Centrale ou élargie : de la dissuasion minimale à la stratégie anti-forces ? (Th. Lamidel)

Les récentes évolutions géopolitiques en Europe n'ouvrent-elles pas la question du nombre de charges nécessaires à la "stricte suffisante", énoncée par notre doctrine ?
Centrale ou élargie : de la dissuasion minimale à la stratégie anti-forces ? (Th. Lamidel)
Source : Le Rubicon

Dans l'attente du prochain discours présidentiel sur la dissuasion nucléaire (cf. l'article publié par h. Fayet), les évolutions géopolitiques en Europe reposent la question du nucléaire mais aussi de l'ampleur de notre propre dissuasion.

Un prochain discours de doctrine nucléaire (H. Fayet)
E. Macron a annoncé un prochain discours sur la dissuasion nucléaire, début 2026 : à quoi s’attendre ?

Cela rouvre-t-il la question du nombre de charges ? Th. Lamidel, analyste des questions navales et nucléaires, pose le débat. Merci à lui. LV. 

Quand Emmanuel Macron énonçait « what we are currently experiencing is the brain death of NATO »[1], nous observions la relance d'un débat européen autour de la énième proposition française d'une dissuasion élargie. L'argument-maître qui lui était opposé alléguait l'incapacité des forces nucléaires françaises de remplacer la dissuasion nucléaire américaine. Et la preuve en serait que la France n'aurait pas un nombre suffisant de têtes nucléaires.

La réélection de Donald J. Trump et l'affaire groenlandaise relancent le débat, tout en confortant cet axiome. Quel paradoxe : 290 têtes nucléaires déployées françaises suffiraient à vitrifier la « Russie utile ». Mais prétendre s'appuyer sur elles pour faire bénéficier l'Europe d'une dissuasion élargie française exigerait de Paris une capacité de destruction encore plus grande.

Ce curieux résultat illustrerait l'incapacité des Européens à penser le nucléaire. La sensation de perdre le bénéfice de la dissuasion élargie américaine les verrait immédiatement se mettre à élaborer une pensée nucléaire, selon des rationalités employées en France depuis 1960.

Le « principe de suffisance » - auquel la doctrine nucléaire française a crû bon d'ajouter l'adjectif « stricte » - est l'un des éléments constitutifs d'une doctrine nucléaire qualifiée de « dissuasion minimale ».

Selon ce courant théorique, l'unique rôle des armements nucléaires est de dissuader un adversaire voulant employer son arsenal nucléaire pour soutenir la commission d'une agression. Dans le cadre conceptuel français, l'agression doit atteindre une telle intensité qu'elle attenterait à un ou plusieurs « intérêts vitaux » pouvant justifier de l'ouverture du feu nucléaire. Pour ce faire, une dissuasion « par représailles » consiste à convaincre l'adversaire que les coûts de l'agression seraient supérieurs à ses avantages. Le modèle théorique recommande la constitution d'une capacité de frappe en second, qui donne la garantie de pouvoir lancer ces frappes nucléaires sur l'adversaire en représailles, malgré toute tentative de celui-ci d'atteindre son propre arsenal. Ce modèle théorique disqualifie la constitution d'une capacité de frappe en premier contre les forces nucléaires adverses car elle serait susceptible de ne servir qu'un projet d'agression. Une interprétation « chimiquement pure » de la « dissuasion minimale » en vient à interdire l'emploi en premier de l'arme nucléaire.

L'enjeu d'une « dissuasion minimale » reposant sur des représailles par frappes nucléaires consiste donc dans l'appréhension du calcul coûts – avantages de la poursuite de l'agression par son auteur. Autrement dit, quels sont les coûts qui lui seraient « insupportables », voire même « inacceptables » au point qu'il cesse, voire n'entreprenne pas son agression ? Le principe de suffisance vise à dimensionner l'arsenal nucléaire d'un acteur voulant entretenir une « dissuasion minimale » à la hauteur de la capacité à adresser ces coûts « insupportables », voire même « inacceptables ».

Il existe un exemple historique et détaillé de la façon dont furent calculés les « représailles massives » devant être mises en œuvre par la future composante océanique de la France à l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Il est à noter que la plupart des raisonnements élaborés alors se retrouvent dans la constitution de la composante océanique de la dissuasion nucléaire britannique à la même époque, en particulier dans le choix du nombre de SNLE. Il est permis de supposer que ce même calcul a été travaillé dans un cadre trilatéral et donc transatlantique.

Le professeur Patrick Boureille, dans le cadre de sa thèse[2], a détaillé les rationalités du premier « coup de pied du mort », devant permettre de dimensionner la future composante océanique des Forces Nucléaires Stratégiques (FNS) d'après l'étude du 04 mars 1960, intitulée Étude sur une force de frappe océanique par sous-marins nucléaires lance-missiles. Il est ainsi possible de découvrir, force cartes, données et tableaux à l'appui, comment furent calculés les moyens d'infliger à l'URSS la perte de 20 millions de personnes et jusqu'à 40% de son industrie avec « seulement » deux sous-marins en station, pouvant lancer trente-deux missiles mono-têtes. Le calcul étudiait la possibilité d'aller jusqu'à quatre sous-marins en station de lancement et donc de porter la salve à soixante-quatre missiles. L'étude montrait également que le choix de la portée du vecteur (1 500, 2 000 et 2 500 km) permettait de couvrir entre 24 (48 millions d'habitants) et 29% (58 millions) de la population totale.

Telles étaient les possibilités identifiées en 1960, permises par les solutions techniques disponibles ou à venir. Or, l’histoire matérielle de la dissuasion nucléaire française démontre que la composante océanique a très rapidement progressé sur les deux facteurs de la portée de ses vecteurs et de la puissance puis du nombre de ses têtes. Autrement dit, le calcul initial rapidement brossé ci-dessus a été décuplé en une vingtaine d'années...

C'est pourquoi nous ne donnerons pas une autre valeur qu'illustrative de ce que peut être le calcul de dommages « insupportables », voire même « inacceptables » en riposte à une agression soviétique contre la France. Ce « modèle » n'a probablement pas été le seul. Les progrès matériels observés depuis dépassent les intentions initiales de leurs auteurs. Les modalités d'exercice de la dissuasion furent largement remaniées à chaque révision de la doctrine nucléaire, notamment depuis l'abandon des « frappes démographiques ».

Toutefois, il nous apparaît important de préciser les limites de cet abandon. Un débat doctrinal à agité la pensée nucléaire française entre 1993 et 1995 portant sur la manière d'adapter la doctrine nucléaire au contexte stratégique né de la fin du conflit Est-Ouest (1947 – 1991). L'une des premières conséquences de ce débat a été le discours du 08 juin 2001 de Jacques Chirac. Le Président de la République y déclarait alors : « j'évoquais tout à l'heure le développement par certains États de capacités balistiques qui pourraient leur donner les moyens, un jour, de menacer le territoire européen avec des armes nucléaires, biologiques ou chimiques. S'ils étaient animés d'intentions hostiles à notre égard, les dirigeants de ces États doivent savoir qu'ils s'exposeraient à des dommages absolument innacceptables pour eux. Et dans ce cas, le choix ne serait pas entre l'anéantissement complet d'un pays ou l'inaction. Les dommages auxquels s'exposerait un éventuel agresseur s'exerceraient en priorité sur ses centres de pouvoir, politique, économique et militaire ».

La critique classique et usée revient à souligner le « troc » entre frappes démographiques et frappes nucléaires de représailles « en priorité sur [les] centres de pouvoir, politique, économique et militaire » afin que «  le choix ne serait pas entre l'anéantissement complet d'un pays ou l'inaction », certes. Certains voudraient se convaincre que l'anéantissement d'un pays ne serait plus possible. Et nos problèmes moraux s'en seraient allés.

Une remise en perspective permettra peut-être de cesser de jouer à ce jeu de dupes dont certains – les mêmes – n'ont probablement pas même conscience. Le taux d'urbanisation de l'URSS, en 1959, était de 59,5% (dont 53,7% en Russie). Ce même taux atteint d'environ 75% en Fédération de Russie en 2024. Puisque Jacques Chirac n'a pas été démenti depuis 2001, il nous alors faut imaginer ce que peuvent être les « centres de pouvoir, politique, économique et militaire » : Moscou (13 millions d'habitants), Saint-Petersbourg (5,6 millions d'habitants) ? Les villes abritant des centres de décision militaires : principales bases militaires, centres de commandement, etc ? Les autres « centres économiques », c'est-à-dire les métropoles secondaires ou villes recélant de grands ensembles industriels et contenant une certaine « décision économique » ?

Il nous semble donc hâtif que certains s'estiment si éloignés des calculs de l'Étude sur une force de frappe océanique par sous-marins nucléaires lance-missiles (04 mars 1960). Nous faisons bien face à une capacité matérielle, reposant sur 290 têtes nucléaires, excédant – et de très loin – les calculs initiaux de la constitution de la composante océanique de la dissuasion nucléaire française ; Et pouvant donc infliger bien plus que 20 millions de morts. Peut être 50, voire 60 millions ? Voire plus dans une Russie urbanisée à plus de 75% ? Si la doctrine ne prévoit pas expréssement des « frappes démographiques », ce qui est rigoureusement énoncé entraîne pourtant des conséquences démographiques d'ores et déjà insupportables.

Ainsi, il ne faudrait pas des années pour rétablir la capacité opérationnelle à conduire des frappes démographiques (même si cela nécessiterait un certain temps). Voici, là aussi, une limite doctrinale : l'intention peut changer, sans qu’il faille la coucher dans un document stratégique.

Sans rentrer dans le détail des plans de frappes des état-majors nucléaires, certains objecteront qu'il existe une myriade de plans de frappes devant permettre au Pouvoir politique d'ajuster de la manière la plus fine possible les « coûts » devant être supportés par l'auteur de l'agression. Pour ce faire, depuis 2001, le nombre de têtes nucléaires a été différencié sur certains missiles de nos SNLE. Les « énergies » (puissance nominale des têtes nucléaires) peuvent être adaptées sur ces mêmes missiles et même varier sur les vecteurs de la composante aéroportée (Forces Aériennes Stratégiques (FAS), Force Aéronavale Nucléaire (FANu).

La « dissuasion minimale » française est donc toujours techniquement capable de « représailles massives », pouvant aller jusqu'à l'anéantissement de la plupart des populations nationales. Depuis 2001, les révisions doctrinales aboutissant au corpus en vigueur interdisent d'arriver à une telle extrémité. Il est donc nécessaire qu'existe un dialogue entre le Politique et les forces nucléaires afin d'apprécier ce que permettent les plans de frappes et s'ils s'adaptent aux agressions potentielles constatées. C'est toute la difficulté d'estimer la hauteur des  coûts « insupportables », voire même « inacceptables » qu'un adversaire ne serait pas prêt à payer.

Nous voici alors au cœur de notre sujet : la France suggère de proposer une « dissuasion élargie » devant suppléer une défaillance américaine depuis la réélection de Donald J. Trump (04 novembre 2024), voire même la supplanter. L'argument-maître opposé à cette proposition est l'incapacité alléguée des forces nucléaires françaises de remplacer l'ombre portée de la dissuasion nucléaire américaine. Et la preuve en serait que la France n'aurait pas le nombre de têtes nucléaires suffisant.

Il nous faut dès lors relever ce paradoxe que l'arsenal nucléaire français est regardé comme crédible, par exemple par la Russie, avec 290 têtes nucléaires pour protéger les intérêts vitaux français. Mais ce niveau n'est pas crédible aux yeux des chefs politiques européens quand Paris prétend faire porter l'ombre de la même dissuasion nucléaire jusqu'à l'ensemble de l'Europe occidentale. « Le mariage c'est résoudre à deux les problèmes qu'on n'aurait pas eus tout seul » disait Sacha Guitry.

La « dissuasion élargie » amène un calcul stratégique différent de celui de la dissuasion minimale car dans le cas de cette dernière, l'agressé ou potentiellement agressé voit ses intérêts vitaux être en jeu et donc sa survie. Le calcul d'une dissuasion élargie est différent car il s'agit de savoir si l'acteur A qui prétend prodiguer le bénéfice de sa dissuasion nucléaire à un acteur B le ferait effectivement si B était menacé par l'agresseur C. Et si ce dernier menaçait également A de frappes nucléaires : est-ce que l'acteur A s'arqueboute sur des menaces de représailles massives et défend B ? Ou bien recule pour éviter les menaces proférées et abandonne B ?

Ce n'est pourtant pas exactement le sujet. Plusieurs dirigeants européens nous disent que la France n'a pas assez de charges, avec ses 290 têtes nucléaires déployées. Beaucoup en France refusent de réfléchir à cette assertion qui cache une autre analyse stratégique : le refus ne concerne pas le « troc » entre Paris et Washington mais plutôt celui d'un changement de doctrine nucléaire : c'est la doctrine « dissuasion minimale » française qui est repoussée. Et pour essayer de défendre cette affirmation, il faut se demander à quoi pourraient servir des têtes nucléaires supplémentaires.

Nous nous sommes déjà assez largement étendus sur ce que pouvaient concrètement permettre 290 têtes nucléaires vis-à-vis de la Russie. Le principe de stricte suffisance, dimensionnant la posture d'une dissuasion minimale, peut largement adapter le nombre de têtes nucléaires. Il n'en gommera pas l'intérêt de s'adapter aux procédés stratégiques en vigueur, ne nécessitant pas pour toutes les agressions une frappe d'anéantissement.

Un nombre bien plus important de têtes nucléaires dépasserait l'enjeu de la dissuasion minimale afin d'atteindre ce qui, justement, est proscrit par cette doctrine : l'existence d'une capacité de frappe en premier anti-forces et donc la prétention à mener la bataille nucléaire pour la gagner. Les États-Unis d'Amérique entretiennent une relation ambigue avec leur domination nucléaire perdue (1945 – 1949). Washington réfléchit et recherche régulièrement les moyens de ne pas avoir à payer les coûts des menaces nucléaires proférées par autrui. Au point de sembler envisager d'abandonner l'arme nucléaire si autrui en faisait de même, voire s'il existait un armement conventionnel supérieur permettant de la rendre obsolète. Dans l'attente de ce grand moment, Donald J. Trump semble hésiter à s'engager dans le rétablissement d'une domination nucléaire américaine, sorte de « two-nuclear power standard » face à la Russie et la Chine tant que ces deux pays n'accepteront pas son offre de négociation trilatérale de limitations mutuellement consenties de leurs arsenaux nucléaires respectifs.

L'enjeu central de l'affaire n'est donc pas d'essayer d'établir le calcul des dommages inacceptables pouvant être infligés à la Russie, dans le cadre d'une dissuasion minimale. Il a été montré que c'était largement accessible à la seule France. Il n'est pas non plus de savoir si Paris recourerait au feu nucléaire pour défendre Tallin. Le lien transatlantique n'a probablement jamais été autant abîmé que depuis la seule hypothèse d'un affrontement autour du Groenland, en janvier 2026. Et c'est justement la sensation, éprouvée par certains en Europe, d'être en passe de perdre le bénéfice des assurances nucléaires prodiguées par une sorte de « domination nucléaire » américaine qui inquiète, déjà, en Suède, en Allemagne et même au Royaume-Uni. D'où les débats qui apparaissent en Suède (en faveur d’une bombe nordique) ou en Allemagne de constituer une dissuasion nucléaire autonome.

Cela conduit au retour de la dissuasion minimale car les débats envisagent d'établir des forces nucléaires nationales ou multilatérales afin de sanctuariser des territoires nationaux. Pour dissuader la Russie, il s'agira bien de réfléchir à comment lui promettre des frappes nucléaires de représailles aux coûts « insupportables », voire même « inacceptables ». L'ombre portée des armements nucléaires américains n'étant plus dans la pièce européenne, nous allons enfin pouvoir avoir cette discussion entre Européens.

Thibault Lamidel

[1]« Emmanuel Macron warns Europe: NATO is becoming brain-dead », The Economist, 07 novembre 2019, URL : https://www.economist.com/europe/2019/11/07/emmanuel-macron-warns-europe-nato-is-becoming-brain-dead, consulté le : 20 janvier 2026.

[2]Patrick BOUREILLE, La Marine française et le fait nucléaire (1945 – 1972), thèse de doctorat, Histoire contemporaine, ville, Paris IV, 2008, 1 058 pages.

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Re-Bienvenue ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à La Vigie.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.