Avions, frégates, blindés, où va l’Allemagne ? (LV 294)
L'abandon du SCAF et de la frégate F126 montre que malgré les prétentions allemandes à un immense sursaut capacitaire, les choses sont bien moins faciles que l'ambition affichée.En ce début d’été, les annonces chocs se multiplient du côté de Berlin : après la fin du Next Generation Fighter (NGF), l’avion habité du programme SCAF, c’est maintenant la nouvelle classe de destroyers – pour ne pas dire de croiseurs, vu le déplacement (10.500 tonnes) – F126/Niedersachsen qui fait les frais de la réorientation de la politique capacitaire allemande. Deux programmes majeurs – même si le NGF n’est qu’un des morceaux du programme SCAF – qui sont abandonnés et avec eux des ambitions stratégiques fortes.
Très emblématiques du renouveau de la puissance militaire allemande, programmes à très fort effet de levier, ces deux abandons ne sont pas anodins. Alors que l’Allemagne affiche de manière assez décomplexée la volonté de devenir la première armée conventionnelle d’Europe, les errements capacitaires et industriels dont elle fait preuve sont assez inquiétants. À ceux-ci s’ajoutent une politique – qu’en d’autres temps on aurait pu qualifier de « très française » - de cavalier seul sur certains programmes, à commencer par la sortie de la constellation de satellites IRIS2 qui devait être le cœur d’une capacité européenne de télécommunications gouvernementales. Ces revirements récents s’ajoutent à la longue liste des choix allemands d’abandonner des coopérations intra-européennes pour se rapprocher des États-Unis, et ce depuis plus d’une décennie.
Le tiraillement entre une volonté politique de renforcement militaire, la réalité d’une économie très en souffrance depuis 2022 et l’héritage d’une industrie de défense orientée davantage vers l’export que les besoins nationaux, donnent l’impression d’errements sans fin.
La valse des hésitations
La situation est paradoxale. En annonçant successivement une enveloppe de 100 milliards d’euros pour la défense, puis une ambition de première force armée européenne, l’Allemagne donnait l’impression dans cette décennie 2020 d’avoir enfin manifesté un réveil stratégique. Décillée par l’agression russe de l’Ukraine, elle semblait, tout en enterrant les années Merkel (marquées par une forte coopération économique germano-russe dans la continuité de ses prédécesseurs de la chancelière), entrer de plain-pied dans la nouvelle ère stratégique.
Une Allemagne assumant son réarmement donc, à la fois dans le domaine opérationnel – très longtemps délaissé – et dans le plan capacitaire qui, s’il rencontrait des succès notables à l’exportation, donnait l’impression de ne pas être particulièrement connectée aux besoins de la Bundeswehr.
Or cette approche, pour séduisante qu’elle fût, s’est révélée un échec, se fracassant contre le mur d’une réalité économique et opérationnelle. Cette dynamique de transformation des forces armées allemandes en forces de premier rang – envisagée dès le milieu des années 2010 – a en effet fait long-feu.
Abandons de programmes
Le programme F126 est en cela assez emblématique. Cette classe de navires de fort tonnage, par essence océaniques, commandés à quatre exemplaires puis étendus à huit, montre beaucoup de similitudes avec la classe Daring britannique : des destroyers lourds à vocation de lutte au-dessus de la surface, notamment antiaérienne, prévus pour des déploiements longs et lointains. Si cette classe avait été prévue pour la France, personne n’y aurait trouvé à redire en termes de cohérence opérationnelle.
Or pour la Deutsche Marine (DM), on se demande bien quelle aurait été l’utilité des « frégates » - puisque c’est leur dénomination officielle – de classe Niedersachsen ? La DM est ainsi une force navale régionale, dont la zone d’action est avant tout la Baltique, avec une extension vers l’Atlantique nord et quelques déploiements transocéaniques : rien qui justifie une telle puissance en moyens de surface.
Au fond, le SCAF est lui aussi emblématique de cette hybris. Alors que Français et Allemands s’étaient mis d’accord sur des performances opérationnelles communes pour le système de combat aérien, force est de reconnaître – même si cela déplait de ce côté-ci du Rhin – qu’il ne répondait pas directement au besoin allemand.
L’argument avancé par F. Merz suivant lequel les Allemands n’auraient pas besoin d’un appareil qui porte une arme nucléaire, pour irritant qu’il soit en France – manifestant une certaine mauvaise foi, pour ne pas dire trahison – est fondé. Oui, les armées allemandes n’ont pas besoin d’un avion porteur d’un missile de type ASN4G, ni même capable de décoller ou d’apponter sur un porte-avions.
Le besoin allemand n’est ni pire, ni meilleur ; il est juste différent. Si le choix de l’achat des F-35 se justifie par les engagements liés à l’Otan et plus spécifiquement au Groupe des plans nucléaires, le vrai besoin allemand est dans un appareil de supériorité aérienne et d’appui au sol, bref un Typhoon performant ou un Tornado 2 selon que l’on veut être réaliste ou nostalgique.
Blindés, satellites et ombre américaine
Si à ces deux exemples s’ajoutent de nombreux autres échecs, le plus souvent en coopération comme le programme d’avions de patrouille maritime MAWS ou le fameux drone EuroMale qui a cristallisé à lui seul les différences de visions entre Paris et Berlin sur l’emploi de certaines capacités, l’enjeu est bien de répondre enfin aux besoins réels des armées allemandes : elles sont, au mieux et pour de nombreuses années, des forces de niveau régional, construites pour la défense aéroterrestre de l’Est de l’Europe, incluant les ambitions de l’industrie de défense nationale. Or c’est bien là que le bât blesse.
Le NGF – et peut-être le SCAF – est mort de cet écartèlement ; le programme F126 a toujours été marqué du sceau de la défiance car confié à un industriel étranger (Damen), même au-delà de son inadéquation avec le besoin militaire réel. L’industrie de défense allemande toute puissante – ou croyant l’être – n’écarte pas ainsi l’idée de faire un NGF à elle toute seule ; du moins c’est l’essence de la lettre ouverte signée par huit industriels allemands de l’aéronautique.
Toutefois ce patriotisme industriel (déjà considéré comme un mot grossier en Allemagne) ne saurait cacher que dans le domaine de la défense, la boussole de Berlin pointe toujours vers Washington. L’Allemagne a beau faire cavalier seul dans le programme satellitaire de communications gouvernementales, elle finira sans doute par accepter de passer sous les fourches caudines de Washington pour le déploiement de sa constellation.
Pareillement, si l’Allemagne veut développer un programme d’avion de combat de sixième génération, il y a peu de chances qu’elle puisse le faire seule et, à moins d’entrer dans le programme GCAP, ce qui serait peu compatible avec la vision d’une industrie nationale agissant seule, elle devra faire appel aux États-Unis pour divers segments électroniques ou de motorisation. D’ailleurs, au-delà des F-35, l’Allemagne a déjà fait ce choix-là récemment, comme dans l’achat des P-8 Orion de patrouille maritime, à la suite de l’abandon à son initiative du MAWS avec la France.
Le dernier axe réel de modernisation – et de coopération – concerne les blindés terrestres, avec le programme MGCS de char de combat. Version terrestre du SCAF, il en réplique de nombreux problèmes, avec une différence majeure néanmoins, l’existence d’une co-entreprise franco-allemande, KNDS, dans laquelle l’État allemand se fait toujours plus influent. La France n’a ainsi pas les armes pour s’opposer à cette hégémonie de Berlin. Encore faudrait-il qu’elle le veuille.
Un couple inexistant
En effet, la vieille lubie française de l’existence d’un couple franco-allemand doit cesser. Depuis la décennie 1990, celui-ci n’existe plus que dans l’esprit des Français. Si la France est un partenaire pour l’Allemagne, elle est loin d’être le seul ni même celui qui est privilégié.
Les Français sont vus en Allemagne comme des gens peu fiables aux plans industriel et économique ; rappelons qu’en d’autres temps c’est la France qui a fait cavalier seul sur les blindés (Léopard 1/AMX-30) et les avions. On peut même se demander si depuis le vénérable Transall, une seule coopération bilatérale a réellement fonctionné ? Au-delà de cette remarque ironique, l’idée est bien de mettre en avant le risque majeur pour la France de continuer dans la voie de la coopération d’armement avec un partenaire aussi peu commode.
L’Allemagne a fait ses choix. Celui de l’industrie de défense avant celui des capacités opérationnelles, celui de l’export avant le national ; bref l’inverse de ce que fait Paris. À trop vouloir s’entêter dans une voie franco-allemande sans issue, rien de bon n’en sortira. Les industriels allemands – sous couvert d’une « solution de transition » - travaillent déjà au remplaçant du MGCS avec le Leopard 2AX/3 et ont déjà une solution d’attente avec le Panther KF51.
Paris néanmoins s’entête.
D’une part à ne pas voir que les priorités, concepts, et doctrines ne sont pas les mêmes et, d’autre part, à refuser de voir qu’il y a en Europe (ou ailleurs) d’autres acteurs dont il serait pertinent de se rapprocher ou, si cela est déjà fait, avec qui nouer des coopérations plus ambitieuses.
Alors que le Royaume-Uni est entré dans une ère de disette militaire qui durera au moins quinze ans vu l’état de ses forces et que l’Allemagne n’a toujours pas fait le choix de la priorité fonctionnelle, il ne restera bientôt plus que la France pour porter le flambeau d’une défense opérationnelle de l’Europe abandonné par les États-Unis ; à moins d’un réveil tardif, avec un éventail plus ouvert des coopérations et partenariats , comme le CaMo franco-belge (LV 209) qui commence à s’élargir (Luxembourg, Irlande). La Suède l’Italie, la Grèce voire l’Espagne ou la Pologne pourraient participer à ce réseau.
JOVGN
POur lire la'autre article du LV 294, Leçons du MOU, cliquez ici
