Après la 62ème Munich Security Conference,... (E Dell'Aria)

... une défense européenne toujours introuvable
Après la 62ème Munich Security Conference,... (E Dell'Aria)
Source : MSC

Le secrétaire général (SG) de l’OTAN Mark Rutte s’est beaucoup exprimé et déplacé depuis son intronisation voici un an et demi. Pendant le seul mois de janvier 2026, on l’a ainsi entendu à Davos le 21, puis le 25 dans le quotidien néerlandais « het finanzieele Dagblatt », le 26 enfin devant les commissions AFET/SEDE du Parlement européen (PE). Ses propos vont tous dans le même sens : il est heureux que les Européens aient fini par consentir un réel effort de défense, qui reste toutefois insuffisant et rend leur sécurité totalement illusoire sans les Etats-Unis. Ce qui est clairement une pierre lancée dans le jardin des fédéralistes et des partisans d’une autonomie stratégique européenne.

« Continuez à rêver[1] », leur dit en substance celui qui, de 2010 à 2024, fut le premier ministre des Pays-Bas et à ce titre, travailla aussi avec ses pairs du Conseil européen à la défense de l’UE, sans toutefois masquer l’habituel tropisme allié des Néerlandais. Lors de cette interview, il insiste également sur ce qu’il estime être actuellement la vraie priorité des membres de l’OTAN : fournir des garanties de sécurité à long terme à l’Ukraine, sans lesquelles il n’y aura ni cessez-le-feu durable ni paix.

Une relation OTAN/UE toujours complexe

La complémentarité avec l’UE est une vieille antienne de l’OTAN qui, sous pression américaine, a depuis 2014 au sommet de Newport inlassablement réclamé plus d’efforts budgétaires de la part de ses membres européens (et pour certains avec raison), étant entendu au profit de de l’Alliance d’abord. On rappellera aussi qu’au prétexte de la redondance dénoncée par M. Rutte, elle fut toujours réticente à voir l’UE assumer des missions attribuées à la sécurité collective au titre de l’article 5, tout autant qu’admettre un véritable état-major de planification de l’UE doté des moyens adéquats, les missi dominici britanniques en étant alors encore membres se chargeant de bloquer le processus. Selon le sous-secrétaire d’Etat américain entendu le 13 février à Munich, ceci pourrait donc changer, mais peut-on vraiment le croire ?

En miroir, l’UE a toujours contesté l’implication de l’OTAN dans des missions autres que purement militaires, comme la reconstruction des états après conflit (nation building) avec par exemple le « Building Integrity Programme»[2] ou la réponse aux situations d’urgence civile[3], s’estimant seule à même de pouvoir traiter sur base d’instruments appropriés, juridiques, financiers ou techniques. Si le 24 février 2022 a modifié le contexte, les ambiguïtés relationnelles entre les deux organisations n’ont pas été gommées.

A la décharge de M. Rutte, le traité de Lisbonne dispose d’une part avec l’article 42.2 du T.U. E que : « La politique de l'Union au sens de la présente section n'affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres, elle respecte les obligations découlant du traité de l'Atlantique Nord pour certains États membres qui considèrent que leur défense commune est réalisée dans le cadre de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) et elle est compatible avec la politique commune de sécurité et de défense arrêtée dans ce cadre ».

Tandis que l’article 42.7 régulièrement excipé rappelle que « Les engagements et la coopération dans ce domaine [défense de l’UE] demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres [autrement dit l’immense majorité des Etats-membres de l’UE], le fondement de leur défense collective et l'instance de sa mise en œuvre. »

En dépit des discours convenus à chaque rencontre OTAN/UE, les oppositions entre gardiens du temple otaniens et promoteurs européens de l’autonomie stratégique perdurent.

Une triangulation paralysante

Dans ce contexte, l’UE se trouve aujourd’hui en situation assez inconfortable, l’appartenance à l’OTAN de la quasi-totalité de ses membres les obligeant aussi à une solidarité atlantique.

Face à la Russie, l’Union s’est depuis 2022 engagée toujours plus en soutien à l’Ukraine, admettant son adhésion à moyen sinon court terme. Ce faisant elle a beaucoup promis, car si elle veut que « l’Ukraine gagne », comme on le dit à Bruxelles ou Paris, elle pourrait à terme être contrainte, pour assurer sa crédibilité, d’intervenir en tant que telle sur le terrain, car plus encore que d’équipements et de munitions, c’est de combattants dont Kiev a le plus besoin. D’une part plus la guerre dure et cause de pertes dans les deux camps, plus les concessions deviennent difficiles pour leurs deux présidents vis-à-vis de leur opinion publique. Encore faudrait-il d'autre part que l’UE soit certaine de disposer d’une capacité offensive effective ainsi que de l’assentiment de ses membres qui, sur une telle affaire, devraient être consultées au moins par la voie parlementaire.  Quoiqu’il en soit, la géographie étant têtue, l’UE héritera à court ou moyen terme à son Est, après l’adhésion de l’Ukraine, d’une frontière commune avec un voisin sans doute inamical pendant de nombreuses années.

En Extrême-Orient, la Chine constitue pour l’UE un partenaire économique et un rival systémique considérable, toutes deux restant néanmoins commercialement liées. A l’heure où l’Union enchaîne les paquets de sanctions contre la Russie et ses soutiens, force est cependant de constater qu’elle hésite à se montrer aussi rigoureuse avec Pékin, qui entretient pourtant avec Moscou une relation plus qu’ambigüe, comme en témoigne le partenariat stratégique renforcé le 8 mai 2025 par un Traité Bilatéral d’Investissement (TBI). Pour l’heure les tentatives de désarrimage des deux pays restent sans effet, tant parce que Pékin parie sur la pusillanimité européenne que par le jeu de quelques Etats-membres mus par un intérêt commercial ; le président Xi est ainsi fondé à penser qu’il aurait sans doute les mains libres avec eux s’il concrétisait ses projets en Mer de Chine du Sud où le poids de l’histoire est encore très présent.

A l’ouest enfin il y a du nouveau, avec le retour d’un président américain moins néophyte qu’à son premier mandat, mais toujours aussi brutal lorsque, comme ses homologues russe et chinois, il s’estime face à un partenaire irrésolu dont il convient d’exploiter les faiblesses (Turnberry). Ainsi l’ajournement de l’outil anti-coercition par la présidente de la Commission comme geste d’apaisement a été considéré par D. Trump comme une reculade. Sa gestion des relations internationales sidére plus d’un Européen, tout comme l’ambigüité entretenue sur l’OTAN et la solidarité interalliée, et le traumatisme est grand pour ceux qui s’en sont toujours remis à la garantie de sécurité otano-américaine.

Toutefois reste très peu probable une sortie des USA de l’OTAN, qui représente pour leur industrie de défense une plateforme privilégiée, notamment via la NSPA[4], ce qui vient aussi de se traduire par une redistribution des grands commandements : les Etats-Unis lâchent aux Européens Naples (JPCNP) et Norfolk (JFCN), mais conservent le commandement allié suprême en Europe (SACEUR) et s’adjugent ou conservent les commandements de composante : maritime (MARCOM), terrestre (LANDCOM) et aérien (AIRCOM) : ce faisant ils verrouillent en fait la dimension opérationnelle de la structure de commandement. Ce n’est pas vraiment l’attitude d’un « partant ».

Outre d’autres protagonistes étatiques ou non, qui ne lui veulent pas plus de bien, l’UE se trouve donc contrainte dans une triangulaire dont les trois acteurs principaux ont l’intérêt commun de réfuter le modèle de société qu’elle promeut, chacun conservant toutefois un agenda propre. 

La Russie déroule lentement sa tactique éprouvée du rouleau-compresseur en Ukraine ; si les sanctions ont une portée, Moscou donne le sentiment pour l’heure d’y faire pièce, notamment grâce à ses soutiens au sein des BRICS élargis. La partie est certes à terme risquée pour la Russie, Pékin lorgnant sur ses ressources naturelles en Sibérie.

Au fil du temps la Chine a pour sa part élaboré, particulièrement depuis 2012, une gouvernance conjuguant habilement communisme et confucianisme. Elle a le temps pour elle, gardant le cap sur deux ambitions dont le Pdt Xi ne verra pas lui-même la réalisation : en 2049 pour le centenaire de la RPC, le pays devra être la première puissance mondiale, s’appuyant notamment sur le parachèvement du titanesque concept des nouvelles routes de la soie. Dans les années qui précéderont, les Etats-Unis chercheront donc à se faire de l’UE une alliée, sans quoi ils ne lui feront aucun cadeau ; et la « National security strategy 2025 » ne sera très probablement ni remise en cause par des Démocrates qui reviendraient aux affaires en 2028, ni a fortiori par des Républicains qui seraient reconduits.

La voie étroite pour l’Union Européenne

A Bruxelles, on veut souvent se persuader que peu de choses manquent à l’Union pour la doter enfin d’un outil efficace de défense :

Elle disposerait ainsi d’effectifs égaux voire supérieurs aux Etats-Unis : un argument trompeur lorsqu’à l’engagement, le commandant d’opération se heurte dans la pratique à tant de restrictions (les caveats), qu’il ne peut au bout du compte s’en remettre qu’à un petit nombre de nations - souvent les mêmes - pour les vraies actions de combat.

La volonté politique invoquée depuis des décennies se révèle surtout incantatoire. Les groupements tactiques (GT) de l’UE (battlegroups/GT 1500) ne peuvent ainsi être qualifiés de franc succès alors que l’idée initiale était pertinente (caractère projetable, souplesse d’emploi). Quoique certifiés (pleine capacité opérationnelle ou FOC[5] dès 2007, voici donc 19 ans), ils n’ont jamais pu être déployés alors que les occasions n’ont pas manqué (Balkans, Afrique, Proche Orient, Afghanistan…).

Quant aux équipements réputés nombreux, ils sont disparates et parfois échantillonnaires, leur renouvellement s’effectuant logiquement à des rythmes différents au sein de chaque armée nationale. Dans le registre industriel, celles-ci posent en effet leurs choix en fonction :

  • des délais d’acquisition souhaités raccourcis ces dernières années à l’aune de l’urgence ; c’est l’une des multiples causes de la saga du MGCS, la Bundeswehr ne pouvant attendre un horizon 2040 pour remplacer ses Leopard II. Ceci vaut aussi pour la Pologne s’équipant de blindés coréens K2 Black Panther, compte tenu en outre de deux avantages comparatifs non négligeables pour Varsovie : des transferts de technologie et la production locale d’une grande partie de la commande ;
  • du budget prenant en compte le coût global de possession (infrastructure, maintenance, pièces détachées, munitions, etc…), ce qui s’est révélé un point majeur pour la Belgique avec le marché Griffon/Jaguar ;
  • de considérations plus politiques sur lesquelles la Commission n’a pas de prise, la défense relevant des Etats. Le F-35 en offre un bel exemple : les Etats-membres stockant des munitions nucléaires américaines sur leur sol et appelées le cas échéant à les délivrer, sont contraints par Washington à ne les installer que sur des aéronefs américains. D’autres clients européens quoique non concernés par cette « clause » auraient pu acheter européen, mais ils ne l’ont pas fait, semblant découvrir tardivement leur dépendance pour les mises à jour d’un logiciel[6] indispensable à l’emploi. Autonomie stratégique ?

L’attitude quelque peu schizophrénique de nombre des 27 consistant à promouvoir au Conseil ce qu’ils ne font pas suivre d’effet, sert donc malheureusement l’argumentation de Mark Rutte, la préférence européenne plaidée par certains ne faisant de fait guère recette.

Des alliances toujours pertinentes ?

Au-delà, se pose la question des alliances et des engagements afférents : l’OTAN est un club dont la carte de membre ouvre le droit à des garanties de sécurité sous réserve d’être à jour de cotisations.  Et si les Démocrates la réclamaient de manière polie à chaque sommet de l’Alliance, les Républicains « façon Trump », sans aménité, viennent contrôler les billets en menaçant les passagers clandestins de débarquement au prochain arrêt, les autres quoiqu’en ordre se voyant exiger un supplément non prévu.   

Le bon sens plaiderait donc pour une remise à plat de l’architecture de sécurité européenne lorsque l’affaire ukrainienne aura trouvé son issue. La survie de l’OTAN pourrait alors être à nouveau questionnée, plusieurs incertitudes y régnant : attitude parfois ambigües de certains (Hongrie, Slovaquie, Tchéquie), différend gréco-turc rémanent, comportement parfois étrange de l’incommode allié turc, etc…

La prise de conscience sécuritaire a été tardive à l’UE, la chose militaire ayant été peu en vogue à l’ère Ashton. Il aura fallu les printemps arabes (2011), l’affaire de Crimée (2014) et surtout les attentats terroristes (2015/16) pour admettre que le monde idéal rêvé était une sympathique fiction. Les Etats-membres dont l’outil de défense fut considérablement affaibli dans les années 90 au nom des « dividendes de la paix » mesurent qu’il faudra des décennies pour rebâtir ce qui fut défait en quelques traits de plume.

La PSDC ne débouchera en tout cas pas sur l’utopie d’une armée européenne sous commandement unique recevant ses ordres du rond-point Schuman. Appelée à relever pour longtemps encore des Etats, elle pourrait en revanche démontrer davantage d’efficacité avec des coalitions de volontaires, engageant des forces dont chaque Etat contributeur limiterait voire supprimerait les caveat.

Dans ce contexte, la 62ème conférence sur la sécurité de Munich a pris un relief particulier ; Marco Rubio qui s’y exprimait au nom des Etats Unis a demandé aux Européens de se ranger derrière la vision de D. Trump sur l'ordre mondial, vantant « un lien revitalisé avec une Europe forte » ; ce qui ne manque pas de sel alors que ce dernier, depuis son premier mandat, contribua largement à affaiblir un ordre mondial certes imparfait, mais qui obéissait à quelques règles basiques. "Nous ne cherchons pas à diviser, mais à revitaliser une vieille amitié", dit encore M. Rubio: dans l’état actuel des choses, reconnaissons que ce sera difficile : les Européens peuvent-ils faire confiance aux Etats-Unis qui nous ont habitués depuis quelques décennies à abandonner leurs amis en rase campagne (vietnamiens, kurdes, afghans et peut-être demain taiwanais, japonais ou coréens), alors que régulièrement, le budget de leur administration fédérale est sous risque de shutdown ?

Côté européen, le fossé s’élargit malheureusement entre la France et l’Allemagne, longtemps considérées comme le moteur de l’Union : tandis que l’une promeut l’autonomie stratégique, la préférence européenne et une défense qui pourrait être élargie à la Norvège, la Turquie ou au Royaume-Uni, l’autre demeure indéfectiblement otanienne et semble regarder désormais davantage vers l’Italie, se bornant à afficher son soutien à une Otan plus européenne.

L’Union ne pourra décidément compter que sur elle-même, mais à condition que la volonté politique ne reste pas un vain mot ; il convient en outre pour l’appuyer de dégager les budgets adaptés, alors que l’on connait la situation chez nombre des 27 pour lesquels l’endettement communautaire supplémentaire (eurobonds) suggéré par la France suscite des réticences.  Pendant ce temps la Chine observe, à l’affût sans doute de toute opportunité pour combler en Europe les vides laissés par les Etats Unis…

Eric Dell’Aria


[1] « Nous devons en réalité être complémentaires. C’est un peu vague comme concept de créer une sorte de force de défense européenne. Évidemment, c'est aux pays européens d'en décider, mais je pense qu'il y aurait trop de doublons. Je vous souhaite bonne chance si vous voulez vous lancer dans cette aventure, car cela ne ferait que compliquer les choses. Je pense que Poutine adorerait ! Réfléchissez-y à deux fois. Et si quelqu'un ici pense encore que l'Union européenne (ou l'Europe dans son ensemble) peut se défendre sans les États-Unis, qu'il continue à rêver. C'est impossible. Nous ne pouvons pas. Nous avons besoin les uns des autres ».

[2] L’objectif : promouvoir des institutions de défense transparentes, responsables et sous contrôle démocratique. Ce programme de l’OTAN implique Alliés et Partenaires pour la mise en place de « bonnes » gouvernances soumises aux principes d’intégrité, de transparence et de responsabilité dans le secteur de la défense et de la sécurité.

[3] Comme dans les Balkans ou en Afghanistan, ou avec les polémiques du début des années 2000 sur les ambitions alors croissantes de l’EADRCC (The Euro-Atlantic Disaster Response Coordination Centre).

[4] Nato Support & Procurement Agency 

[5] Full Operationnal Capability

[6] ALIS (Autonomic Logistics Information System) et le successeur ODIN (Operational Data Integrated Network), systèmes d'information logistique du F-35 pour automatiser la maintenance, la planification des missions et la gestion des pièces.

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