Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie (fiche lecture)

Martine Cuttier, fidèle lectrice, nous envoie cette fiche de lecture de l’ouvrage de Jean-Vincent Holeindre, paru avant l’été. L’auteur est directeur scientifique de l’IRSEM depuis 2016, ce qui redouble l’intérêt pour son livre. Merci à elle. JDOK.

L’auteur étudie la guerre, « la plus extrême des violences politiques » à partir du double prisme de l’emploi de la force, source de mort et de désolation, et de l’ingéniosité humaine qu’est la ruse. Force et ruse, opposées et complémentaires, structurent les représentations de la guerre et de la stratégie dans l’aire occidentale. Il le montre en se plaçant du point de vue du temps long de l’histoire quant à  leur usage sur le plan de la stratégie et de la tactique. Afin d’en explorer la dialectique dans l’histoire de la stratégie, l’auteur fonde son analyse avec prudence sur la chronologie, plaçant son objet d’étude dans son environnement politique et social. Autre excellente méthode pour éviter les contresens. Continue reading « Jean-Vincent Holeindre, La ruse et la force : une autre histoire de la stratégie (fiche lecture) »

Engagez-vous : la relance stratégique de la France (J. Dufourcq)

Les lecteurs de La Vigie seront heureux d’apprendre la publication du premier ouvrage de notre rédacteur en chef, Jean Dufourcq. S’appuyant en partie sur les réflexions développées dans La Vigie, il dresse un diagnostic de l’état stratégique du pays avant de proposer des pistes d’actions.  Un livre important que nous sommes heureux de vous présenter.

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A contrepied du climat ambiant de morosité, d’inquiétude et de repli prudent sur une posture occidentale défensive, on peut vouloir relancer la dynamique stratégique qui a fait de la France un pays aux avant-postes des changements de temps historiques. Notons d’emblée qu’aucune menace militaire consistante ne pèse sur le destin de la France aujourd’hui, même si de sérieuses vulnérabilités subsistent voire s’accroissent, même si des entreprises radicales comme Daech lui ont nommément déclaré la guerre, même si des voisins rugueux ou intrusifs font peu de cas de ses intérêts ou de ses idéaux. Tous ces dangers sont à notre portée.

Ce qui se passe en fait aujourd’hui, c’est la relativisation accélérée de la France et ce qui se joue c’est le maintien d’une capacité autonome de concevoir l’avenir et de penser la sécurité et le développement du pays dans une planète de 10 milliards d’habitants. Pour relancer le pays, le récit stratégique français doit maintenant subir une forte inflexion.

Car voilà, la France n’est pas bien à l’aise dans la nouvelle mondialisation installée après la guerre froide, il y a 25 ans déjà. Ses idéaux, ses pratiques, ses responsabilités, ou plutôt l’idée qu’elle s’en fait au début de ce XXIe siècle, apparaissent de moins en moins en phase avec la dynamique de dérégulation générale qui prévaut désormais, et qui permet de nouveaux jeux et suscite de nouveaux joueurs, étatiques ou non. La France s’est prise à douter d’elle-même, jusqu’à envisager un déclin inexorable mais qui serait somme toute admissible, après tant de lustres passés. La roue tourne et d’autres acteurs majeurs se profilent qui la remiseront à sa juste place d’autant plus que le pari européen qu’elle avait fait semble perdu. Alors, si elle continue à jouer le jeu stratégique, la France semble le faire sans entrain.

Pourtant les ressorts de la France sont à l’évidence intacts et elle pourrait mieux faire valoir ses avantages dans cette période d’entredeux stratégique qui semble s’éterniser sous l’effet des changements majeurs qui affectent la planète : la révolution démographique, l’exigence écologique et le grand bazar de l’économie financiarisée. La combinaison de leurs effets semble avoir établi un nouveau paradigme du développement de la planète : la géoéconomie aurait désormais supplanté la géostratégie, relativisant une partie des pouvoirs et des moyens sur lesquels les puissances occidentales avaient établi leur autorité et leur prospérité. Cela vaut particulièrement pour un pays comme la France où une forme archaïque d’économie sociale de marché subsiste. La France avec sa densité sociopolitique et ses réflexes régaliens tarde à composer avec les nouvelles réalités fluides de marchés et de médias tout puissants. Elle semble mener un combat d’arrière-garde, notamment en valorisant à l’excès ses principes juridiques, ses aptitudes industrielles colbertistes et ses capacités militaires de manœuvre opérationnelle dans de grands jeux où elle défend désormais plus facilement une certaine conception administrée de l’état du monde que ses intérêts directs.

Il faut donc mettre la France en garde contre ses passions excessives, libérer ses forces vives et lui permettre de s’enrôler dans la compétition actuelle où elle dispose d’atouts considérables si elle sait sortir d’impasses trop facilement consenties au nom d’une histoire sociale et d’une addiction juridique qui furent souvent son honneur et sont sa limite.

Trois chantiers stratégiques constituent pour la France des pistes de progrès et des projets d’excellence à développer : la redéfinition du cadre européen, celui d’une « plus grande Europe » de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel ; la promotion du laboratoire de l’économie mondialisée que constitue la Méditerranée occidentale et l’engagement résolu dans l’économie maritime, véritable réservoir de progrès permettant de tirer bénéfice des outremers français si bien placés dans l’espace océanique mondial.

Telle pourrait être l’analyse et les conclusions à conjuguer pour donner aux Français le goût d’une relance stratégique de la France qui la raffermisse et l’établisse en sûreté dans les décennies à venir.