Première analyse de l'attaque américaine sur l'Iran
Entretien avec le Figaro fait le 28 février à 10h30 et publié à 13h00 : le brouillard de l'information était encore très grand
ENTRETIEN - Washington et l’État hébreu ont mené ce matin une série de frappes en Iran. Pour le général (2S) Olivier Kempf, deux scénarios se dessinent : tenter de faire tomber le régime ou accentuer la pression pour faire avancer les négociations.
In Le Figaro du 28 février.
Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a annoncé ce samedi matin le lancement d’une attaque «préventive» contre l’Iran. Plusieurs zones militaires dans l’ouest du pays sont touchées par l’État hébreu, qui mène actuellement une opération de «très grande ampleur». Les Américains ont confirmé être impliqués dans ces frappes qui visent plusieurs sites iraniens. En retour, les Iraniens ont attaqué les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Qatar, le Koweït et la Jordanie. À Jérusalem et à Ryad (Arabie Saoudite), des explosions ont également été entendues.
LE FIGARO.- Les Américains et les Iraniens menaient depuis plusieurs semaines des négociations ardues, notamment sur le dossier du nucléaire. Ces attaques israéliennes et américaines conjointes signent-elles l’échec de ces négociations ?
Olivier KEMPF.- Les discussions entre les Iraniens et les Américains semblaient ouvrir un potentiel chemin sur la question du nucléaire et de l’enrichissement d’uranium iranien. En revanche, les Iraniens refusaient tout net d’aborder la question brûlante des missiles, pourtant essentielle dans le cycle des négociations. Lors de l’accord JCPOA d’il y a dix ans, on ne parlait alors que du risque de la bombe nucléaire. Mais on a ensuite constaté la prolifération missilière de l’Iran, dont les ogives pourraient atteindre Israël, pire ennemi du régime des mollahs. C’est précisément ce qui inquiète Washington, et cette impasse sur le sujet a probablement poussé Trump à dire qu’il était «déçu» vendredi des discussions avec ses homologues iraniens.
En parallèle de ces discussions, les États-Unis déploient depuis plusieurs semaines une armada considérable au Moyen-Orient. 50.000 hommes, 2 porte-avions, 200 avions de combats en mer et dans les bases aériennes américaines... Ce déploiement considérable, qui pousse les analyses à le comparer avec le dispositif américain de 2003 pour l’Irak, interroge : on ne mobilise pas une telle armada pendant des mois, dont l’entretien nécessite des moyens considérables, pour ne pas en faire usage. Concrètement, si l’on se livre à une telle montée en puissance, c’est soit pour frapper, soit pour se retirer. Les conseillers militaires de Trump l’ont sans doute poussé à se décider rapidement.
Le déclenchement de cette nuit vient, semblerait-il, d’abord des Israéliens. Reste à savoir en quoi consistent les opérations américaines massives commanditées par Trump. Ce samedi matin, on ne sait pas encore l’acabit des frappes américaines, on ne connaît pas encore le nombre de pertes humaines, ni l’identité des officiels iraniens qui pourraient avoir été touchés par ces frappes. On est encore dans le brouillard de l’information.
Quels pourraient être les objectifs de ces opérations conjointes ?
L’utilisation par Israël du vocable «frappes préventives» doit être notée. En 2003 déjà, l’on avait assisté à un débat sur l’usage des termes «préemptif» ou «préventif» : le premier signifiait qu’un État frappait en légitime défense parce qu’une attaque ennemie était imminente, tandis que le deuxième faisait plutôt écho à une attaque visant à endiguer une menace avant qu’elle ne devienne réelle ou imminente.
Nous sommes donc face à deux grandes options. La première consiste en un changement de régime, la deuxième viserait plutôt à frapper pour infliger une pression supplémentaire sur les négociations.
Trump a invité les Gardiens de la Révolution à déposer les armes en échanges d’une immunité. Le premier scénario est donc envisageable, d’autant que l’Iran a été très affaibli par la guerre des «Douze jours» en juin dernier, qui avait presque mis à terre le système de défense aérienne de l’Iran : à l’époque déjà, ni les Russes, ni les Chinois ne lui avaient apporté une aide vraiment significative. Mais si le régime des mollahs est aujourd’hui démuni et isolé, l’infrastructure militaire a malgré tout survécu à l’offensive de juin. Elle a sans doute fait le ménage dans ses rangs depuis l’infiltration du Mossad dans le haut de la hiérarchie militaire en juin dernier. Concrètement, l’Iran a sans doute pris des mesures, et s’attendait probablement au déclenchement de l’offensive ce matin. Si l’on ne considère que ce contexte, il n’est pas certain que le régime puisse tomber.
Mais reste un deuxième facteur à analyser : celui des manifestations qui ont embrasé le pays à l’automne 2025. Une large partie de la population appelle de ses vœux à la chute des mollahs...
Odieusement réprimée, la flamme des manifestants ne s’est pas entièrement éteinte, puisque des étudiants se rassemblaient encore la semaine dernière. Les planificateurs américains et israéliens ont sans doute misé sur la fragilisation de ce régime, et l’appel du pied de Trump aux manifestants dans son discours ce samedi matin est très clair, puisqu’il a invité le peuple iranien, «lorsque nous aurons terminé», à prendre le contrôle du gouvernement. «Il sera à vous. Ce sera probablement votre seule chance pendant des générations», appuyait-il encore. Pour Trump, c’est aussi un moyen de tenir la promesse qu’il leur avait fait au début des manifestations, c’est un facteur de crédibilisation de la parole américaine.
Subsiste néanmoins un critère non négligeable à prendre en compte pour comprendre ce conflit : celui du temps pendant lequel les frappes vont se poursuivre, qui nous en dira plus sur les intentions des Américains et des Israéliens. Est-ce un conflit à long terme, ou une série de frappes ciblées et limitées dans le temps ?
Des officiels iraniens ont rapporté que le guide suprême de la République islamique Ali Khamenei , et le président Masoud Pezeschkian avaient été mis en sécurité. Leur survie est-elle un premier échec pour les Israéliens et les Américains ?
Il est évident que les Iraniens avaient mis le haut-commandement du pays en sécurité : leur mise à l’abri est logique. Même si le palais présidentiel semble avoir été la cible des frappes, il n’en reste qu’on ne sait si ces derniers étaient réellement visés, puisqu’on ne sait pas encore quel est le réel objectif de ces frappes.
Il est en revanche certain que les négociations se dirigeaient vers une impasse, puisque les Iraniens ne lâchaient pas de lest sur les lignes rouges américaines («zéro enrichissement», limitation de production de missiles balistiques, fin de soutien aux groupes terroristes régionaux). Donald Trump n’avait pas d’autre choix que de mettre un coup d’arrêt au louvoiement des Iraniens.
Donald Trump a indiqué vouloir «défendre les Américains en éliminant les menaces imminentes du régime iranien». Le théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz établissait une différence entre le but «dans la guerre» (prendre une ville, un territoire) et le but «de la guerre» (l’objectif que l’on souhaite atteindre par la guerre). Il est trop tôt, ce matin, pour déterminer très clairement le «but de la guerre» menée par Trump en Iran, si ce n’est que les Iraniens ne puissent «jamais avoir une arme nucléaire».
À quoi pourrait ressembler la riposte iranienne ?
Les Iraniens ont riposté très rapidement ce matin en lançant une rafale de missiles, pas seulement contre Israël : Abu Dhabi, Qatar, Jordanie, Koweït... Trump revendique une opération conjointe avec Israël. L’Iran réagit logiquement contre les deux pays agresseurs. Comme il ne peut frapper des cibles mobiles au milieu de la mer, reste à frapper les bases américaines.
Le conflit pourrait donc se régionaliser. Mais l’Iran va sans doute peser la riposte au trébuchet. L’intérêt iranien n’est pas d’entrer dans un conflit long et éprouvant avec les Américains. Ils savent pertinemment qu’ils sont fragiles, presque sans relais dans la région : les Houthis se font discrets, le Hamas est considérablement affaibli à Gaza, le Hezbollah est sous étouffoir. Les mollahs ne prendront pas le risque de fermer le détroit d’Ormuz, car leur principal client chinois s’y opposerait, d’autant plus que l’armada américaine navigue à quelques dizaines de nautiques du territoire.
Les Iraniens savent aussi que les USA ne débarqueront pas à terre. C’est une guerre à distance, d’avions et de missiles, une guerre aéro-balistique, avec du cyber, des opérations de forces spéciales, des espions. Il s’agira de savoir si leurs sites de lancement sont encore en état, neuf mois après la guerre des Douze Jours, et si leur stock de munitions est reconstitué.
Olivier Kempf