Guerre d’Iran : analyse à J3
Au troisième jour de la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis, quelques réflexions en sept points
Au troisième jour de la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis, quelques réflexions en sept points :
1/ Pourquoi cette attaque ?
L’attaque a relativement surpris. Certains mentionnent une « fenêtre de tir » au cours de laquelle les dirigeants iraniens auraient été exceptionnellement réunis dans la même pièce. Mais une opportunité tactique ne suffit pas à déclencher une décision stratégique. De même, la mise en place d’une armada imposante ne peut pas durer éternellement, mais cela ne suffit pas à forcer une décision : des militaires sur le pied de guerre, prêts à intervenir et rongeant leur frein, cela a toujours existé, cf. Le désert des tartares.
Ainsi que je l’expliquais samedi, dès les premières heures de l’attaque, deux hypothèses sont présentes :
- Celle d’une attaque pour forcer la partie iranienne à céder dans des négociations qui avançaient sur la question nucléaire (dixit le ministre omanais qui y participait) même si les Iraniens se refusaient à parler de la question missilière.
- Celle d’un changement de régime en pariant sur la révolte de la population.

La frappe de décapitation a eu lieu causant la mort de Khameney. Cela a conduit beaucoup de commentateurs à privilégier la thèse du changement de régime. Pourtant, je n’en reste pas persuadé.
D’abord parce que les attaques israélo-américaine paraissent mesurées, paradoxalement. Elles donnent l’impression d’un activisme surtout israélien, les Américains paraissant un peu en retrait. Cette impression reste à confirmer.
Ensuite parce que sans surprise, la rue iranienne ne s’est pas révoltée. Il faut rappeler qu’une part non négligeable de la population demeure fidèle au régime, pour des raisons idéologiques et religieuses ; mais aussi que la répression du mois dernier a permis aux Bassidji de mettre à l’écart (mort ou prison) tout un tas de leaders d’opposition ; enfin, qu’aucune opposition de l’extérieur ne paraît crédible. Aussi ne voit-on pas de parachutage d’armes ni de résistance armée se mettre en place.
Or, les planificateurs américains le savaient pertinemment. Par conséquent, l’hypothèse de pesée sur la négociation mérite d’être reconsidérée. Observons ici que paradoxalement, la mort de Khameney peut servir justement les Iraniens à composer, servant de prétexte à une position de négociation qui pourrait évoluer. Beaucoup de conditionnels et de guillemets doivent être gardés sur cette affaire.
2/ Les vieux travers de l’Occident
Il est évident que personne en France ne regrettera le décès d’un dirigeant obtus qui couvrait de son autorité le massacre de milliers de ses concitoyens. Malgré tout, l’initiative américaine pose d’évidents problèmes au regard du droit international. Notez que la première déclaration israélienne a évoqué des frappes « préventives », donc non couvertes par le droit international. Les plus anciens se souviennent du débat de 2003 au moment de la guerre d’Irak.
Cette question explique aussi pourquoi aux Nations-Unies, les États-Unis ont expliqué avoir agi en état de « légitime défense » (couvert par l’article 51 de la charte), expliquant donc qu’il s’agissait dans ce cadre d’une frappe préemptive. On peut y voir l’hommage du vice à la vertu et observer qu’une fois encore, les États-Unis s’assoient quand bon leur semble sur le droit international. Le discrédit occidental, que l’on refuse de voir en Europe, est évident pour le reste du monde, désigné par Sud global.
Surtout, Trump décide cette attaque au milieu d’un cycle de négociations. Quoique l’on pense de celles-ci, la méthode constitue à l’évidence une rupture de la confiance minimale qui sied dans ce genre de discussions. Les parties ne s’étaient pas séparées en constatant l’échec. Là encore, Washington se discrédite car plus personne ne peut croire à l’avenir aux intentions américaines lorsqu’il s’agira de négocier.
Enfin, alors qu’on pensait l’Amérique guérie du « regime change » qui était la marque de fabrique des néo-conservateurs, cette attaque donne l’impression du retour des mauvais travers.
3/ La réaction stratégique iranienne
La vigueur de la réaction iranienne a surpris. En envoyant plus d’un millier de projectiles (drones et missiles) en deux jours jour, Téhéran a mis en œuvre une riposte très forte. On est loin des escalades contrôlées que l’on avait pu observer en mai 2024 (LV 241), on dépasse même la riposte vigoureuse de la guerre Iris (LV 269).

Cette fois, les Iraniens ont frappé beaucoup et partout : non seulement les Israéliens mais aussi les pays voisins : Bahreïn, Emirats, Koweït, Jordanie, Liban, Arabie, Oman et même Chypre.
Si l’ayatollah Khameney a été tué à 9H00, les frappes sont parties dès 10h30, soit très brièvement après. Cela signifie que les Iraniens étaient préparés et que la mort du Guide a déclenché la riposte la plus forte mais aussi la plus décentralisée.
On observe des choses déjà constatées en Ukraine : le mélange de frappes de saturation par des drones Shahed (environ 400 par jour) et de missiles plus évolués (environ 200 par jour). A noter que ces missiles présentent des caractéristiques : ce sont des MRBM, tirés à plus courte distance (notamment contre les riverains du Golfe persique), donc plus difficiles à détecter. Par ailleurs, les Iraniens ont employé pour la première fois des missiles à sous-munitions contre Israël, déjouant visiblement la DSA israélienne.
Les cibles sont principalement des cibles à caractère stratégique : bases militaires, radars et aéroports, mais aussi quelques frappes sur des objectifs civils : installations pétrolières voire immeubles de centre-ville. A l’objectif attendu de vouloir saturer les défenses sol-air de la région et à épuiser les stocks, mais aussi de détruire si possible les capacités de détection et de coordination, un objectif plus systémique est recherché : désorganiser les flux aériens de la région, ralentir les flux pétroliers (navires à l’ancre, augmentation des primes d’assurance), ruiner enfin la réputation laborieusement bâtie par Abou Dhabi d’un centre de villégiature internationale.
4/ Réaction américaine et israélienne
Les deux alliés continuent de frapper l’Iran dans la profondeur, traquant les systèmes résiduels de défense anti-aérienne mais aussi ciblant les lanceurs, soit en silos soit surtout mobiles. Etant donnée l’étendue du pays, l’affaire est évidemment compliquée et contrairement à ce qu’affirment certains, le ciel n’est pas libre. Des drones ont été abattus et un voire deux F15 américains sont tombés au Koweït (on ignore s’il s’agit de tir fratricide, d’erreur ou de tirs iraniens).
Dans le même temps, il s’agit de réguler les systèmes de DSA de façon à ne pas gâcher de munitions précieuses contre les drones et d’essayer d’abattre les missiles qui tombent.
Les Américains font enfin face à une difficulté supplémentaire : rassurer tous leurs alliés de la région qui ont signé des accords de défense et qui se voient entraînés dans un conflit sans en avoir pris l’initiative.
5/ Détroit d’Ormuz et aspect naval
Le détroit d’Ormuz semble avoir été « interdit » par les Gardiens de la révolution, sans que cette interdiction ne paraisse tout à fait officielle. Par prudence, tous les navires qui transitaient dans la zone sont à l’ancre de part et d’autre. Deux navires ont été touchés par des tirs iraniens, l’un est en feu.
Les Américains ont annoncé avoir détruit plusieurs unités navales iraniennes. D’après les photos, il s’agit de vieilles unités. Cependant la marine iranienne reste prostrée. Il semble qu’elle soit éclatée entre plusieurs commandements et ne prenne aucune initiative.
Le blocage du détroit ne devrait pas durer très longtemps : si 20 % des hydrocarbures mondiaux y transitent, c’est surtout 60% du pétrole iranien destiné à la Chine. Les tubes iraniens de contournement qui arrivent directement dans le golfe d’Oman, ne semblent pas avoir la capacité de compenser les installations actuelles. Du côté des monarchies, les tubes de diversion vers la mer Rouge ont été construits : là encore, l’incertitude demeure sur leur capacité à absorber le trafic habituel d’Ormuz.
Dernier point à noter : l’armada navale américaine peut durer longtemps sur place mais les navires doivent rentrer au port pour se recompléter en munitions. Il faudra observer ces manœuvres éventuelles.
6/ Solidité du régime
Si le Guide a été tué, si plusieurs officiels l’ont été également, la procédure de remplacement de la hiérarchie mais aussi de décentralisation des opérations a fonctionné. Téhéran s’était préparé à une telle attaque. Disons les choses simplement : comte-tenu de l’âge avancé du Guide, sa disparition n’est pas une gêne réelle pour le régime. Au contraire, en clarifiant les choses, en installant une nouvelle équipe, elle lui ouvre quelques possibilités.
Si les réactions d’une grande partie de la population ont été la joie, on ne peut négliger une autre partie de la population qui est idéologiquement et religieusement alignée sur le régime. Elle compte pour 15 à 20 % de la population.
Surtout, la répression féroce des protestations effectuée en janvier a permis au régime d’éliminer de nombreux leaders d’opposition. Aujourd’hui, le régime a probablement le sentiment de tenir la rue et de ne pas craindre une guerre civile. Accessoirement, si beaucoup d’Iraniens détestent le régime, beaucoup moins nombreux seront ceux prêts à prendre les armes au côté d’une puissance étrangère.
Cette attaque américaine intervient trop tard, plus d’un mois après les protestations. Si elle avait été déclenchée au pic de contestation, les choses auraient pu évoluer différemment.
Le régime n’a probablement pas trop de crainte sur le front intérieur pour les jours à venir. Si la situation s’enlisait, ce rapport de force pourrait évoluer.
7/ Et maintenant, que va faire Washington ?
Les déclarations de Trump sont très rapides mais contradictoires. Il n’a probablement pas écouté ses conseillers militaires qui l’ont certainement averti des maigres chances d’un changement de régime. Mais ce n’est pas la première fois qu’il brave ces conseils et suit son instinct, croyant pouvoir se rétablir rapidement même en cas de résultat infructueux.
Son coup d’audace a un résultat : la mort de Khameney. Mais si le régime tient, que faire ? Il annonce une guerre qui pourrait durer quatre semaines mais il sait que le temps joue contre lui. Déjà, trois soldats américains sont morts et deux avions sont tombés.
Il a sans doute cru qu’il pourrait reproduire le schéma vénézuélien (LV 283) où une brève opération avait permis de capturer le dirigeant Maduro. A la différence de Caracas, les Iraniens ont réagi par les armes.
Cela pose d’évidents problèmes politiques intérieurs. Il avait construit son discours sur la critique de l’interventionnisme des administrations précédentes. On le croyait rétif à la guerre. Une petite opération, oui, mais de façon limitée. La base MAGA s’inquiète et des voix discordantes s’élèvent. Le Vice-président Vance semble très discret. Les élections de mi-mandat s’annonçaient compliquées… Le jeu en vaut-il la chandelle ?
Par ailleurs, la conduite des opérations ne sera pas simple, d’autant qu’elles se résument à quelques mots : saturation (pour les Iraniens), attrition (pour les Américains), épuisement des stocks (pour les deux). Combien de missiles et de drones les Iraniens possèdent-ils ? Combien de lanceurs vont pouvoir continuer à tirer ? côté américain, combien de munitions de défense sol-air sont disponibles ? Au fond, cette question logistique est la clef de la question du temps : combien de temps cela va-t-il durer ?
Méfions-nous : on croyait que la guerre d’Ukraine serait assez courte. Elle dure depuis quatre ans. Beaucoup annonçaient l’épuisement des stocks de missiles de part et d’autre : il n’en est rien. L’incertitude prévaut.
OK

