Dessine-moi … un tir IRBM ORESHNIK (E. Marcuz)
Comment fonctionne le missile russe Oreshnik ? Etienne Marcuz explique...
Alors que la Russie a tiré pour la seconde fois jeudi soir un ORESHNIK au combat, beaucoup s’interrogent sur la nature de ce missile, souvent présenté comme révolutionnaire. Qu’en est-il vraiment, selon les sources disponibles ?
Avant-propos : On m’a récemment demandé des ébauches d’infographies dans le cadre d’un projet de publication. Même si je dessine très mal, l’idée m’a plu et cela permet, je l’espère, d’illustrer avec pédagogie ces thématiques complexes, qui ne peuvent se contenter d'un texte de quelques centaines de caractères. Cette infographie, dessinée à la main, s’accompagne du texte ci-dessous, qui comprend une première partie avec quelques bases théoriques sur les missiles balistiques, indispensables, à mon sens, à la bonne compréhension du cas particulier de l’ORESHNIK, détaillé en seconde partie. La troisième partie est, quant à elle, dédiée à son impact opérationnel.
Il est toutefois important de garder à l’esprit que : - on ne dispose que de peu d’informations consolidées sur ce missile ; - c’est une thématique complexe, certaines choses sont donc un peu simplifiées ; - je peux faire des erreurs. La balistique est un métier en soi.
I Quel type de missile ?
Contrairement à ce qu’on lit souvent, l’ORESHNIK ne serait pas un missile hypersonique au sens militaire du terme, c’est-à-dire un engin manœuvrant et évoluant à plus de six fois la vitesse du son (Mach 6) sur la majeure partie de sa trajectoire. Comme l’ont rapidement supposé de nombreux spécialistes, hypothèse par la suite confirmée par le Pentagone, le nouveau vecteur offensif russe serait une version conventionnelle, c’est-à-dire sans charge(s) nucléaire(s), du missile balistique à portée intermédiaire (IRBM) RS-26 RUBEZH. Ce dernier, jamais mis en service, serait lui-même une version « raccourcie » du missile balistique à portée intercontinentale (ICBM) YARS, qui constitue l’épine dorsale de la composante terrestre de la dissuasion nucléaire russe.
Un IRBM est un missile dont la portée maximale est comprise entre 3 000 et 5 500 km et dont la très grande majorité du vol se déroule hors de l’atmosphère, soit au-delà de 100 km d’altitude. Passée cette limite, il est pratiquement impossible de manœuvrer en se servant de la portance offerte par l’air, contrairement aux altitudes plus basses. Pour atteindre une telle portée, les lois de la physique impliquent que la vitesse en fin de phase propulsée doit être comprise entre environ 3,5 et 6 km/s, soit entre environ Mach 10 et Mach 17. Par conséquent, une fois larguée par le booster, la charge utile d’un IRBM se déplace bien à une vitesse hypersonique, mais sans pour autant manœuvrer.
En effet, la trajectoire d’un IRBM est qualifiée de balistique car, une fois la phase propulsée terminée, seule la gravité influe sur la trajectoire jusqu'à la phase terminale, quand la charge utile rentre de nouveau dans l’atmosphère et se retrouve confrontée aux fluctuations atmosphériques. La trajectoire dépendra notamment de la distance entre le point de tir et la cible. Mais elle peut également être adaptée en fonction des effets recherchés.
Ainsi, si le tir n’est pas à portée maximale, l’opérateur peut choisir entre une trajectoire tendue ou plongeante. La première présente l’avantage d’un temps de vol moindre et d’une altitude maximale (apogée) plus basse, retardant sa détection par les radars. Mais cela se fait au prix d’une précision et d’une vitesse à l’impact plus faibles, rendant par exemple la charge utile plus vulnérable aux défenses terminales. Pour la trajectoire plongeante, c’est l’inverse. La précision terminale de la charge utile non guidée d’un IRBM dépend quasi uniquement de la précision à l’injection et des fluctuations atmosphériques en phase de rentrée. Cela signifie qu’il faut maîtriser parfaitement le moment et les conditions de largage par ce qu’on appelle le bus.
Celui-ci est un module libéré par le dernier étage propulsif. Il est doté de capteurs et de petits dispositifs de propulsion destinés à orienter et à disperser la charge utile sur la bonne trajectoire, en compensant d’éventuelles erreurs lors de la phase propulsée.
Le bus peut emporter une ou plusieurs charges militaires et d’éventuels leurres. S’il dispose d’un moyen de propulsion assez puissant, il peut libérer chaque charge militaire sur une trajectoire indépendante pour viser des cibles parfois espacées de plusieurs centaines de kilomètres. C’est ce qu’on appelle un système MIRVé (Multiple Independently targetable Reentry Vehicles). Dans le cas contraire, si l’ensemble des charges est largué sur la même trajectoire, on parle simplement de MRV (Multiple Reentry Vehicles). En phase terminale, seule une parfaite maîtrise de l’aérodynamisme de la ou des charges militaires permet de limiter les effets de l’atmosphère, avec certains paramètres non prévisibles (vents d’altitude, pluie, etc.).
II Ce qu'est l'Oreshnik
Après la théorie, place à la pratique et donc à l’ORESHNIK.
Il s’agirait d’un missile à deux étages propulsifs de plus de 5 000 km de portée – certaines sources, comme@ArmsControlWonk, estiment toutefois qu’elle est moindre. Il vectoriserait une charge utile composée de 36 impacteurs cinétiques non guidés, probablement en métal dense comme du tungstène, regroupés en fagots de six impacteurs, placés sur un bus. Lors des deux tirs de novembre 2024 et janvier 2025, l’ensemble des six fagots semble avoir impacté la même cible. On ne peut donc déterminer pour l’instant si les fagots sont des MIRV ou des MRV.
Le séquençage du vol, et notamment les moments de libération des fagots puis des impacteurs, est également indéterminé. Cela fait probablement l’objet d’un compromis. Garder les charges militaires sur le bus jusqu’à tard dans le vol permet de limiter leur dispersion et donc de concentrer les effets. Toutefois, cela se fait au prix d’une plus grande vulnérabilité face aux intercepteurs exoatmosphériques - qui interceptent hors de l’atmosphère - comme l’ARROW 3 d’origine israélienne, récemment acquis par l’Allemagne. Dans un tel scénario, un seul intercepteur pourrait neutraliser l’ensemble des 36 impacteurs cinétiques.
Pour limiter cette vulnérabilité, il est possible que les fagots soient libérés assez tôt après la fin de la phase propulsée, transformant une unique cible en sept - les six fagots + le bus. À l’approche ou en début de phase de rentrée, chaque fagot libérerait à son tour ses six impacteurs, limitant ainsi leur dispersion. L’interception en phase terminale est extrêmement complexe, tant en raison de la très grande vitesse que du nombre et de la petite taille des projectiles. Ceux-ci ne transitent que quelques secondes dans les bulles d’engagement des systèmes de défense dits "de point" comme le PATRIOT états-unien ou le SAMP/T franco-italien.
Toujours dans un souci de limiter la dispersion, mais également pour maximiser la vitesse d’impact et donc le pouvoir de destruction des impacteurs, il est probable que l’ORESHNIK ait été tiré sur une trajectoire plongeante lors des deux attaques contre l’Ukraine .
III Quel effet opérationnel ?
Pour terminer, voyons quel pourrait être le réel impact opérationnel de l’ORESHNIK en cas de conflit avec l’Europe.
Il ne s’agit pas à proprement parler d’une arme révolutionnaire : les premiers IRBM à propulsion solide remontent à l’époque de la Guerre froide, tandis que des pays comme la Chine ou l’Inde en ont en service depuis plusieurs années. À titre de comparaison, le missile de croisière à propulsion nucléaire BUREVESTNIK ou encore le planeur hypersonique intercontinental AVANGARD, tous deux russes, sont bien plus innovants, bien que leurs performances n’aient jamais été démontrées.
Toutefois, alors que le déploiement d’IRBM était jusqu’à récemment prohibé en Europe par le traité FNI, l’ORESHNIK constitue une certaine rupture stratégique en plaçant les pays à l’Ouest du continent européen à portée des missiles balistiques russes à charge conventionnelle. Or, si, comme on l’a vu, les ARROW 3 allemands pourront intercepter dans une certaine mesure les charges du missile russe, il sera en pratique compliqué de se protéger de telles frappes. À l’avantage de l’Europe, la plus grande distance à parcourir entraînera une probable diminution de la précision des impacteurs, déjà relativement faible. Les probabilités de coup au but sur une cible ponctuelle comme un centre de commandement seront assez limitées.
Toutefois, l’ORESHNIK présente un réel intérêt opérationnel contre des cibles étendues et non durcies comme les infrastructures (aéro)portuaires, les sites industriels ou de production d’énergie – on remarquera d’ailleurs que c’est déjà ce type de cibles qui a été visé en Ukraine, et non des cibles militaires. Même si les effets physiques d’une frappe ORESHNIK sont limités, la probabilité de toucher un équipement critique d’une installation étant faible, cela peut paralyser l’activité d’un site, d’une région ou d’un pays sur un temps plus ou moins long.
Par exemple, la crainte de frappes sur un port ou un aéroport civil pourrait inciter les opérateurs aériens et maritimes à arrêter de le desservir, avec un possible impact économique majeur pour le pays visé, même si des mesures de résiliences sont en place à l’échelle européenne. De même, une menace latente sur les sites de la base industrielle et technologique de défense (BITD) pourrait inciter les employés à exercer leur droit de retrait en raison des dangers encourus et ainsi ralentir, voire arrêter, la production ou la maintenance de certains équipements militaires stratégiques.
Il ne faut donc pas prendre à la légère la menace que représente l’ORESHNIK pour l’Europe, sans toutefois l’exagérer. Il est probable que seul un petit nombre de ces vecteurs complexes soit disponible à l’heure actuelle. Ce nombre va néanmoins s’accroître au fil des ans.
Comment l’Europe peut-elle donc y répondre ? Comme souvent, un mixte attaque/défense serait à privilégier. On l’a vu, intercepter chaque impacteur est probablement quasi impossible. Seuls des moyens de défense exoatmosphérique, aux coûts souvent exorbitants, pourraient éventuellement intercepter les fagots avant la libération des impacteurs, sous réserve que la chronologie présentée ci-dessus soit la bonne. Protéger l’ensemble des infrastructures (aéro)portuaires et industrielles en Europe est donc difficilement envisageable. Seuls les sites civils et militaires les plus critiques, comme par exemple les bases aériennes à vocation nucléaire (BAVN) ou encore les centrales nucléaires, devraient être protégés à tout prix.
Pour le reste, il faudrait privilégier les menaces de représailles symétriques sur des sites équivalents en Russie. Ainsi, le futur missile balistique terrestre (MBT) développé par ArianeGroup côté français, ou encore les futurs missiles germano-britanniques de 2 000 km de portée, permettront de cibler de nombreuses infrastructures dans la grande profondeur du territoire russe. Seule une production massive de ces systèmes permettrait de faire peser une menace systémique suffisante pour dissuader la Russie de mener une campagne de terreur qui paralyserait notre économie sans pouvoir nécessairement justifier des représailles nucléaires.
Il est donc, à mon sens, urgent d’accélérer le développement de ces moyens de dissuasion conventionnelle et de coordonner leur utilisation, ainsi que celles de moyens défensifs, à l’échelle européenne.
E. Marcuz
Spécialiste des systèmes stratégiques, ancien membre du Ministère des Armées