La guerre imaginée : prospective militaire et réalité stratégique au Vietnam

Les états-majors utilisent fréquemment la prospective stratégique. Mais il ne faut pas confondre entre possibilité théorique et probabilité politique
La guerre imaginée : prospective militaire et réalité stratégique au Vietnam
Crédit vnanet

Dans un document de planification militaire daté du 1er août 2024, « Prévention et lutte contre les forces des États-Unis et de leurs alliés en Asie-Pacifique : nouveaux éléments concernant les modes d’action, les procédés tactiques et l’emploi des forces des États-Unis et de leurs alliés lors d’une attaque d’invasion du Vietnam depuis la direction maritime » (n° 357/KH-BTL, ministère de la Défense, commandement de la Marine populaire), l’armée vietnamienne examine l’hypothèse d’un conflit majeur impliquant les États-Unis et leurs alliés. Le document décrit des scénarios d’intervention maritime, l’emploi de frappes de précision et, dans les hypothèses les plus extrêmes, une escalade vers des moyens non conventionnels. Contrairement à la lecture parfois sensationnaliste qui en a été proposée dans certains commentaires médiatiques (ici) , ce texte relève avant tout d’un exercice de prospective stratégique conforme aux pratiques ordinaires des états-majors contemporains.

La difficulté d’interprétation tient à une confusion fréquente entre possibilité théorique et probabilité politique. Là où le raisonnement militaire explore des scénarios extrêmes afin d’anticiper les formes possibles d’un conflit, la lecture publique tend à y voir l’annonce d’une menace imminente. Or, une analyse attentive du document conduit à une conclusion différente : il s’agit moins d’anticiper une guerre que d’analyser des capacités, des doctrines et des méthodes de combat observées dans les conflits récents, afin d’en tirer des enseignements défensifs.

Le plan lui-même précise d’ailleurs que « le risque de guerre contre le Vietnam est actuellement faible », tout en soulignant la nécessité de demeurer vigilant face à des scénarios de surprise stratégique. Cette tension entre l’étude du pire et l’évaluation du probable constitue précisément le cœur de la planification militaire moderne et fournit la clé de lecture du document.

La prospective, une nécessité des états-majors

Toutes les armées modernes élaborent des scénarios de crise incluant des hypothèses improbables, voire extrêmes. Il ne s’agit pas de prédire l’avenir mais de tester la résilience des structures militaires, politiques et civiles face à des situations limites. La planification stratégique fonctionne par anticipation du pire afin d’éviter d’y être confronté sans préparation.

Le document vietnamien s’inscrit précisément dans cette logique. Il ne décrit pas une guerre attendue, mais analyse les modes opératoires observés dans les interventions contemporaines : frappes de précision à longue distance, opérations multi-domaines combinant air, mer, espace et cyberespace, puis éventuelles opérations amphibies destinées à « bloquer, encercler et diviser les forces adverses » avant toute action terrestre.

Ce type d’analyse n’a rien d’exceptionnel. En Europe, l’armée française a elle-même évoqué, dans ses exercices récents et ses documents doctrinaux, l’hypothèse d’un conflit de haute intensité sur le continent impliquant la Russie. Cette éventualité n’est pas l’annonce d’une guerre imminente, mais la reconnaissance qu’un état-major responsable doit envisager des ruptures stratégiques, même peu probables, dès lors qu’elles entraîneraient des conséquences majeures.

La logique est donc celle de la gestion du risque : plus un scénario est grave, plus il doit être pensé en amont, indépendamment de sa probabilité réelle.

Le poids de l’histoire dans la culture stratégique vietnamienne

Dans le cas vietnamien, cette prudence s’inscrit dans une mémoire longue. L’histoire nationale est marquée par des conflits successifs contre des puissances extérieures, Chine impériale, France coloniale, États-Unis, puis affrontement avec la Chine en 1979. Cette expérience a façonné une doctrine défensive fondée sur un principe simple : aucune puissance étrangère, aussi proche soit-elle à un moment donné, ne doit être exclue du champ des hypothèses stratégiques.

Le document reflète cette culture stratégique lorsqu’il insiste sur la nécessité d’anticiper l’exploitation par un adversaire de la « vaste façade maritime et du long littoral » du Vietnam, considérés comme des facteurs de vulnérabilité structurelle dans un conflit naval.

Ce réflexe n’est pas synonyme d’hostilité. Il relève plutôt d’une culture politique où la souveraineté repose sur l’autonomie de décision et sur la capacité à envisager tous les scénarios possibles. La diplomatie vietnamienne contemporaine, souvent qualifiée de « diplomatie du bambou », repose précisément sur cette souplesse : coopération économique avec les États-Unis, relations politiques stables avec la Chine, partenariats multiples avec l’Europe, l’Inde ou le Japon, sans alignement exclusif.

Entre hypothèse théorique et probabilité réelle

La confusion naît souvent de la lecture littérale de documents militaires. Une hypothèse étudiée n’est pas une intention anticipée, encore moins une prévision. Les états-majors travaillent sur des matrices de risques où la gravité d’un événement ne coïncide pas nécessairement avec sa probabilité.

Le plan vietnamien illustre bien ce mécanisme : il décrit en détail des moyens militaires américains — groupes aéronavals, missiles de croisière, frappes de précision, systèmes de reconnaissance — non pour annoncer un scénario politique crédible, mais pour analyser les capacités maximales d’un adversaire potentiel. Le texte souligne ainsi l’importance croissante des frappes « non-contact » et des armes de précision destinées à neutraliser les centres de commandement, infrastructures et systèmes de défense dès les premières phases d’un conflit.

Dans le contexte actuel, une confrontation militaire directe entre Washington et Hanoï apparaît pourtant hautement improbable. Les deux pays ont, au contraire, approfondi leur coopération économique, technologique et stratégique, notamment dans le cadre des recompositions industrielles et des tensions en mer de Chine méridionale. Les intérêts convergents sont nombreux, même si la méfiance héritée de l’histoire n’a pas totalement disparu.

Une constante des relations internationales

Ce type de document rappelle finalement une évidence souvent oubliée : la planification militaire ne reflète pas le présent diplomatique, mais l’éventail des futurs possibles. Les armées raisonnent en termes de capacités et de scénarios, non d’intentions politiques immédiates.

Dans un monde marqué par le retour des rivalités entre grandes puissances, la prospective stratégique tend à s’élargir plutôt qu’à se restreindre. Ce phénomène n’est pas propre au Vietnam ; il caractérise aujourd’hui l’ensemble des puissances, y compris celles qui entretiennent entre elles des relations de coopération étroite.

La question essentielle n’est donc pas de savoir si un scénario est envisagé, mais quelle est la probabilité qu’il advienne. Or, en matière stratégique, c’est précisément l’écart entre ces deux dimensions, possibilité théorique et réalité politique, qui constitue l’espace même de la dissuasion et de la stabilité.

Pascal Tran Huu

Chercheur associé à LV

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