Charles Ailleret, le stratège du général de Gaulle (M. Cuttier)
Fiche de lecture du livre reprenant les Actes du colloque éponyme, sous la direction d’Henri Bentégeat, Jérôme de Lespinois et Georges-Henri Soutou
La Vigie revient régulièrement sur les grands stratégistes français. Nous avons déjà évoqué le général Beaufre mais aussi Trinquier,

et même M. Bloch, non strtaégiste mais dont l'étrange défaite marque les esprits

Voici le tour d'Ailleret, grâce à M. Cuttier : merci à elle.
Le colloque qui s’est déroulé en mai 2021, à l’Ecole militaire, a été organisé par l’Institut de stratégie comparée : ISC, présidée par le professeur Georges-Henri Soutou, à la demande du général François Lecointre, alors CEMA avec le soutien de son grand ancien, le général (2S) Henri Bentégeat qui fut CEMA de 2002 à 2006. Selon l’habitude, les Actes paraissent quelques années plus tard, en 2025. Dans le même temps, le général Hervé Pierre soutenait sa thèse sur le général André Beaufre publiée aussi en 2025 et dont nous avons rendu compté.

Parmi la galerie des stratégistes des années 1950 et 1960, période considérée comme l’âge d’or de la pensée stratégique française, close en 1972 par la parution du premier Livre blanc sur la défense et la suppression de la plupart des revues militaires (p 20), ils appartiennent au groupe des « quatre généraux de l’apocalypse ». Tandis que le nom des généraux Lucien Poirier et Pierre-Marie Gallois reste dans les mémoires et les bibliographies, ils sont oubliés.
Ailleret CEMA
Le général Ailleret est peu cité voire omis par la plupart des dictionnaires contemporains de stratégie (p 21) et le général Beaufre est absent des débats stratégiques actuels ( p 21) alors que son « Introduction à la stratégie » reste une lecture incontournable. Or chacun avait sa spécificité. Si le général Gallois s’attachait aux facteurs géopolitiques, le jeune colonel Poirier, plus historien, se centrait sur la réflexion théorique et conceptuelle. Toujours est-il que le général Ailleret à la pensée plus technicienne est qualifié de « stratège du général de Gaulle » et le général Beaufre de « Père de la stratégie française ».
1962 est une année cruciale car le général Beaufre peut espérer être nommé chef d’état-major des armées mais le général de Gaulle et le ministre de la Défense nationale, Pierre Messmer lui préfèrent Charles Ailleret. Alors qu'il s’installe à l’hôtel de Brienne pour 6 ans, Beaufre démissionne pour devenir « stratégiste », chargé d’animer le think tank: l’Institut français d’études stratégiques. L’âge d’or de l’IFDES correspond au temps de commandement des Armées du général Ailleret.
Les raisons du choix du général Ailleret comme chef d’état-major clairement montrées par le général Hervé Pierre[2] sont encore plus explicites à la lecture des contributions.
L’introduction par Jérôme de Lespinois est suivie de l’analyse du professeur Soutou du contexte politico-stratégique de la période au cours de laquelle le général Ailleret exerce les fonctions de CEMA de 1962 à 1968. En émerge le concept d’une France « puissance d’équilibre » (p 34). Puis son fils Michel Ailleret raconte son père (pp 35-45). Caractère anticonformiste, pragmatique, joyeux et plein l’humour, fidèle à ses amis dont le premier cercle se composait de résistants et de déportés, se détendant devant des westerns ou avec des romans policiers. S’il se montrait plein de considération pour ceux qui s’adonnaient à des tâches peu valorisantes, il était féroce avec ceux qui, éduqués, manquaient de hauteur de vue (p 35). Dans le milieu militaire, cela se traduisit par une prise de distance avec ses pairs, la détestation de l’esprit de chapelle, de la paresse intellectuelle ou physique et de la facilité des habitudes (p 22). Jérôme de Lespinois rappelle que CEMA peu consensuel (p 22), il fut haï. Les journalistes du Monde Jacques Fauvet et Roger Planchais décrivent un homme rude, strict, énergique et courageux (p 23). Or selon Yves Courrière, le polyglotte est « le cerveau, la grosse tête, l’intellectuel, … une tête bien pleine posée sur un corps d’athlète : parachutiste, champion de judo, aimant la bagarre… » (p 35). Tout est dit.
Sa vie
Né en 1907, il intègre l’X en 1926, où son frère aîné fut major, poursuivant l’ascension sociale de leur famille. Au gré de la montée en grade, sa carrière alterne entre les mutations opérationnelles, des fonctions diplomatiques et les mutations techniques. Cela ne l’empêche pas en 1935 de soutenir une thèse de doctorat en droit sur « l’organisation économique de la Nation en temps de guerre » quand l’année suivante, le colonel de Gaulle prononce une conférence au Collège des hautes études de la défense nationale : « le projet de loi d’organisation de la nation pour le temps de guerre » (p 36).
A la sortie de l’X, il choisit l’artillerie: 32e RA, 2e RA de montagne, à Chambéry où la guerre et la défaite le rattrapent. Ecartelé entre l’honneur (rejoindre la France libre) et la fidélité, il décide de rester dans l’armée d’armistice. Tout bascule, fin 1942, avec l’opération Torch et l’invasion de la zone libre, la remise des armes et la création de l’Organisation de résistance de l’armée qu’il rejoint pour préparer la libération en constituant des maquis en Maurienne. Les arrestations en octobre 1943 le propulse au commandement de la zone nord.
Arrêté en juin 1944 en pleine réalisation du plan Tortue, il est interrogé, torturé sans parler et depuis Paris envoyé à Buchenwald, en août. Son fils raconte que son père ne parlait pas de sa guerre, ni de la clandestinité, ni de la déportation sauf par des allusions pleines d’humour (p 35). En 1947, il commande la 43e demi brigade de parachutistes, à Bayonne et en 1959, il obtient la 2e division d’infanterie motorisée avec le commandement du secteur du Nord-Est Constantinois. Une carrière déroulée loin des colonies, des opérations au Levant, en Indochine et en Afrique du nord et du feu (p 64).
Du point de vue militaro-diplomatique, parlant italien, il se retrouve en août 1940 à la délégation française auprès de la Commission italienne d’armistice, à Turin. Maîtrisant le russe, il est affecté en 1945 à Moscou comme second de l’attaché militaire. Et parlant anglais, il est désigné pour le SHAPE, en 1951, « l’année la plus vide, la moins utile et la plus désagréable de ma carrière » (p 40).
Malgré la diversité des missions, le cœur de sa carrière se réalise autour de la « technique ». N’est-ce pas la vocation d’un polytechnicien ? Section « technique » de l’armée et à la commission des poudres, en 1934 ; bureau Armement et Etudes à l’état-major de l’armée, en 1946 avec l’idée qu’un chef militaire moderne doit pouvoir parler le langage des ingénieurs. Puis chef du service Expérimentation de la Section technique de l’armée, en 1949, là où vont s’établir les bases futures de la politique militaire de la France afin de rompre avec la préparation de guerres dépassées.
Avec le général de Gaulle, il partage l’idée selon laquelle les déconvenues militaires résultent de l’imprévoyance et du manque de vision stratégique des politiques et des états-majors et du mauvais choix des chefs de guerre par les politiques (p 39). Cela renvoie à l’éternel constat que l’armée est un moyen du politique et que le temps politique fondé sur le cours terme électoral n’est pas toujours compatible avec le temps des relations internationales, surtout lorsque la situation politique intérieure est marquée par l’instabilité.
Il commande les armes spéciales de l’armée de terre, ces armes nouvelles nucléaires, chimiques et bactériologiques, ne cessant de tenter de convaincre les gouvernements et l’opinion par des écrits mais aussi les hauts gradés de doter la France d’armes nucléaires. La priorité n’est elle pas alors l’Indochine sur fond de guerre froide ? Par chance, un ami de la résistance, chef d’état-major particulier du président du Conseil, influence Pierre Mendès-France qui décrète en octobre 1954 la création de la commission supérieure des applications militaires de l’énergie atomique suivie en décembre de la préparation d’un prototype d’arme nucléaire à vocation civile et militaire. Rappelons que le général de Gaulle avait créé par ordonnance le CEA, en octobre 1945.
En 1955, occupant à son tour la fonction politico-militaire de CEMP du secrétaire d’Etat à la Défense nationale et aux Forces armées dans le gouvernement d’Edgar Faure, il poursuit la promotion de ses idées (p 41). En 1957, après l’affaire de Suez, décision est prise de réaliser une bombe atomique.
Le colloque
Le colloque présente 4 thèmes, centrés sur le domaine nucléaire et où sont abordés tous les aspects de sa carrière.
Le 1er porte sur « la genèse du stratège nucléaire », il est qualifié de « pédagogue et missionnaire de l’atome ». « Le général du contingent » titre Hervé Pierre car il n’a rien du chef de guerre, du « centurion », le comparant de façon peu flatteuse mais réaliste au général Beaufre (p 64-72).
Le 2e concerne son « itinéraire militaire » axée sur sa période algérienne alors que les premières expérimentations nucléaires se réalisent, il affronte le putch des généraux en avril 1961, « une vaste connerie » à laquelle il s’oppose (p 41), le cessez le feu avec le FLN, l’OAS, alors que s’amorce le passage d’une armée expéditionnaire luttant contre les insurrections dans l’Empire à l’arme atomique pour faire face au pacte de Varsovie. Il s’achève par ses rapports avec le général de Gaulle, « deux carrières militaires fort différentes », « deux personnalités », « une même histoire », « des convergences », « deux conceptions de la modernité », « une même force de caractère », « une même distance du et au milieu militaire » (p 106-116).
Le 3e montre « le premier CEMA de la Ve République » où, à cette fonction, il lui revient d’exécuter la volonté présidentielle (p 161-173). Pour cela, faire évoluer l’armée vers la nucléarisation, de moderniser les matériels classiques, d’engager l’évolution de son organisation en changeant le format hérité des guerres de décolonisation, d’instaurer un processus d’interarmisation afin de bâtir une défense cohérente autour d’une force de dissuasion nationale fondée sur un modèle d’armée complet et équilibré dans le cadre d’un affrontement Est-Ouest en ambiance nucléaire.
Dans le cadre de cette défense « tous azimuts », l’appareil militaire se compose de la force nucléaire stratégique, des forces de manœuvre dites conventionnelles terrestres, aériennes avec la force aérienne tactique et navales, de la défense opérationnelle du territoire et de forces d’intervention outre-mer au sens de la défense des intérêts français en Afrique. Un ensemble mis en œuvre par des lois de programme car le nouveau format doit être repensé en vertu des choix budgétaires. La première loi est votée en décembre 1960, il lui revient de lancer la deuxième en 1965.
Mais cela implique au nom de la souveraineté une prise de distance avec les Etats-Unis et l’OTAN à l’heure où en mai 1962, le secrétaire d’Etat McNamara présente la nouvelle doctrine dite de « riposte graduée », la France devenant « une force d’appoint de second rang sous l’ombrelle nucléaire des Etats-Unis » (p 176). A son niveau, en 1966, le général de Gaulle affirme au président Johnson le maintien de la France dans l’Alliance atlantique et laisse le CEMA négocier avec le SACEUR, le général Lemnitzer, en 1967, le retrait du commandement intégré et la place des forces françaises en Allemagne, sous l’autorité du président de la République, seul chef des armées mais sous le contrôle opérationnel du commandement allié Centre-Europe en cas de guerre.
Le choix de l’autonomie de décision politico-stratégique s’accompagne d’un rapprochement avec l’URSS. La mission du général implique de refonder les attributions du poste de CEMA. Philippe Vial analyse les disfonctionnements quand deux chefs d’état-major coexitent ayant chacun une tutelle et quand les chefs d’état-major d’armée se situent au même niveau hiérarchique. Le général Ailleret tente de faire établir une cohérence par le décret de juillet 1962 mais il reste cantonné en temps de paix à un rôle de primus inter pares en ne prenant l’ascendant qu’en cas de guerre, sans être en capacité de s’assurer de la préparation des forces (p 120-121).
Il a braqué les chefs d’état-major des armées qui l’ont contourné, critiqué et ont disqualifié tant sa volonté d’élargissement de son périmètre de responsabilités que la nucléarisation de l’armée de l’air et de la marine, objet de la 4e partie. Des différents aux dépens des armées lorsqu’il affirme sa vision de l’interarmées et doit arbitrer les budgets et les programmes d’armement (p 195-226).
La 5e évalue son « héritage intellectuel et stratégique » par rapport à l’école de pensée stratégique française (p 227-243).
La conclusion sur le premier « vrai » CEMA, le concepteur de la fonction appartient au général Lecointre exerçant la fonction depuis 2017 dans le cadre du décret de 2005 et par le général Georgelin (Cema de 2009) qui se placent dans la continuité de celui de 1968[3] impliquant une relation directe avec le chef des armées.
Un livre passionnant tellement en phase avec le monde actuel.
Martine Cuttier
[2] Général Hervé Pierre, Le général Beaufre, Père de la stratégie française, Perrin, 2025. P208, p 212 et 214.
[3] Face aux limites du décret de 1962, un projet de redéfinition des responsabilités du CEMA est mis en œuvre au nom d’une meilleure efficacité alors que quittant le commandement intégré de l’OTAN, la France doit plus que jamais compter sur ses propres forces ( p 121).