Bilan n° 129 du 23 février 2026 (guerre d’Ukraine)
Des succès ukrainiens dans le Sud, une lente poussée russe en direction de Slaviansk. Les négociations s’enlisent. Un quatrième anniversaire de guerre finalement pessimiste.
Déroulé des opérations militaires
Au bout de quatre ans, pour de multiples raisons bien expliquées par Delwin dans ce billet de La Vigie (ici), le réseau électrique ukrainien touche à ses limites, plus de distribution que de production, d’ailleurs. Mais les dégâts locaux (canalisations gelées et donc rompues) semblent irrémédiables et touchent non seulement le quotidien des Ukrainiens mais aussi le fonctionnement global de l’économie.

Front sud : L’Ukraine a réduit les infiltrations russes au nord de Prymorske qui demeure sous partiel contrôle russe. Pareillement, reprise de contrôle UKR de Lukianivske (carte). Vers Orikhiv, prises russes au nord de Robotyne (carte). Liaison Orikhiv Houliapole : infiltrations russes à l’ouest du bourg, les Ukrainiens s’étant retirés de Zaliznychne et de Sviatopetrivka : carte.
Secteur d’Huliapole : Les Russes s’étaient infiltrés jusqu’à Ternuvate. Les FAU ont lancé une contre-attaque localisée à partir du 5 jusqu’au 19 février pour reprendre le contrôle de la rive ouest de la rivière Haichui et prendre pied sur sa rive orientale et le long des étangs de Verbove (carte). La zone grise s’est donc déplacée vers l’est (synthèse).
Novopavlivka : sans changement (carte). Zone Udachne : sans changement depuis 30/12 (carte).
Tous ces combats se déroulent dans les oblasts de Zaporijia et Dniepropetrovsk.
Front de Donetsk : La ville de Pokrovsk est désormais complètement sous contrôle russe avec une légère poussée à l’ouest contre Hryshyne (carte), sans changement à l’ouest de Rodynske.
Au nord-est les Russes poussent à l’ouest de la vallée de la Kazenyyi vers Dobropilja avec quelques maigres progrès sur la rive occidentale de la rivière (carte).
Front de Kostiantynivka : Nette progression à l’ouest du réservoir, les Russes ayant avancé jusque Berestok mais aussi aux lisières est de la ville (carte). Poussée russe au nord de Chasiv Yar, le long du canal et de la M03 (carte). Poussée à l’ouest de Soledar le long de la M03 vers Slaviansk (carte).
Front de Siversk & Lyman : Poursuite de la saisie du mouvement de terrain à l’ouest de Siversk (carte). Au sud de Yampil les Russes ont franchi la rivière Donets (carte).
Secteur Lyman et Zarichne : à Lyman, infiltration croissante d’éléments russes à l’est de la ville et désormais au nord (carte). Au nord (Zarichne), réduction ukrainienne des infiltrations à l’ouest de la rivière Nitrius (carte).
Front de Svatove/Koupiansk. Situation confuse au sud de Kruhliakivka le long de la rivière Oskil (carte).
Secteur de Koupiansk : Situation confuse dans la poche à l’est de la rivière Oskil (carte).
Secteur de Dvorichna et Milove : Sans changement à Dvorichna carte et au sud de Dvorischanke (carte).
Front de Kharkiv : Prise russe du petit saillant de Dehtiarne (carte). Infiltration ukrainienne à l’ouest de Vovchansk (carte). Sans changement à Lyptsi (carte)
Front de Soumy : Sans changement à Soumy (carte), petite avancée russe au sud-est de Soumy (prise de Pokrovka) : carte.
Analyse militaire
Toujours d’après les relevés de Poulet Volant qui se fonde principalement sur Deepstate, les Russes ont pris 65 km² en S6, 59 km² en S7 et 68 km² en S8 soit 9,2 km² par jour (légère hausse). Les Ukrainiens ont repris 15 km² en S06, et 46 km² en S07 et 14 km² en S08 soit 3.6 km² par jour (hausse). J’avoue avoir du mal à comprendre les évolutions cartographiques de notre gallinacé préféré, qui cherche à rendre compte le plus exactement possible des zones grises. Comment montrer les infiltrations, sans accorder un contrôle de terrain qui n’existe pas ? Tâche difficile, il s’y efforce, je confesse ne pas toujours tout comprendre. L’intérêt d’un bilan toutes les trois semaines reste de montrer des évolutions plus nettes. Merci à lui et sa prudence, dans tous les cas.
Beaucoup d’observateurs ont repris sans réfléchir les déclarations fracassantes de l’ISW, évoquant une reprise de plusieurs centaines de km² par les Ukrainiens. Heureusement, des journalistes sérieux ont remis les choses au point (ici), ce que savaient les analystes chevronnés des réseaux sociaux.
De quoi s’agit-il ? De la reprise d’une zone grise, cette bande de 15 à 20 km de large que nous décrivons régulièrement dans nos points de situation. Elle était régulièrement le fait de petits groupes russes avancés (3 à 8 hommes, la stratégie des mille coupures), qui ne contrôlaient pas la zone mais empêchaient la libre circulation des Ukrainiens. Au fond, une sorte de jeu de go où l’on place des pions successivement pour peu à peu construire des territoires et faciliter l’arrivée successive de forces amies, de façon à convertir lentement ces zones grises en zones contrôlées.
L’intérêt tactique ukrainien était évident : la Russie avait en effet, du côté de Pokrovsk’e, engagé des éléments jusqu’à la localité de Ternuvate qui constituait un point haut sur la rive occidentale de la coupure, préparant donc les progressions ultérieures au nord d’Houliapole et au-delà, Zaporijia. Il était donc logique que les FAU cherchent à réduire ce qui pouvait devenir un saillant dangereux. Elles ont produit un effort localisé qui a permis de régulariser le front à leur avantage. Constatons que les Russes ont laissé faire mais ont conservé leur zone contrôlée en arrière, qui n’a pas été affectée.
Je m’interroge encore sur les raisons de ce revers russe. Beaucoup expliquent que les Russes n’ont plus disposé de Starlink : c’est possible car ils les employaient en partie (soit appareils récupérés sur les Ukrainiens, soit acquis en fraude). Il faut ici se déporter sur un autre théâtre : lors des manifestations en Iran, la répression violente par Téhéran a aussi coupé tous les accès Starlink du pays, ce qui a surpris beaucoup d’observateurs qui ne croyaient pas la chose possible. Ce fut une désillusion évidente pour E. Musk. Il est donc fort possible qu’en réaction, ce dernier ait ordonné une remise à jour de tous les postes Starlink déployés à travers le monde, forçant chacun à se réenregistrer avec les clefs des comptes connus, forçant tout un tas de comptes inconnus à quitter le réseau. Il est en revanche peu probable que les restrictions faites au réseau Telegram en Russie aient entraîné des conséquences, puisque celui-ci avait été interdit d’emploi depuis plusieurs années sur le front. Plus simplement, les soldats isolés n’avaient peut-être pas beaucoup de communications avec l’arrière et ont donc été éliminés (« réduction de résistance isolée », comme on l’apprend à Coëtquidan).
L’affaire constitue donc un succès tactique pour les Ukrainiens, qu’il ne faut cependant pas exagérer. Car ce qui se passe dans le nord du Donbass ne laisse pas d’inquiéter. Si le siège de Kostantinyvka se précise, c’est ce qui se passe au nord qui suscite l’attention, entre Chasiv Yar et Liman. La poussée russe sur le mouvement de terrain qui domine Slaviansk s’accentue et bientôt, Siversk pourra servir de hub logistique arrière à cette manœuvre-là.
Au fond, le plus inquiétant ne se situe pas sur le front mais à l’arrière. Les bombardements dans la profondeur se multiplient, désorganisant le quotidien ukrainien alors que le pays a connu un des hivers les plus froids de ces dernières années. Le réseau énergétique est considérablement affaibli, comme l’a expliqué avec justesse et rigueur Delwin dans ces colonnes (ici). L’appareil productif est touché mais aussi l’activité quotidienne, qu’il s’agisses des transports ou des services publics (eau, assainissement, déchets, …).
Simultanément, la situation économique est difficile : le PIB 2021 était de 200 G$, il sera de 189 G$ en 2026. En comparaison, le PIB russe était de 1.828 G$ en 2021, de 2.540 G$ en 2025. La reconstruction de l’Ukraine est (selon un rapport paru hier) déjà estimée à 588 G$ soit trois ans de PIB. Enfin, le budget fédéral paraît toujours très difficile à boucler. Le budget 2026 a été prévu à 98 G€ (dont 60 % dédiés à la défense) avec un déficit budgétaire estimée à 18,5% du PIB. Le Conseil de l’Union européenne a approuvé un cadre juridique pour un prêt de 90 milliards d’euros destiné à soutenir le budget général et les besoins de défense de l’Ukraine pour 2026‑2027 : il fut difficile à obtenir, comme on l’a vu dans nos bilans précédents et il est à craindre que ce ne soit qu’un fusil à un coup.
Démographiquement, les choses sont pires encore puisque depuis 2022, l'Ukraine perd environ 1,15 million d'habitants par an, en raison de l'exil massif, de l'effondrement de la natalité (le taux de reproduction est passé en dessous d’un enfant par femme) et de l'augmentation de la mortalité, redessinant profondément le visage du pays.
L’atteinte de ces forces vives paraît désormais constituer le principal objectif stratégique de la Russie qui croit, malgré ses faiblesses, pouvoir tenir plus longtemps.
Analyse politique
Si politiquement le soutien de la population au pouvoir demeure (environ 65%), une part croissante soutient les négociations (67 %).
Or, celles-ci semblent à l’arrêt. Le silence peut cacher des discussions sérieuses mais aussi un blocage entre les deux parties. Si l’on écoute les déclarations de V. Zelensky, le président ukrainien paraît de plus en plus aigri, n’hésitant pas par exemple à critiquer les Européens.
Vu de Moscou, les difficultés sont évidemment réelles mais moindres qu’à Kiev. La croissance reste faible (1%) à cause d’une politique monétaire très restrictive de la banque centrale russe et d’un manque de ressources humaines pour accompagner le développement économique. De premiers signaux suggèrent les difficultés à recruter 30.000 hommes par mois, même si on est loin des massifs recrutements forcés que l’on a pu observer ailleurs. Cela reste cependant supportable car dans une guerre d’usure, il s’agit de tenir 15 mn de plus que l’autre. La situation russe paraît moins dégradée que la situation ukrainienne, si l’on veut rester factuel. Pas bonne mais moins dégradée que celle de son adversaire dont la ténacité force l’admiration, il faut le redire sans cesse. Quel cran ! Quel courage !
Cela explique le jeu du Kremlin qui fait montre aux Américains de bonne volonté, maintient les canaux diplomatiques et discute si nécessaire, sans volonté d’aboutir. Gagner du temps, seulement du temps, et épuiser l’Ukraine (sans même recherche l’effondrement). Il est sûr en tout cas que toute solution qui prévoirait la présence de troupes occidentales (y compris européennes) est aujourd’hui exclue par Moscou. Voici probablement la raison principale du blocage des négociations.
Autant dire que la guerre va se poursuivre en 2026.
OK
