Trois maîtres de la tactique (P. Santoni)
Une fiche de lecture du dernier livre du colonel Santoni, « Trois maîtres de la tactique. Gagner la bataille : les leçons de trois chefs hors normes »
Les lecteurs de La Vigie n’ont pas oublié l’auteur car ils purent lire le compte-rendu de son livre lors de sa parution : Triangle tactique. Décrypter la bataille terrestre, aux éditions Pierre de Taillac, en 2019. Il y évoquait le blocage tactique bien avant la guerre de février 2022 en Ukraine. Un blocage tactique sur ce théâtre où par l’emploi des drones « une nouvelle révolution tactique se déroule sous nos yeux » (p. 13).

Partant du principe qu’il ne croit pas « que le tacticien va tout résoudre et apporter au stratège une victoire complète et définitive » même si parfois « tout se joue sur une bataille » (p. 12), il choisit d’illustrer son propos en s’appuyant sur le cas de trois chefs de guerre du 20e siècle : Leclerc (1903-1947), Rommel (1891-1944) et Sharon (1928-2014).
Il prend le soin de préciser d’entrée que l’« évocation de leur génie militaire » n’a aucun lien avec « les idéologies et les régimes » qu’ils prétendaient défendre car il « ne s’intéresse qu’à la tactique » qui est « l’art de ranger et de commander les troupes sur le champ de bataille. » (p. 7).
Origines et débuts de carrière
Il campe chaque personnage en montrant son origine géographique et sociale, sa formation initiale et le contexte dans lequel il a fait ses premières armes acquérant peu à peu le sens du terrain.
L’officier de cavalerie Philippe de Hautecloque s’initie au feu et à la manœuvre de petites unités, au Maroc en 1929-1930 puis en 1933 avec Spahis et Goumiers, plus tard en mai 1940, le capitaine passe de la 4e division d’infanterie au 2e groupement cuirassé faisant « l’expérience du poste de commandement d’une grande unité » et surtout « sa première expérience du combat blindé » face aux Panzerdivision avant de rejoindre le général de Gaulle, à Londres (pp. 17-18).
Selon la règle régissant la formation des personnels dans l’armée impériale, Erwin Rommel sert durant un an comme soldat et sous-officier puis intègre une école d’officier comme cadet. Sur le front dès 1914, dans l’infanterie de ligne puis une unité de montagne, il démontre « une exceptionnelle aisance au combat », se couvre de gloire et reçoit la prestigieuse croix pour le Mérite (p. 47). L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir lui permet de sortir « de la vie difficile et obscure des officiers » de la Reichswehr, l’armée vaincue. Il publie même en 1937 « un manuel sur le combat d’infiltration de l’infanterie » (p 49). Habile et opportuniste, il est affecté à la garde personnelle du Führer, une proximité qui lui permet « certainement » d’être nommé à la tête de la 7e Panzerdivision, en février 1940, créant « le style mécanisé » (p. 50).
Ariel Sharon ne se destinait nullement au métier des armes. La création d’Israël en 1948 en fait « un soldat et un officier ». Il est lieutenant et chef de section pendant la guerre d’indépendance et s’y distingue dans les combats face aux Arabes de Palestine et aux Jordaniens (p. 79). Il décide de rester dans l’armée d’active et à 22 ans, capitaine, il commande une compagnie. Muté à la Golani, la plus ancienne et la plus renommée des brigades d’infanterie, il mène des escarmouches et des accrochages. En 1953, il commande la nouvelle unité 101, dans l’esprit des forces spéciales, incorporée peu après à la brigade parachutiste, avec laquelle il enchaîne des raids de nuit parfois controversés et très souvent meurtriers (p. 79)
Des traits communs
Du point de vue des rapports hiérarchiques
Ils ont en commun de prendre des initiatives quitte à désobéir (p. 104).
Émane d’eux un fort charisme, ils sont « adorés » de leurs hommes dont ils sont proches, partageant leurs rudes conditions et les mêmes risques au combat car ils les commandent depuis l’avant, au contact de l’ennemi. « Un type de commandement adapté à la vitesse propre au combat de l’infanterie mécanisée » selon l’auteur car « pour exploiter au mieux la vitesse, il faut être proche de l’action afin de pouvoir, à tout instant, l’infléchir, la relancer ou au contraire l’arrêter » (p. 47).
Ce sont des meneurs sachant rallier des fidèles tout en suscitant « des colères homériques » (p. 37), des différends à l’encontre de leurs subordonnés dotés à leur tour de fortes personnalités. Inversement, ils n’hésitent pas à échanger avec ceux des premiers échelons tout comme Rommel écoute l’avis de son état-major et change son plan lors de la bataille de Gazala, en mai-juin 1942 (p. 61).
Ils affrontent leurs chefs, s’opposent à eux quitte à les pousser parfois à bout. S’ils ne supportent pas les intrusions de leurs supérieurs lors du combat, eux s’ingèrent jusqu’à provoquer une crise de commandement (p. 51 et p. 104) se sachant couverts au plus haut niveau militaro-politique.
Sur le terrain
Ils ont le sens du terrain et de la manœuvre pour contourner la défense ennemie par des percées, des infiltrations et des coups de main (p. 48). Dotés d’une capacité d’analyse pour apprécier les opportunités du combat (p. 45), ils font preuve d’audace, jusqu’à prendre des risques parfois insensés (p. 46) et jouent la carte de la rapidité pour saisir les opportunités sur le champ de bataille car ils sont toujours sur la brèche, en première ligne. Il leur faut parfois, comme Sharon en octobre 1973, arracher à leurs supérieurs « un plan aussi risqué qu’insolite » (p. 100).
Ils ont compris ce qui est dépassé, ce qui fait défaut et ont entrevu comme durant la guerre la nouveauté du combat interarmes.
Pour illustrer
Le colonel Santoni montre les qualités comme les défauts (pour Rommel p46) des trois officiers en présentant pour chacun d’eux les exemples les plus significatifs, une fois atteint le niveau des étoiles et celui d’un grand commandement tactique.
Pour Leclerc, c’est la bataille de Ksar Rhilane, le 10 mars 1943. Face aux Allemands plus rapides, mieux armés et mieux protégés cherchant à se rétablir sur la ligne Mareth, au sud de la Tunisie, il maîtrise le combat défensif les poussant à se retirer sans avoir atteint leurs objectifs (p. 30). Après le débarquement en Normandie, il conduit le combat de la forêt d’Ecouves, du 10 au 13 aout 1944, dans la région d’Argentan, prenant de vitesse les colonnes américaines et à revers les restes de la 9e Panzerdivision , évitant son piège.
Lors de la bataille de Gazala[1], en Libye, du 26 mai au 21 juin 1942, alors que son plan audacieux pour s’emparer de Tobrouk est accueilli avec méfiance, Rommel fait montre d’un sens tactique « à l’état pur » (p. 52) en menant une bataille type « sur les arrières et la profondeur, sur les dépôts logistiques de l’ennemi » (p .70). Suite à de violents combats avec les Italiens, il investit Tobrouk, le 21 juin et obtient d’Hitler de poursuivre les opérations terrestres sur l’Égypte (p. 71). L’auteur considère son succès tactique comme « l’un des plus grands désastres militaires britanniques de l’histoire avec la prise de Singapour par les Japonais, en février 1942 » (p. 78).
Quant à Sharon, « officier très atypique » (p. 78), il réussit « l’opération osée » (p. 101) de la percée sur le canal de Suez, lors de la guerre du kippour. L’opération Cœur Vaillant du 14 au 18 octobre 1973 suivie de la bataille de la ferme chinoise, les 16 et 17 octobre, met fin à la menace syrienne et égyptienne.
L’auteur ne cache pas son admiration pour ces chefs tactiques subissant « une rare pression psychologique », « une tension extrême » qui révèle « des hommes hors du commun, des caractères aiguisés, de véritables chefs de guerre » connaissant « de brusques poussées d’adrénaline parfois suivie d’un abattement total » (p. 107)
Un livre passionnant qui mérite de figurer dans une bibliothèque.
Martine Cuttier
Pierre Santoni, « Trois maîtres de la tactique. Gagner la bataille : les leçons de trois chefs hors normes », Pierre de Taillac, 2026.
ici chez l'éditeur
[1] Le combat de Bir Hakeim, en juin, s’intègre dans cette vaste campagne.
