proche. Il s’agit là de robots de taille modeste, de 1,5 kg à 5 tonnes.
Une autre démarche vise à rendre autonome des véhicules avec des équipages. Les Russes ont été les précurseurs avec le char Armata T14, présenté en 2015 (mais qui n’a pas été engagé en Ukraine) et viennent de présenter le Shturm, un char d’assaut lourd téléopéré et l’Uran-9. La Chine développe le Type-59, les États-Unis le Next Generation Combat Vehicle, Israël le programme Carmel. Il s’agit d’assurer la survie des équipages, de procurer une endurance opérationnelle, de multiplier la force et de s’adapter au combat moderne. Les défis restent nombreux : règles d’engagement (et éthique), guerre électronique, conscience tactique, coût.
Peu d’analystes réfléchissent réellement à l’arrivée des humanoïdes qui vont encore complexifier le combat.
Conséquences stratégiques
L’arrivée des robots va modifier la notion même de champ de bataille en démultipliant la masse des forces engagées. La bande de contact s’élargira et sera encore plus. Quelle place l’homme tiendra-t-il ? Pour autant, la robotique qui vient constituera aussi une réponse à la crise de recrutement à laquelle nous allons faire face, en France comme dans le reste de l’Europe. Il faut donc penser cette irruption sous ses deux faces, ce qu’elle apporte et ce qu’elle remet en cause. Encore faut-il avoir la profondeur industrielle, ce que la guerre d’Ukraine a rappelé à beaucoup. Il faudra également penser à l’énergie nécessaire pour ces machines qui fonctionneront pour beaucoup à l’électricité : quel système de distribution électrique sur le champ de bataille ?
Pour autant, des fondamentaux stratégiques devraient persister : la guerre restera un affrontement de volontés politiques utilisant la violence pour forcer l’autre à composer, il faudra toujours de la planification, de la conduite des opérations, de l’intégration avec les autres milieux, etc. Mais dans tous les cas, il faudra faire place aux robots tout comme l’on fit jadis de la place aux chars à terre ou aux sous-marins en mer.
JOVNG
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