Valparaiso la pauvre

Croquis de voyage à Valparaiso
Valparaiso la pauvre
Photo by Bailey Hall / Unsplash

San Francisco, Acapulco, Valparaiso : ces noms nous ont tous fait rêver, que l’on soit globe-trotteur ou simplement installé dans son divan à compulser atlas et récits de voyage. San Francisco n’a plus rien de sauvage et la freak generation a été oubliée. Acapulco a sombré dans un déclin bien croqué par Jean-Christophe Rufin dans « Notre otage à Acapulco ». Tous les espoirs du voyageur se reportaient donc vers Valparaiso, la belle chilienne qui ravissait Pablo Neruda.

Valparaiso est d’abord une baie, enserrée dans un cirque assez abrupt qui laisse peu de place pour l’élargissement. On devine d’ailleurs que les routes qui relient à l’arrière-pays et particulièrement la capitale Santiago ont nécessité beaucoup d’efforts pour être percées.

À l’origine, l’abri côtier et la profondeur des eaux devaient suffire pour faire du site le seul abri convenable et proche de la capitale, dans la remontée des bateaux le long de la côte Pacifique, après le passage du détroit de Magellan. Mais avec le développement, le site devint probablement trop étroit. Pour s’étendre, la ville dut s’accrocher aux pentes ou s’allonger latéralement le long du rivage adjacent, dans un développement anarchique. Cette anarchie se ressent aujourd’hui partout.

Si les autorités municipales tentèrent un jour d’organiser un bref noyau de ville entre la douane, le port et l’état-major de la Armada, si l’on devine ici ou là quelques demeures patriciennes, un hôtel « des grands voyageurs » qui eut jadis le lustre distingué que les voyageurs cosmopolites cherchaient, ces efforts furent submergés par un désordre ambiant qu’on ne peut s’expliquer. Est-ce l’ouverture du canal de Panama, en 1914, qui cassa l’élan ? Sûrement. La perle du Pacifique tomba en langueur. Valpo, comme disent ses habitants, donne le sentiment des temples d’Angkor, un jour éblouissants de grâce mais recouverts par une nature luxuriante qui, à force de lierres et de lianes, a recouvert les bâtiments pour les avaler. À part qu’ici, la ville est avalée par le désordre, la négligence, la ruine.

Le voyageur ne ressent pas, comme il peut le percevoir ailleurs, dans des villes oubliées ou endormies, l’accent obsolète et décati de la splendeur disparue mais dont il reconnaît les codes et les ambitions et qu’il réussit à reconstruire, dans une sorte de recréation littéraire où l’imagination et la nostalgie jouent à plein.

D’abord parce que l’ambition paraît avoir été mesurée et que le progressisme volontaire et optimiste de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe, qui a animé tant de villes en Europe ou sur le pourtour méditerranéen, ce progressisme qui voulait fonder du beau pour le futur (malgré son clinquant et ses strass prétentieux), ce progressisme-là s’est ici peu enraciné. Faut-il parler d’ailleurs d’ambition, juste une imitation, modeste et tempérée, qui n’a rien des audaces américaines.

Ensuite parce qu’à la différence des belles endormies, Valparaiso transpire la vie qui grouille, partout. Mais c’est une vie de peu, chiche et pessimiste, triste et résignée. Abandonnée.

Bien sûr, la comparaison avec Naples vient à l’esprit. Même configuration, même large baie tournée vers le couchant, même substrat populaire. Mais sur les pentes de Naples, vingt-cinq siècles d’histoires sont amoncelés. Certes la pauvreté y est aussi partout présente mais elle est fière en même temps des beautés qu’elle sut produire, depuis les premiers colons grecs de la Neapolis aux patriciens romains de Baïes, des Normands aux Hohenstaufen, des Angevins aux Aragonais, des Bourbons aux Deux-Siciles. Naples a encore l’électricité d’une capitale (plus que Rome) même si elle n’a plus d’Etat à conduire, même si le royaume est disparu dans les livres d’histoire : ses restes sont là, du Castel Nuovo au quartier des Espagnols, du Pausilippe des poètes à Capodimonte.

Ce n’est donc pas la pauvreté qui gêne vraiment à Valparaiso, c’est que cette pauvreté soit triste et désespérée. Que le substrat urbain soit constitué de bidonvilles à peine améliorés, que les maisons aient toutes l’air de baraques en tôle maladroitement durcies, que la précarité encore présente frappent l’œil et les sens, là n’est pas le plus important. Les fameuses couleurs de Valparaiso qui font tant la réputation de la ville ne trompent guère. Peinturlurer maisons et escaliers n’est qu’un maigre embellissement d’une réalité fort sombre : l’endémie de la pauvreté qui couvre tout et d’abord les cœurs et les âmes. Dieu, quelle tristesse partout, dans le regard des gens, leur démarche, ces maigres étals posés partout à même les trottoirs, cette étique femme assise sur un pliant à la sortie de la gare tourière et proposant un mauvais appartement à louer, ce dénuement flagrant et en même temps, ultime signe d’humanité, cette entraide et politesse des désespérés qui font que les vieillards se lèvent dans le trolley pour céder la place à l’aveugle qui vient, plus bas encore dans l’échelle de la misère….

Oui, il y a une amère fierté à montrer ce foutraque, ces immeubles décatis et en lambeaux, ce négligé assumé. Sorte de revanche sur le destin et je comprends que certains poètes trouvent cela admirables. Mais c’est d’abord poignant.

Au moins n’est-ce pas une ville pour les touristes, malgré ce que racontent les guides. Valparaiso est en revanche la ville d’une authenticité presque barbare. Au fond, telle est sa plus belle valeur, sa plus grande rareté, celle d’avoir résisté, nolens volens, aux codes trop banals du tourisme de masse. N’y allez pas pour le rêve, il n’y en a plus. Allez-y en revanche pour vous confronter à la brutale altérité. À défaut d’une carte postale, vous rapporterez un instantané brûlant. Non une babiole factice pour touriste ignorant, mais un souvenir pinçant qui vous aura griffé le cœur.

 OK

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Re-Bienvenue ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à La Vigie.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.