La France dans la marche du monde

Aide-mémoire stratégique 2026
La France dans la marche du monde
Photo by Daniyar Orazov / Unsplash

La France, société politiquement chevronnée, est aujourd’hui fatiguée. Héritière d’un long parcours républicain, marquée par la forte identité de son terroir rural, frondeuse et rebelle, aussi chrétienne que laïque, nationaliste que cosmopolite, elle oscille d’avancées progressistes en réflexes conservateurs et doute d’elle-même.

La fraternité de sa devise nationale y est maintenue à l’étroit entre les exigences radicales de la liberté et de l’égalité. Les crises répétées ont installé en quelques décennies une lassitude politique lancinante et un épuisement économique. Les vieux partis d’opinion n’offrent plus ni repères ni garanties. Traversés par leurs clivages internes et vidés de leur cohérence idéologique, ils se replient sur des revendications catégorielles qui produisent un éparpillement politique et un affaissement républicain de la société.

La classe politique souffre d’un discrédit croissant. Le mythe de la rencontre entre un homme et un peuple semble révolu et plus aucune figure acceptable ne semble en capacité d’émerger pour prendre la relève. Cette carence de leadership désormais installée paralyse les institutions et favorise une forte apathie démocratique. Le plus grand parti du pays est celui des déçus : critiques, abstentionnistes, parfois protestataires, accablés par la perception de l’impuissance publique. L’État jacobin s’est isolé, trop éloigné des petites choses du quotidien des gens, trop technocrate pour peser sur les grands enjeux du monde. La France se ruine sans marge de manœuvre financière. Malgré un climat social inflammable, l’explosion paraît contenue par des mécanismes invisibles de sage régulation. Mais le délitement intérieur s’accélère.

Pour en sortir, il faut réengager les citoyens, réactiver leur élan vital et leur fierté d’être. Et pour cela, lancer un large courant œcuménique, réformiste et responsable capable de réarticuler une nouvelle gouvernance de la France. Une majorité encore silencieuse y aspire. D’où qu’on vienne, il faut d’urgence mettre en commun tout ce qui fait la France et la consolide, et en sourdine tout ce qui la dévalue et la divise. Et la seule piste semble être de coaguler au plus vite une offre politique « transpartisane » et républicaine, capable de rééquilibrer les institutions, d’en corriger les excès, de purger la dette et de relancer le pays. On parle 7 à 10 ans d’efforts nécessaires.

Sur le plan militaire, la France traverse une phase de désillusion. Longtemps confiante dans sa dissuasion nucléaire et ses armées modernes, elle a pris conscience du flottement stratégique généralisé. En dix ans, les questions de défense et de sécurité ont déraillé : confusion autour du domaine réservé, panne de réalisme, d’analyse et d’expertise stratégiques, contradictions entre enjeux européens, penchants otaniens, manœuvres dispersées et dotations croupions. Les inconsistances se sont accumulées, de l’éviction sahélienne aux annonces industrielles spectaculaires, sans vision stable, notamment de la responsabilité nucléaire singulière de la France. Si les armées sont bien équipées, elles manquent de volume, de stocks et d’effectif, non pas tant pour faire face à un conflit de haute intensité que pour l’empêcher d’advenir.

Le climat est fébrile, les doctrines incertaines, les coalitions improbables avec des armées qui demandent d’abord plus de moyens. Les Français de leur côté se préoccupent plus de sécurité intérieure que de stratégie extérieure et réclament une implication militaire dans l’ordre public beaucoup plus qu’un soutien massif à une Ukraine vaillante mais perverse. Pour l’heure, on recommande de revenir à la défense nationale dans l’espace européen : concentrer et durcir les armées, activer la réaction contre l’ingérence russe sournoise, se défier du nouvel impérialisme américain tout en alimentant un canal de sécurisation nucléaire du continent européen avec Moscou et Washington.

La diplomatie française subit le même déclin relatif. Malgré un statut international enviable, elle a vu ses marges de manœuvre fondre dans un monde dense, compétitif et désormais totalement dérégulé. Nos contradictions internes - faillite économique, fractures sociales, perte d’autorité, amateurisme stratégique - ont brouillé l’image du pays. Le style diplomatique s’est écarté du réalisme altier gaullien, au profit d’une activité réactive, bavarde et souvent brouillonne. Le déclassement s’amplifie et pourrait conduire à la relégation stratégique rapide.

Pour retrouver une place crédible dans ce monde brutal qui s’installe, la France doit réévaluer son équation stratégique, assumer sa singularité, repenser son voisinage naturel, planifier des objectifs à long terme et développer des partenariats durables pour faire face à l’accaparement américain, à l’ingérence russe et au tsunami commercial chinois. Il lui faut pour cela évacuer ses biais incantatoires, reconnecter la politique étrangère aux attentes de la société et agir de manière déterminée. En réaffirmant sa place en Europe, elle invitera le continent à affirmer la sienne dans le monde du XXIe siècle.

Révision d’un texte publié par la Revue politique et parlementaire le 26 décembre 2025. www.revuepolitique.fr

Jean Dufourcq

Génial ! Vous vous êtes inscrit avec succès.

Re-Bienvenue ! Vous vous êtes connecté avec succès.

Vous êtes abonné avec succès à La Vigie.

Succès ! Vérifiez votre e-mail pour obtenir le lien magique de connexion.

Succès ! Vos informations de facturation ont été mises à jour.

Votre facturation n'a pas été mise à jour.