La dissuasion française: une question européenne ?
Exégèse critique du discours de l’Ile longue du 2 mars 2026
En complément de la première analyse de La Vigie sur le discours de l’Île longue (LV 287), l'amiral J. Dufourcq en propose une analyse critique.

1- Un discours attendu et utile
· Le contexte stratégique invitait la France à se déterminer face à la pression russe sur les pays européens après l’invasion d’une partie de l’Ukraine en 2022, le défaut de la garantie nucléaire américaine via l’Otan et l’imminence d’un engagement israélo-américain contre l’Iran. La confusion qui régnait alors requerrait clarification des enjeux et des engagements. Le discours était attendu. Il est habituel et souhaitable que le chef de l’État s’exprime ainsi sur la dimension européenne de la dissuasion nucléaire stratégique française. Chacun de ses prédécesseurs l’a fait et lui-même l’a abordée en février 2020. L’exégèse des positions françaises a été réalisée par l’amiral Rogel (Schuman Paper n° 811 du 17 novembre 2025).
· Seule puissance nucléaire de l’UE, la France a été sollicitée par ses partenaires sur sa posture nucléaire, notamment dans le cadre de la coalition des volontaires qu’elle avait rassemblée à Paris pour explorer l’éventuel déploiement de forces de réassurance sur le sol ukrainien après un hypothétique cessez le feu entre la Russie et l’Ukraine. Cette coalition hasardeuse ouverte aux Britanniques donnait à la France un rôle de chef de file nucléaire sur le sol européen. Le discours était devenu nécessaire pour en préciser les contours.
2- Une consolidation des fondamentaux dans une période troublée
· Intangible français, gardien ultime liberté d’action et indépendance, pierre angulaire de stratégie de défense … Intangible mais pas inerte, tout est dit et bien dit. Certes mais nos concurrents et nos partenaires ont évolué … Et le monde se durcit. C’est indéniable aussi le discours annonce une évolution … pour renforcer notre dissuasion face à la combinaison des menaces et pour penser notre stratégie dans la profondeur du continent européen. La première raison évoquée est discutable et la seconde un recyclage d’évidence (cf. exégèse Rogel).
· L’actuelle période de rupture, pleine de risques appelle au durcissement de notre modèle. Remarque sémantique, il n’y a pas de modèle français mais une doctrine et une posture ; celles-ci ont moins besoin d’être durcies que d’être manifestées et manœuvrées dynamiquement quand les circonstances l’exigent.
· On actualise la donne : pression militaire, nouveautés technologiques et renforcement des arsenaux nucléaires russes, chinois et protection renforcée du territoire US. Les interconnections stratégiques se multiplient Russie, Chine, Corée du Nord, Iran et les doctrines des puissances nucléaires évoluent, la NSS américaine, la doctrine russe affichent des priorités irréductibles et non négociables. Même si nos alliés américains continueront à jouer un rôle clé dans la défense de l’Europe, ce qui nous invite à prendre en main notre destin.
On aurait aimé retrouver ici le mantra européen de communauté de destin et d’intérêts.
· La France doit s’accoutumer à la possibilité de conflits majeurs sous le seuil nucléaire dans son environnement immédiat. Et là, puis ensuite partout dans le discours, intervient l’expression inappropriée de seuil nucléaire et de franchissement du seuil nucléaire qui n’ont jamais appartenu à la grammaire de la dissuasion française. C’est une discontinuité doctrinale totale dont les commentateurs peu avisés et les journalistes novices sont friands mais bien peu sont conscients qu’elle fausse le raisonnement. Dans le contexte, le seuil nucléaire, c’est celui la guerre nucléaire, qui est l’échec de la dissuasion. Cette formulation introduit une grande confusion dans la grammaire stratégique française.
3- Un raisonnement problématique et spéculatif : une fausse piste ?
· On prend prétexte ensuite de salves de missiles tombées sur des puissances nucléaires dotées (lesquelles ? quand ?), des États possesseurs (Israël ?) pour justifier le besoin de capacités spécifiques ; alerte avancée, défense aérienne élargie, frappe dans la profondeur pour contrer et agir au plan offensif qui définissent l’épaulement … pour être forts dans notre dissuasion nucléaire …on doit être forts dans nos capacités conventionnelles. Ce sont les deux piliers de notre défense. Les deux premières capacités défensives citées existent en fait déjà dans des cadres internationaux connectés, la troisième est une bévue stratégique qui réintroduit en Europe des missiles offensifs de portée intermédiaire. Un dangereux glissement s’énonce là dans ce qui n’est pour l’instant qu’un raisonnement spéculatif.
· Hier encore l’épaulement signifiait la mise en place d’un épais rideau conventionnel défensif, protecteur et retardateur, déployé en sonnette sur le territoire des États européens exposés car voisins des territoires russes. Il était prudent et souhaitable.
Car pour que notre dissuasion demeure crédible et pour nous soustraire à tout chantage et toute capitulation aux moments extrêmes, le rehaussement de notre arsenal est indispensable. Non car elle reste crédible si on la manœuvre sans la dénaturer. Et il n’y a aucune proportionnalité entre la capacité assurée de destructions imparables et insupportables et la crédibilité de l’arsenal nucléaire. Comme le formule bien plus loin l’affirmation d’asymétrie assumée et de refus de la riposte graduée et d’emploi tactique. Il n’y a pas de riposte en doctrine française, l’emploi est l’échec de la dissuasion. Les expressions moments extrêmes comme seuil nucléaire, escalatoire, feu nucléaire relèvent d’une grammaire anglo-américaine de la sensibilité et non du calcul stratégique sérieux.
· Désormais on se prépare à des épisodes de conflits intenses sous le seuil nucléaire mais où ? On parle aussi du volet conventionnel de notre réarmement, acceptation implicite du combat, avec des armes offensives donc pour livrer bataille. Plus rien à voir avec la dissuasion nucléaire faite pour inhiber l’échange de coups militaires. Une révolution ! Après la formule (inappropriée) de seuil nucléaire, on passe à l’évocation sémantique confuse d’autres seuils strictement cohérents avec l’efficacité opérationnelle de notre dissuasion qui exigerait l’augmentation du nombre de têtes de notre arsenal. Il fallait d’autres mots pour quitter la stricte suffisance pour garder un pouvoir de destruction assuré sans aveu de faiblesse face à des ABM. Ce paragraphe est maladroit et crée une inutile relation dialectique entre notre arsenal, sa couverture implicite ou explicitée.
4- Europe : socle, contradictions pénalisantes et sémantique relâchée.
· Notre sécurité ne s’est jamais conçue dans les seules limites de notre territoire ; la géographie qui est là et qu’on ne peut négocier ; l’indépendance ne peut être la solitude ; un élément central de notre doctrine nucléaire, les intérêts vitaux de la Nation ; que nous n’avons jamais énoncés précisément ; nos lignes rouges ne sont pas lisibles ; les présidents successifs ont évoqué la dimension européenne des intérêts vitaux de la France … Ainsi est rappelé le socle de notre posture, sans ambages : la réalité européenne et celle des intérêts vitaux français.
· Associer des pays européens à des exercices de notre dissuasion ; nos partenaires y sont prêts ; le Royaume-Uni partenaire majeur et puissance nucléaire indépendante ; avec lequel est ouvert la possibilité d’une coordination de nos dissuasions respectives. Ici, on tiquera sur ces énoncés approximatifs et souvent empruntés aux travaux américains de la gestion de crise nucléaire des années 1960. En France, il n’y a pas d’exercices de dissuasion mais des essais ou des entrainements qui sont autant de démonstrations et de signaux. Toute sortie d’une unité des forces nucléaires stratégiques se fait « aux postes de combat ». C’est la signalétique stratégique ou message politique permanent des forces nucléaires. Cette fragilité sémantique apparait déjà dans le discours présidentiel en 2020. Ensuite, tout montre que nos partenaires continentaux sont plutôt réservés sur notre ouverture. Enfin, la dissuasion britannique n’est pas indépendante des USA (missiles) ; et comme la coordination FRUK n’est que technologique, et non opérationnelle, la dissuasion britannique n’est plus qu’un junior partner de la dissuasion française, à sa remorque, et dont la posture dégradée fragilise la dissuasion française et l’enrôle dans une inutile dépendance. Ces affirmations sont discutables.
· Notre partenaire essentiel, l’Allemagne … qui a répondu favorablement à l’offre de la France ; nous entrons dans le chemin de la dissuasion avancée : il n’y aura aucun partage de la décision ultime ni de sa planification ni de sa mise en œuvre ; pas de partage de la définition des intérêts vitaux ; pas de garantie au sens strict ; elle abaisserait le seuil nucléaire et réduirait l’incertitude nos adversaires. Ici on s’inquiétera de l’imprécision vagabonde de ces diverses affirmations. L’offre de la France (laquelle ?) ; la dissuasion avancée est un processus (lequel ?) ; l’abaissement du seuil nucléaire (contresens ?), définition des intérêts vitaux (réfutée ailleurs). La dérive du langage s’amplifie au contact d’une Allemagne réservée auquel on est prêt à céder beaucoup pour l’enrôler sur le chemin.
· L’opportunité d’un avertissement nucléaire unique et non renouvelable ; pour préserver une ultime chance de de rétablir la dissuasion ; la France assumera toujours seule, le franchissement délibéré du seuil nucléaire. Si on reformule l’ultime avertissement, ce qui est légitime, on sort complètement de la doctrine française en évoquant le besoin de rétablissement de la dissuasion et le franchissement délibéré du seuil nucléaire. L’expression seuil nucléaire contient bien un piège sémantique dans lequel la France n’était encore jamais tombée. La dissémination des forces aériennes stratégiques dans la profondeur du continent, dans un lyrique « archipel de forces « est en revanche une idée à creuser si elle peut entretenir l’incertitude de l’adversaire (le « NCND ») et manifester la solidarité stratégique des Européens. Mais on ne peut jamais exposer statiquement des armes nucléaires françaises ni les stationner en dehors du territoire national.
· La convergence stratégique des partenaires réunis dans un dialogue approfondi donne une réelle profondeur à la profondeur du continent, sans aucun doute ; elle suppose des organes d’échange pour un travail commun avec des moyens de communication spécifiques, une organisation probablement. On retrouve là les idées de 1992, celles de dissuasion par constat et de dissuasion concertée et on marque aussi l’intérêt pour une future dissuasion étendue pour exprimer l’imbrication des intérêts européens.
· … mais aussi une compréhension commune des ressorts de l’escalade et de comment y faire face, en particulier dans sa phase conventionnelle. A lire l’évocation qui suit d’une phase d’escalade conventionnelle sous le seuil nucléaire qui précèderait l’approche d’un « seuil nucléaire » dont les partenaires se prémuniraient par un ultime avertissement français, on sursaute. Le scénario de la dissuasion avancée envisage en fait un épaulement stratégique offensif avec notamment des capacités de frappe dans la profondeur. Ici on entre dans une l’acceptation d’une bataille conventionnelle préalable que n’aurait pas su dissuader l’arsenal nucléaire stratégique français et qui serait conduite par nos partenaires contribuant en retour à la sécurité collective et donc à celle de la France. Ce serait une juste répartition des efforts et la France y sera donc clairement gagnante. Non, cette conjecture inacceptable est une révolution en contradiction radicale avec notre doctrine constante, un contre-sens et une dénaturation totale de notre actuelle posture nucléaire.
· Le paragraphe suivant en dévoile en fait le rationnel sous-jacent qui résulte sans doute d’abord du refus implicite (mais catégorique) de l’Allemagne d’être engagée par la posture nucléaire française qu’elle veut d’ailleurs strictement contrôler. Mais aussi de la pression industrielle générale suscitée par le pactole de la Commission européenne. Elle s’exprime par des programmes de ces capacités spécifiques déjà évoquées, principalement à travers la protection anti-missiles et anti-drones. Le programme structurant Elsa de missiles à très longue portée sera l’apanage de Berlin auquel Londres s’abonnera, quand la dissuasion nucléaire restera l’apanage de Paris auquel Londres est déjà abonné.
· On aura ainsi un épaulement réciproque. Cela nous donnera de nouvelles options pour gérer conventionnellement l’escalade … dans un esprit de complémentarité et de souveraineté européenne. Une nouvelle ambition stratégique d’intégration européenne apparait dans ce discours qui prend le pas sur la mise en garde nucléaire du Kremlin sommé de respecter l’intégrité territoriale des Etats européens que ne garantit plus la dissuasion nucléaire américaine qui fait défaut dans l’Otan, on semble prêt à relativiser la dimension nucléaire stratégique de la France pour rassembler la famille européenne.
· Qualifiée d’évolution majeure de la dissuasion nucléaire stratégique française devenue aujourd’hui dissuasion avancée par sa dimension européenne. Elle a perdu au passage sa qualification existentielle de nucléaire stratégique que lui conférait l’arme atomique aux dommages suffisamment inacceptables pour inhiber la guerre. La dissuasion conventionnelle n’existant pas sans sa réassurance nucléaire de dernier recours, on se voit obligé d’envisager un processus d’escalade conventionnelle jusqu’au bord de ce qu’on appelle maintenant le seuil nucléaire (qui constituerait en fait l’échec de la dissuasion) dont on se prémunit par un coup de semonce décisif qu’on appelait hier préstratégique et qu’on appelle désormais à nouveau de dernier avertissement. C’est le retrait d’une ambition d’indépendance nationale gaullo-miterrrandienne, comme on dit maintenant, au profit d’un projet européen deloriste qui n’est pas qualifié par des intérêts vitaux européens ni par une doctrine européenne, un peu comme la plateforme de La Haye de 1987 qui ressuscitait l’UEO et débouchait, bien mal d’ailleurs, en 1992 sur une PESD empêchée par Londres et subordonnée à l’Otan. Cette évolution annonce une impasse probable à venir.
· Le stratégiste ne trouve pas son compte dans cette évolution importante ; une sémantique fragile et une doctrine dévoyée s’écartent du solide socle conceptuel développé par les penseurs militaires français, l’Amiral Marcel Duval, les généraux Ailleret, Beaufre et à leur suite les « généraux de l’apocalypse », Poirier et Gallois.
· Et la dissuasion avancée lancée sur un chemin au long cours esquissé par ce discours constituer un important changement de portage pour la France à un moment de crise aigüe orienté par deux présupposés discutables,
o La pression militaire forte exercée sur les pays européens par la Russie et les Etats-Unis est un fort prescripteur de solidarité entre pays européens exposés ;
o La dissuasion a deux piliers complémentaires, conventionnel et nucléaire, qui permettent aux États européens de s’épauler mutuellement dans un effort collectif pour s’immuniser d’un danger majeur.
Enfin, le discours présente un défaut conceptuel majeur : la dissuasion ne s’adresse pas d’abord à ses partenaires mais à ses compétiteurs, adversaires, ennemis potentiels ou déclarés. C’est à eux qu’il faut adresser des messages décisifs et des mises en garde fermes. C’est eux qu’il faut intimider et convaincre de ne pas s’en prendre à nos intérêts. Ce sont leurs tests directs ou masqués qu’il faut contrer, leurs ingérences détecter et réduire, leurs vulnérabilités défier en retour. Sur ces points, le discours du 2 mars est muet ; n’est-ce pas pourtant l’objectif le plus important pour une posture de dissuasion avancée qui doit conduire à une cohabitation pacifiable sur tout le continent européen.
5- Sans conclure
Ce discours ambitieux mais spéculatif fait un double pari hasardeux, le premier est dangereux, avec une nouvelle définition d’épaulement stratégique acceptant l’escalade conventionnelle jusqu’à un avertissement nucléaire, le second est solidaire, c’est celui d’une distribution d’efforts industriels et opérationnels hétéroclites couvrant toute la profondeur européenne, en fait celle de l’UE. Son principal ressort est une intégration européenne conduite par un directoire E3 qui piloterait un club d’abonnés à une dissuasion élargie capable de suppléer le défaut de garantie nucléaire américaine.
La dissuasion avancée réserve à l’Allemagne un espace de dissuasion conventionnelle et à la France une réassurance nucléaire de dernier recours. Un angle mort évident, la Russie, qui aurait dû être le destinataire principal de cette révolution dissuasive mais qui la négligera tant elle ne l’empêchera pas de continuer de tester ses voisins européens empêtrés dans leurs compétitions multiples.
La France qui propose cette piste au long cours y a sacrifié une part d’autorité et de liberté d’action en effaçant cette singularité stratégique qui lui pesait dans sa vocation européenne, sans assurance d’y gagner un leadership militaire auquel elle peut prétendre mais que lui refusent ses voisins novices en matière nucléaire et orphelins de la garantie américaine.
Jean Dufourcq, stratégiste, fondateur et directeur honoraire de La Vigie