Pénurie de puces mémoire (Y. Harrel)

Vers une nouvelle crise industrielle pour les transports civils et militaires ?
Pénurie de puces mémoire  (Y. Harrel)
Photo by Random Thinking / Unsplash

En ce début d'année 2026, le secteur automobile fait face à une (nouvelle) crise majeure : une pénurie structurelle de puces mémoire, particulièrement de type DRAM (Dynamic Random-Access Memory). Cette situation, exacerbée par l'explosion de la demande en intelligence artificielle (IA), asphyxie les chaînes de production et fait flamber les prix. Au-delà de l'automobile, les transports en général, y compris les drones, subissent les répercussions de cette pénurie. Ce phénomène n'est pas sans rappeler la crise des composants électroniques de 2020-2023, où les constructeurs automobiles, malgré leurs besoins exponentiels en solutions électroniques, ne sont pas prioritaires face à d'autres industries. Une réalité que les constructeurs avaient précisément subi de plein fouet lors de la crise Covid entre 2020 et 2023.

Les causes de la pénurie actuelle

La pénurie de puces mémoire qui s'annonce pour le deuxième trimestre de 2026 est qualifiée d’«inédite» et «structurelle». Elle résulte principalement de la réorientation massive des capacités de production mondiales vers des mémoires à haute bande passante (HBM pour High Bandwith Memory) et des DRAM destinées aux applications d'IA. Les centres de données et les «usines d'IA» devraient accaparer environ 70 % de la production mondiale de puces mémoire d'ici la fin de l'année.

Cette demande explosive provient des géants technologiques qui investissent des milliards dans l'infrastructure IA, entraînant une concurrence féroce et une réallocation des ressources des fonderies. Parmi les acteurs clés, SK Hynix prévoit que cette tension perdurera jusqu'à la fin de 2027, avec une croissance de l'offre de DRAM inférieure à la demande. Les investissements massifs, comme les 13 milliards de dollars annoncés par le fondeur sud-coréen pour une nouvelle usine (dont la production ne démarrera qu'en 2028), ne suffiront pas à combler le déficit à court terme. Les trois autres concurrents, Samsung Electronics (Corée du Sud), Micron Technology (États-Unis) et ChangXin Memory Technologies (Chine) sont tout autant à la peine malgré leurs efforts pour profiter de la situation mais une fois encore, la logique industrielle se joue sur le temps long.

De plus, des facteurs géopolitiques aggravent la situation : la dépendance à des ressources stratégiques comme le silicium, les terres rares et le lithium - métaux essentiels pour les semi-conducteurs - expose les chaînes d'approvisionnement à des risques, avec une concentration de la production dans les pays asiatiques, Chine en tête.

Cette étude de vulnérabilité s'inscrit dans une nouvelle discipline émergente, la Cybergéconomie, qui met en lumière l'interdépendance entre écosystèmes numériques, flux énergétiques et ressources géologiques.

Impacts sur l'industrie automobile

L'automobile est particulièrement touchée, car elle consomme une grande quantité de puces DRAM pour les tableaux de bord numériques, les systèmes de navigation et surtout, pour les acteurs les plus avancés technologiquement, les fonctionnalités de conduite autonome. Selon l'analyse d'UBS, cette pénurie est qualifiée de «risque clé» pour l'industrie à partir du deuxième trimestre 2026, avec des hausses de prix potentielles dépassant 100 %.

«La pénurie de DRAM pourrait devenir un problème majeur pour la chaîne d’approvisionnement automobile», alerte la note d’UBS. Le secteur, encore en phase de reprise des pénuries de puces logiques survenues entre 2020 et 2023, fait face à la numérisation accrue des véhicules, rendant ces composants encore plus critiques. Le coût direct par véhicule est estimé entre 25 et 150 euros, ce qui comprime les marges des constructeurs et pourrait paralyser les chaînes de production. Les négociations avec les fournisseurs s'annoncent longues et complexes, forçant les fabricants à repenser leurs stratégies d'approvisionnement et à renforcer les partenariats à long terme. Cette crise survient alors que l'industrie se remet à peine de perturbations antérieures, et elle pourrait entraîner une instabilité des prix au-delà de 2026, transformant chaque gigabyte (soit huit gigaoctets) de mémoire en ressource stratégique. Les véhicules connectés et autonomes, piliers de la transition énergétique, sont les plus vulnérables, avec des retards potentiels dans la production qui pourraient affecter des millions d'unités.

Répercussions sur les transports en général

Au-delà de l'automobile, les transports en général subissent les effets de cette pénurie. Les véhicules connectés et autonomes, qu'il s'agisse de camions, de trains ou de drones, dépendent fortement de ces composants électroniques. Pour les drones électriques (représentant la mobilité 3.0 : électrique, autonome et connectée), les matériaux stratégiques comme le lithium pour les batteries haute capacité et les terres rares pour les moteurs électriques et les capteurs sont cruciaux. Leur disponibilité impacte directement les coûts de production, la performance et l'autonomie, freinant l'innovation et la compétitivité dans un secteur en pleine expansion. Bien que la pénurie actuelle se concentre sur les puces mémoire, elle s'étend aux semi-conducteurs en général, menaçant les chaînes logistiques des transports. Les drones, utilisés dans la livraison, la surveillance, la sécurité et l'agriculture, pourraient voir leurs prix augmenter et leurs déploiements retardés, exacerbant les inégalités d'accès à ces technologies. Par ailleurs, l'analyse d'UBS étend les répercussions à d'autres secteurs comme les PC (chute des livraisons) et les ordiphones (baisse potentielle du marché jusqu'à 5 % en 2026 selon IDC), illustrant l'impact systémique sur les industries dépendantes de l'électronique.

Lien avec la crise de 2020-2023 : une histoire qui se répète

Cette pénurie de 2026 fait écho à la crise des composants électroniques de 2020-2023, où les constructeurs automobiles n'étaient pas prioritaires. À l'époque, la pandémie de COVID-19 avait créé un «orage» sur les lignes de productions : fermetures d'usines, perturbations logistiques et une explosion de la demande en électronique grand public (ordinateurs et consoles de jeux en raison des confinements permanents ou répétés) alors que l'automobile anticipait une chute des ventes. Lorsque la demande automobile a rebondi plus vite que prévu, les puces étaient déjà allouées ailleurs, entraînant une chute de la production mondiale de plus de 10 millions de véhicules en 2021 et des pertes de revenus estimées à 210 milliards de dollars pour les constructeurs. Des facteurs additionnels comme des catastrophes naturelles (tremblements de terre au Japon, incendies en usines, tempêtes au Texas) et des tensions géopolitiques (sanctions commerciales contre la Chine) avaient aggravé la situation. Les chaînes d'approvisionnement, complexes et vulnérables, révélaient des faiblesses structurelles : une capacité de production limitée pour les puces trailing-edge utilisées en automobile, face à une priorité donnée aux secteurs high-tech. Aujourd'hui, l'IA joue le rôle que jouait l'électronique grand public en 2020 : les fonderies privilégient les clients à haute marge, reléguant l'automobile au second plan. Cette répétition souligne la nécessité de diversifier les sources et de renforcer la souveraineté technologique, comme le préconise la cybergéconomie pour une gestion durable des ressources. Le rapport UBS insiste sur le fait que l'industrie automobile doit repenser ses approches pour éviter de revivre ces scénarios.

L’industrie européenne des transports sur une ligne de faille structurelle

L’industrie européenne, et particulièrement celle des transports, se trouve aujourd’hui sur une véritable ligne de faille industrielle. En imposant un calendrier rigide et une trajectoire technologique presque exclusivement centrée sur l’électromobilité à batterie (interdiction progressive des moteurs thermiques d’ici 2035, quotas d’émissions très stricts et accélération forcée vers le tout-électrique), l’Union européenne a amplifié la vulnérabilité de ses constructeurs et équipementiers. Cette transition «à marche forcée», déconnectée des réalités du marché et des capacités industrielles européennes, expose le secteur à une double dépendance critique : d’une part aux semi-conducteurs (dont la majorité des capacités de production avancées et même matures restent largement concentrées en Asie), et d’autre part aux matières premières stratégiques (lithium, cobalt, nickel, terres rares, graphite) majoritairement contrôlées ou transformées par la Chine.

Alors que les véhicules électriques exigent jusqu’à trois à cinq fois plus de puces que leurs équivalents thermiques, notamment pour les systèmes de gestion de batterie, l’électronique de puissance, les ADAS (Advanced Driver Assistance System) et l’informatique embarquée, l’Europe se retrouve particulièrement exposée aux pénuries actuelles de DRAM et de mémoires à haute performance.  Cette fragilité s’étend fortement au secteur des drones, qu’ils soient civils ou militaires. Les drones civils (livraison urbaine, inspection d’infrastructures, agriculture de précision, surveillance environnementale, services postaux ou médicaux) dépendent massivement de puces mémoire performantes pour le traitement embarqué en temps réel des flux vidéo, la fusion de capteurs (LiDAR, caméras, radar), la navigation autonome et la connectivité 5G/5G+/6G. La pénurie de DRAM à haute bande passante ou de mémoires à faible latence compromet directement leur développement et leur compétitivité, alors que l’Europe peine déjà à rattraper les acteurs américains, chinois et sud-coréens sur ce marché en forte croissance.

Du côté militaire, la situation est encore plus critique. Les drones de reconnaissance, de combat (UCAV), les essaims autonomes et les systèmes de guerre électronique exigent des capacités de calcul et de stockage embarquées extrêmement élevées, souvent basées sur des architectures HBM ou des DRAM spécialisées «durcies» (radiation-hardened, c’est à dire résistantes aux radiations ionisantes). Or, la dépendance européenne vis-à-vis de fournisseurs asiatiques pour ces composants stratégiques crée un risque majeur de rupture d’approvisionnement en cas de tensions géopolitiques ou de restrictions d’exportation. Dans un contexte où plusieurs pays membres de l’UE et de l’OTAN accélèrent leurs programmes de drones tactiques et stratégiques pour répondre aux leçons du conflit en Ukraine, cette vulnérabilité sur les puces mémoire constitue un goulot d’étranglement stratégique. Elle compromet non seulement l’autonomie opérationnelle, mais aussi la crédibilité de la défense européenne face à des adversaires qui maîtrisent mieux leurs chaînes d’approvisionnement critiques.

Cette stratégie univoque dans le secteur civil, combinée à un contenu local européen encore trop faible sur les composants critiques (souvent inférieur à 50 % contre 90 % sur les véhicules thermiques), fragilise durablement la compétitivité, les marges et l’emploi dans la filière, tout en favorisant indirectement les acteurs asiatiques mieux intégrés verticalement et moins contraints réglementairement. Sans révision pragmatique du rythme et sans renforcement massif de la souveraineté en ses aspects technologique, géologique et métallurgique, cette politique transforme la transition écologique en un facteur d’affaiblissement structurel majeur pour l’industrie des transports européenne, y compris dans ses dimensions les plus stratégiques que sont les drones civils et militaires.

Une stratégie de résilience industrielle à revoir

La crainte actuelle est que la pénurie de puces mémoire puisse persister sur plusieurs années comme lors de la crise précédente, avec des tensions sporadiques sur les mémoires vives impactant la visibilité industrielle. Pour l'automobile et les transports, cela implique une reconfiguration des partenariats avec les fonderies et une acceptation de coûts plus élevés. Les pays comme la Chine pourraient - et s’en offrent déjà les capacités - tirer leur épingle du jeu en comblant les lacunes sur les modules bas de gamme. À long terme, cette crise teste la résilience des chaînes d'approvisionnement et souligne l'urgence d'une transition vers une économie plus circulaire, intégrant les enjeux des transitions numérique et énergétique. En somme, la pénurie de 2026 n'est pas un incident isolé, mais le symptôme d'une dépendance croissante aux technologies numériques dans un monde aux ressources limitées. Les leçons de 2020-2023 doivent être appliquées pour éviter une paralysie récurrente des secteurs vitaux comme les transports, qu’ils soient roulants, navigants ou volants.

Yannick Harrel, Docteur en Sciences de l'Ingénieur, Magister en Droit, Enseignant et conférencier sur les thématiques de la Cyberstratégie (gestion des ressources numériques du cyberespace) et de la Cybergéonomie (gestion des ressources géologiques du cyberespace). Dernier ouvrage bilingue en date : Électromobilité : des mines aux batteries / Electromobility : from the mine to the batteries aux éditions Nuvis en 2025.

Précisions techniques :
1) les puces mémoire sont des composants électroniques qui stockent et gèrent des données temporaires (mémoire vive) ou permanentes (mémoire morte) destinées au processeur.
2) les puces trailing-edge sont des technologies que l’on peut traiter soit de matures soit d’attardées par rapport aux processus ultra-avancés actuels (en gravure de 3 nm voire 2 nm). Si elles sont moins performantes et moins denses, elles sont en revanche bien moins chères à produire, fiables et éprouvées. 

Craig Trudell, AI Data Center Boom Risks Roiling Global Carmaker Supply Chains, 20 janvier 2026, lien : https://www.bloomberg.com/news/articles/2026-01-20/ai-data-center-boom-risks-roiling-global-carmaker-supply-chains
Collectif, Pénurie de puces mémoire : l’IA asphyxie l’automobile et fait flamber les prix, Enerzine, 21 janvier 2026, lien : https://www.enerzine.com/penurie-de-puces-memoire-lia-asphyxie-lautomobile-et-fait-flamber-les-prix/180828-2026-01
Juliette Sbrana, Pénurie mondiale de RAM : l’IA va faire flamber les prix des PC et smartphones, 17 janvier 2026, lien : https://www.lesnumeriques.com/societe-numerique/penurie-mondiale-de-ram-l-ia-va-faire-flamber-les-prix-des-pc-et-smartphones-n249989.html
Yannick Harrel, La Cybergéonomie, nouvelle discipline, 24 mars 2025, lien : https://harrel-yannick.blogspot.com/2025/03/la-cyber-geoeconomie-nouvelle.html

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