Le général Beaufre, père de la stratégie française (H. Pierre)

Fiche de lecture par Martine Cuttier
Le général Beaufre, père de la stratégie française (H. Pierre)

La Vigie, revue fondée, conçue et nourrie au fil des années par des officiers généraux stratégistes, ceux qui analysent et pensent afin d’aider le politique-décideur à promouvoir ou non l’action militaire, ne pouvait faire l’impasse sur l’ouvrage paru en juin 2025, consacré à celui qui, stratège sur les théâtres d’opérations de son temps, est devenu stratégiste en quittant les Armées : le général André Beaufre.

Le sujet d’étude

Sa carrière et sa réflexion commencent dès la guerre du Rif, où « stupéfait par le décalage entre le mythe » de l’armée d’Afrique « fantasmée à Saint-Cyr et la réalité du corps de troupe » ( p 41), il fait très bonne figure en campagne : blessé, cité, décoré puis breveté, il se retrouve à l’état-major, où il participe aux travaux conduisant « à réfléchir aux solutions à proposer au politique » (p 67). Tout en commandant sa compagnie avec brio au Maroc de 1936 à 1938, lisant Hitler, Ludendorff et en suivant l’actualité, il élabore le concept de « paix-guerre » jusqu’à proposer, à son retour, une analyse à la Revue des Deux Mondes.

Sa participation comme rédacteur à la mission militaire franco-britannique, à Moscou, en août 1939, le conforte dans le principe que l’armée est un moyen du pouvoir politique, lequel est premier. Là est le sens de la politique du chancelier Hitler (p 67) et des négociations en vue d’un accord de revers avec les Russes. Or le pacte germano-soviétique est signé le 23 août et la guerre éclate le 3 septembre. Il conclut que « la première erreur est d’avoir voulu obtenir l’accord militaire avant l’accord politique » ( p 72). Selon lui, «la stratégie ne peut être que globale », « Les moyens employés étant subordonnés à l’objectif politique » (p 73), en un mot aux buts de guerre. Et « la paix n’est qu’une guerre maitrisée » (p 102).

La déconnexion entre les niveaux politique et militaire a ponctué nombre d’épisodes de sa carrière, en Indochine avec le général de Lattre de Tassigny dont il fut l’un des « maréchaux »[1] et en Algérie surtout suite à la crise de Suez en 1956, « la malédiction », « la fin d’un monde » (chapitre 10). Elle pose le dilemme entre le maintien de l’Empire alors que l’Indochine est perdue depuis 1954 et la sécurité collective en Europe au sein de l’OTAN (chapitre 11). Le rapport entre les deux niveaux constitue le cœur de son œuvre.

Il quitte l’Armée en 1962 alors qu’il espérait être nommé CEMA « à certaines conditions » ce qu’a refusé le ministre Pierre Messmer (p 208) qui lui a préféré le général Charles Ailleret. Son départ peu avant l’âge réglementaire de la retraite ou plutôt sa démission sont liés à bien des divergences de fond avec le général de Gaulle. « Beaufre ne se reconnait pas comme gaulliste de la première comme de la dernière heure ». Il a servi le général Giraud au pire moment de sa confrontation avec le chef de la France libre, en Algérie. Il était proche du maréchal de Lattre que le général de Gaulle tout comme le général Leclerc d’ailleurs, n’appréciait pas[2]. Puis ayant été muté au SHAPE, l’état-major de l’OTAN en Europe, ayant enseigné au collège de l’OTAN, à Rome et non à l’Ecole militaire, à Paris, il s’est prononcé pour « conserver le lien atlantique » au nom d’une Europe plus forte.

Mais depuis 1961, « l’abcès de fixation est l’Algérie ». « Elle est son cas de conscience ». Ni gaulliste, ni putschiste, ni OAS mais partisan du compromis car il a compris très tôt comme en 1947, en Indochine, que l’Algérie ne pouvait rester française, qu’il fallait éviter « la montée aux extrêmes » (p 212). L’enjeu est aussi « la conversion vers l’armée moderne », une armée fracturée par une crise morale et des divisions internes (p 213) alors qu’avec « l’accession de la France au rang de puissance nucléaire, les forces doivent se transformer rapidement et en profondeur pour affronter les défis propres à la guerre froide » ( p 215).  

Il quitte pour se reconvertir dans le secteur privé et se voit offrir par le général de Gaulle la direction de « L’IFDES, un institut sur mesure » (chapitre 12). L’institut français d’études stratégiques connait un âge d’or de 1963 à 1968 pour faire émerger une « structure de recherche d’un genre nouveau » (p 229) qui accompagne une période de bouillonnement intellectuel fécond avec la Ve République. Associant « l’université, la défense et les affaires étrangères » donc civils et militaires, il se veut un think tank à l’américaine et réunit le gotha de la pensée stratégique lors du grand colloque en 1965 car grâce à Basil Liddell Hart, le « maitre à penser » et ami depuis l’avant-guerre (chapitre 4).

Les livres du général sont traduits et lus outre-Atlantique. Puis l’IFDES décline et disparait sous le coup de butoir du « Centre de prospective et d’évaluations » des programmes militaires piloté par le colonel Lucien Poirier. Cependant le long travail du général Beaufre dont l’incontournable Introduction à la stratégie considérée comme un classique, rééditée par plusieurs éditeurs français et traduite dans de très nombreuses langues dont le mandarin a marqué la renaissance de la pensée stratégique en France (p 252) pour  aboutir à la rédaction du Livre blanc de 1972.

L’auteur de l’étude

L’ouvrage issu de la thèse en sciences politiques du colonel Hervé Pierre, dirigée par le professeur Jean-Vincent Holeindre, soutenue en 2020, est préfacé par Michel Goya.

Sa parution en 2025 n’est pas passée inaperçue. Dans son n° 60 de novembre-décembre 2025, la revue Conflits laisse le colonel (e.r) François-Régis Legrier lui consacrer de belles pages. L’IFRI a organisé le 15 janvier 2026, une séance d’études, hélas seulement accessible en présentiel : André Beaufre, un stratège pour notre temps où intervenaient Thierry de Montbrial[3], Elie Tenenbaum et l’auteur. Le ministère des Armées présente sur son site tant un résumé de l’ouvrage que l’auteur qui a obtenu le Prix Erwan Bergot en 2025. Sans oublier la revue Inflexions où dans son n° 61, le 3e de 2025 : Ralentir, Jean-Luc Cotard évoque le livre[4].

Un rapide coup d’œil sur la carrière du général Pierre permet d’établir un parallèle entre la carrière des deux officiers : Saint-Cyr, l’infanterie à l’issue de l’amphi d'armes et si le sous-lieutenant Beaufre rejoint le 5e régiment de tirailleurs algériens donc l’armée d’Afrique, le lieutenant Pierre choisit les troupes de marine. C’est un marsouin. Le premier est plongé dans les guerres de son époque : le Rif, le désastre de 1940 suivi de la dissidence, la participation aux combats de la libération au sein de la 1ère Armée, l’Indochine, l’Algérie et l’opération de Suez.  L’auteur a accompli le parcours des officiers ayant franchi tous les goulots sélectifs jusqu’à commander le 3e RIMa puis la 9e BIMa[5]. Un parcours ponctué de projections sur les théâtres de sa génération : Afghanistan, RCA, Mali et Sahel avec un séjour aux Etats-Unis, plus tard la direction de la cellule stratégie du cabinet du CEMAT et un passage au cabinet du Premier ministre.

Cela ne l’a pas empêché de trouver le temps de réussir un DES d’histoire, un diplôme de philosophie et celui de sciences politiques à l’IEP de Paris. Autant d’outils intellectuels pour analyser la pensée du général Beaufre. Dans le chapitre 15 : la stratégie dans le temps, son diplôme lui permet de saisir comment le général Beaufre s’appuie sur Descartes, Hegel, Marx, Teilhard de Chardin, Merleau-Ponty, recourt aux mathématiques… afin de « rationaliser le discours sur la stratégie » (p 297) et surtout de définir la stratégie qui « est une méthode en marche » et « une forme d’analyse prospective » (p 302).

Il en est de même de l’histoire dont il retient l’usage des archives. Le général Beaufre lisait avec attention les historiens Arnold Toynbee et Oswald Spengler car si « l’histoire se prête aux analogies » », si « la méthode comparative n’est pas sans intérêt », il faut éviter la « séduction excessive dans la magie des ressemblances » car « deux situations ne sont jamais exactement semblables » (p 304). Et « si l’étude du passé fournit au mieux des clés de compréhension, elle ne permet pas de prévoir l’avenir » (p 305). Rien de plus évident dans le contexte actuel car le passé ne se répète jamais. De ce point de vue, personne n’a oublié l’analyse du politiste américain Graham Allison établissant un parallèle entre la guerre du Péloponnèse et le duel à venir entre la Chine et les Etats-Unis[6].

Enfin, les sciences politiques lui ont offert les outils afin d’élever la pensée pour conclure que le général Beaufre fait figure de stratège pour notre temps. Il l’est sur le « modèle alternatif de dissuasion nucléaire moins nationale et plus multilatéral » ( p 212). Sans omettre une réflexion sur l’arme nouvelle qu’est alors l’arme nucléaire et ses rapports avec l’armée conventionnelle. Un sujet développé tout à fait récemment par Bénédicte Chéron[7].  Sans oublier non plus le concept de « la paix-guerre », cette « forme de conflit qui excède le seul domaine militaire mais dont l’intensité reste sous le seuil de la déclaration de guerre » (p 272). S’il a caractérisé la guerre froide, comment peut-il s’appliquer à tous les conflits de l’après-guerre froide et à la guerre en Ukraine ?

Ce livre est un accomplissement, celui d’un guerrier intellectuel que promeuvent les Armées et qu’a encouragé, en son temps, le général CEMA François Lecointre. Pensons au GCA Benoit Durieux. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’ouvrage est publié chez Perrin/ ministère des Armées.  Il est précédé d’autres écrits car le général Hervé Pierre comme le général Beaufre n’ont cessé de publier[8].

Voir aussi :

Guerre au Proche-Orient : relire les classiques (LV 231)
La Lettre d’Analyse Stratégique

Martine Cuttier, chercheur associé à LV

Général Hervé Pierre, le général Beaufre, père de la stratégie française, Perrin, ministère des Armées, 2025


[1] Le général Beaufre décrit « le grand capitaine » qui éreinte ses subordonnés. Son portrait peut être comparé avec celui que dresse le lieutenant-colonel André Erulin dans ses notes. Arnaud Erulin, Journal de marche en Indochine, avril 1950-juin 1951, 2023.

[2] Tous les proches furent écartés.

[3] Il a rédigé l’avant-propos de la réédition de 1998.

[4] Le général de division Hervé Pierre en dirige désormais la rédaction. Il y contribue depuis 2014 et le n° 20. Il y a écrit 3 éditoriaux et publié 14 articles dont celui sur « guerre-paix, le monde selon André Beaufre », dans le n° 36.

[5] L’on remarquera combien la durée dans les grades diffère entre les 2 générations. Sous-lieutenant en 1923, Beaufre passe lieutenant puis capitaine en 1934 soit 11 ans après, intégrant l’ESG alors qu’il est lieutenant, chef de section car à cette époque le concours est ouvert aux lieutenants, Il passe commandant en 1942. La durée dans les grades du lieutenant Pierre est plus définie du moins jusqu’à l’ESG. Il faut avoir réalisé le temps de commandement de capitaine pour y prétendre.  

[6] Graham Allison, Vers la guerre. La Chine et l’Amérique dans le piège de Thucydide, O Jacob, 2019.

[7] Avec Bénédicte Chéron, Les Français, leurs armées et la guerre. Le révélateur du service militaire. Entretien accordé à Alexandre Jubelin dans le Collimateur de l’IRSEM, 20 janvier 2026.

[8] L’intervention militaire française au Moyen-Orient : 1916-1919, Edition des Ecrivains, 2001.

Le Hezbollah, un acteur incontournable de la scène internationale, L’Harmattan, 2009.

Le général Beaufre, portraits croisés, avec Roland Beaufre, Pierre de Taillac, 2020 ;

 

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