La Coupe du monde 2026 ou le nouvel ordre du football mondial

Le football comme indicateur avancé de la puissance des nations : le Mondial 2026 est un tournant dans la mondialisation du football
La Coupe du monde 2026 ou le nouvel ordre du football mondial
Photo by Adrià Crehuet Cano / Unsplash

Raymond Aron[1] dans Paix et Guerre entre les nations (1962) estime que : « Les relations internationales sont les relations entre unités politiques qui revendiquent le droit de se faire justice elles-mêmes. ». Si Raymond Aron définissait la puissance à partir des capacités des États à agir dans le système international, Joseph Nye[2] a montré, un demi-siècle plus tard, que cette puissance ne pouvait plus être réduite à la coercition militaire ou économique. L’attractivité culturelle, la capacité d’influence et le rayonnement international sont devenus des ressources stratégiques à part entière. Le football constitue aujourd’hui l’un des terrains privilégiés où s’observent ces nouvelles formes de puissance.

La Coupe du monde de football 2026, organisée conjointement par les États-Unis, le Canada et le Mexique, ne constitue pas seulement une étape supplémentaire dans l’histoire de la plus prestigieuse des compétitions sportives. Elle marque un tournant dans la manière dont les États conçoivent et mobilisent le sport dans leur stratégie de puissance. Le premier Mondial à quarante-huit équipes, remporté par l’Espagne au terme d’une compétition d’un niveau technique élevé, révèle des évolutions qui dépassent largement le cadre du football. Il éclaire les transformations du système international, la recomposition des hiérarchies sportives et, plus profondément, l’émergence de nouvelles formes de puissance fondées sur le capital humain, l’innovation, la qualité des institutions et la capacité d’influence.

Pendant longtemps, les relations internationales ont appréhendé la puissance à travers des critères essentiellement matériels : les capacités militaires, la richesse économique, la démographie ou les ressources naturelles. Ces facteurs demeurent déterminants, mais ils ne suffisent plus à expliquer les succès des États dans un monde caractérisé par l’économie de la connaissance, la révolution numérique et la compétition pour les talents. Les travaux de Joseph Nye sur le soft power ont montré que l’attractivité culturelle et la capacité d’influence étaient devenues des ressources stratégiques. La Coupe du monde 2026 invite à prolonger cette réflexion : le football ne relève plus seulement du rayonnement international ; il tend à devenir un révélateur de la qualité des politiques publiques, des institutions et de la capacité des sociétés à transformer le savoir en performance. Comme l’a montré Douglass North[3], la qualité des institutions constitue un facteur décisif de la performance économique et politique. Cette observation peut être étendue au football : les nations qui réussissent durablement sont celles dont les institutions sportives assurent la continuité des politiques de formation, la stabilité de la gouvernance et l’accumulation des compétences.

La victoire des modèles de formation sur les logiques de génération

L’Espagne illustre parfaitement cette évolution. Son sacre ne résulte pas de l’éclosion d’une génération exceptionnelle mais de la continuité d’un modèle. Après les succès de la période 2008-2012 et les difficultés qui ont suivi, le football espagnol a su se réinventer sans renoncer à ses fondamentaux. Les académies des grands clubs, la cohérence de la formation des jeunes, la qualité des entraîneurs et la stabilité institutionnelle ont permis de reconstruire une sélection capable d’associer excellence technique, intensité physique et intelligence tactique. La victoire de 2026 consacre moins une équipe qu’un système. Elle rappelle qu’une politique de formation poursuivie avec constance produit davantage de résultats que la recherche de succès immédiats.

Cette approche rejoint la réflexion d’Amartya Sen[4] selon laquelle le développement repose d’abord sur l’expansion des capacités humaines. Les centres de formation, les académies et les politiques de détection des talents apparaissent ainsi comme des investissements stratégiques comparables à ceux réalisés dans l’éducation ou la recherche.

Cette logique se retrouve, sous des formes différentes, chez plusieurs des nations les plus performantes. La France demeure l’une des grandes puissances du football mondial grâce à un modèle reposant sur la qualité de ses centres de formation, la structuration de sa filière d’excellence et la richesse de son capital humain. Depuis plus de deux décennies, elle alimente les plus grands championnats européens en joueurs de très haut niveau. Cette permanence ne doit rien au hasard. Elle résulte d’investissements de long terme, d’une politique de détection efficace et de la capacité à faire de la diversité sociale et culturelle un atout collectif. À travers le football, la France démontre qu’une politique publique cohérente peut transformer une pluralité d’origines en facteur de compétitivité.

Le football, nouvel indicateur de la qualité des institutions

Le Maroc offre un autre exemple particulièrement significatif. Longtemps considéré comme un outsider, le Royaume s’est progressivement imposé comme la principale puissance footballistique du continent africain. Le parcours historique de 2022, coupe du monde au Qatar, n’apparaît plus comme une exception, mais comme le premier résultat visible d’une stratégie ambitieuse. L’Académie Mohammed VI, la modernisation des infrastructures, la professionnalisation des clubs et la mobilisation des compétences issues de la diaspora traduisent une politique volontaire où le football accompagne le rayonnement diplomatique du pays. Le sport devient ici un instrument d’influence mais aussi un révélateur de la capacité d’un État à définir une vision de long terme et à mobiliser l’ensemble de ses ressources.

À l’inverse, les difficultés rencontrées par certaines grandes nations rappellent que la puissance sportive ne se décrète pas. L’Allemagne, l’Italie ou le Brésil disposent toujours d’une histoire prestigieuse et d’un potentiel considérable mais leurs résultats récents illustrent les limites de modèles qui peinent à s’adapter aux transformations du football contemporain. La performance durable suppose désormais des institutions capables d’innover, de se remettre en question et d’intégrer les évolutions technologiques. La tradition, aussi glorieuse soit-elle, ne garantit plus le succès.

L’innovation technologique au service de la performance

L’un des enseignements majeurs du Mondial 2026 réside précisément dans cette articulation entre sport, innovation et gouvernance. Le football de très haut niveau est devenu une industrie de la connaissance. Les grandes sélections nationales mobilisent l’intelligence artificielle, la biomécanique, les sciences cognitives, la médecine prédictive et l’analyse massive de données afin d’optimiser la préparation des joueurs, de prévenir les blessures et d’affiner les choix tactiques. La victoire se construit désormais autant dans les laboratoires, les centres de recherche et les cellules d’analyse que sur les terrains d’entraînement. Le football participe pleinement à l’économie de la connaissance qui caractérise les sociétés les plus avancées.

Cette évolution conduit à considérer le football comme un capital stratégique. Celui-ci ne se limite pas aux performances des équipes nationales. Il englobe les infrastructures, la qualité de la formation, la compétence des entraîneurs, la gouvernance des fédérations, les investissements dans la recherche, la médecine sportive, les technologies numériques et la capacité à attirer ou à fidéliser les talents. Les pays qui disposent d’un tel capital obtiennent généralement des résultats plus réguliers que ceux qui s’en remettent à l’émergence de générations exceptionnelles. La continuité prime désormais sur l’improvisation.

Diasporas, circulation des talents et nouvelles géographies du football

La mondialisation a également profondément transformé les conditions de la performance. Les diasporas jouent un rôle croissant dans la constitution des équipes nationales. Les trajectoires des joueurs sont désormais transnationales : ils naissent dans un pays, se forment dans un autre et évoluent dans plusieurs championnats avant de représenter la sélection de leurs origines. Cette circulation des compétences constitue un atout stratégique pour les États capables de maintenir des liens avec leurs communautés expatriées. Le Maroc en offre une illustration particulièrement convaincante, mais il n’est pas le seul. La France, le Sénégal, le Portugal ou encore plusieurs sélections africaines et asiatiques tirent également parti de cette mondialisation des talents.

Le football est devenu un espace où se croisent les grandes dynamiques de la mondialisation. Les États y poursuivent des objectifs qui dépassent largement le résultat sportif. Les investissements des fonds souverains du Golfe, le développement des académies internationales, la multiplication des compétitions organisées hors des bastions historiques du football ou encore l’expansion des marchés audiovisuels traduisent une concurrence où prestige, influence, économie et diplomatie sont désormais étroitement liés. Le football n’est plus seulement un spectacle ; il est une industrie mondiale et un instrument de projection internationale.

Le football comme laboratoire de la puissance contemporaine

L’organisation du Mondial 2026 en Amérique du Nord et au Mexique illustre cette évolution. Longtemps considéré comme périphérique dans la culture sportive américaine, le football s’impose désormais comme un marché stratégique. Les États-Unis ont compris que cette discipline constitue un vecteur de croissance économique, de rayonnement culturel et d’influence internationale. L’essor de la Major League Soccer, l’amélioration des infrastructures et les investissements massifs réalisés à l’occasion de la Coupe du monde témoignent d’une stratégie qui dépasse largement le cadre du sport. L’événement confirme également l’évolution de la FIFA, devenue un acteur global dont les décisions produisent des effets économiques, diplomatiques et médiatiques comparables à ceux de certaines organisations internationales.

Faut-il pour autant considérer le football comme un indicateur absolu de la puissance des États ? Certainement pas. Des nations brillent sur les terrains sans disposer d’une influence politique ou économique comparable à celle des grandes puissances, tandis que certains États majeurs connaissent des résultats sportifs décevants. La corrélation n’est ni mécanique, ni systématique. En revanche, le football offre un observatoire privilégié de certaines dimensions essentielles de la puissance contemporaine : la qualité des institutions, l’investissement dans le capital humain, la capacité d’innovation, la cohérence des politiques publiques et l’aptitude à inscrire l’action dans le temps long.

Conclusion : penser la puissance autrement

La Coupe du monde 2026 confirme ainsi que le football est devenu bien davantage qu’un simple jeu. Il constitue un laboratoire où s’observent les mutations des sociétés, les effets de la mondialisation et les nouvelles formes de la compétition internationale. Les nations qui réussissent durablement ne sont pas nécessairement les plus riches ni les plus peuplées ; elles sont celles qui savent organiser leurs ressources, former leurs talents, investir dans la recherche et construire des institutions efficaces. Le football révèle alors moins la puissance d’un État qu’il n’éclaire sa capacité à préparer l’avenir.

À l’heure où les rapports de force internationaux se recomposent, où l’innovation devient un facteur décisif de compétitivité et où l’influence se joue autant dans les imaginaires que dans les arsenaux, le football apparaît comme un miroir singulier de notre époque. Bertrand Badie souligne que la puissance contemporaine ne se réduit plus aux seuls rapports de force classiques ; elle se construit également par la capacité d’influence, l’organisation des sociétés et la maîtrise des interdépendances. À cet égard, le football offre un laboratoire particulièrement éclairant des transformations de la puissance au XXIᵉ siècle. Il ne remplace ni l’économie, ni la diplomatie, ni la puissance militaire, mais il met en lumière la manière dont les États transforment leurs ressources humaines, institutionnelles et technologiques en avantages stratégiques. En ce sens, la Coupe du monde 2026 ne marque pas seulement la fin d’un tournoi : elle invite les analystes des relations internationales à regarder autrement le sport de haut niveau, comme l’un des révélateurs les plus stimulants des transformations de la puissance au XXIᵉ siècle.

 Par Kader A. Abderrahim

Professeur IEP Paris

Directeur de recherches, la Vigie

Bibliographie sélective

Aron, Raymond, Paix et Guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962.

Badie, Bertrand, Le Temps des humiliés. Pathologie des relations internationales, Odile Jacob, 2014.

Bourdieu, Pierre, Questions de sociologie, Minuit, 1984.

Castells, Manuel, La Société en réseaux, Fayard, 1998.

Goldblatt, David, The ball is round. A Global History of Football, Penguin, 2006.

Kuper, Simon, Football Against the Enemy, Orion, 1994.

North, Douglass C., Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, 1990.

Nye, Joseph S., Soft Power. The Means to Success in World Politics, PublicAffairs, 2004.

Porter, Michael E., The Competitive Advantage of Nations, Free Press, 1990.

Sen, Amartya, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999.

CIES Football Observatory, rapports annuels.

FIFA, Annual Report 2025 et Annual Report 2026.


[1]Aron, Raymond, Paix et Guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962.

[2] Nye, Joseph S., Soft Power. The Means to Success in World Politics, PublicAffairs, 2004.

 

[3] North, Douglass C., Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, 1990

[4] Sen, Amartya, Development as Freedom, Oxford University Press, 1999

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