L’Éthiopie, souvent qualifiée de « Yougoslavie de l’Afrique » en raison de sa structure fédérale ethnique (depuis 1995) serait-elle au bord d’une nouvelle guerre civile ? Trois ans après l’accord de paix de Pretoria mettant fin au dévastateur conflit au Tigré (estimé à 600 000 morts), le pays s'enfonce de nouveau dans une spirale de conflits internes et de tensions régionales qui menacent de déstabiliser toute la Corne de l'Afrique.
Le conflit du Tigré, 600 000 morts
Le paysage actuel est le fruit de retournements d'alliances brutaux. Après avoir dirigé le pays de 1991 à 2018 au sein d’une coalition dont ils étaient les leaders, les Tigréens (TPLF) ont été écartés par l'arrivée au pouvoir d'Abiy Ahmed en 2018. Le Tigré, c’est une petite région du nord de l’Ethiopie, peuplée par les tigréens qui représentent 6% de la population nationale. Ils s’étaient battus contre le régime dictatorial du Derg avant de diriger le pays pendant presque 30 ans, menant notamment la guerre contre l’Erythrée, avant l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed. Ce dernier, après avoir reçu le prix Nobel de la paix pour avoir conclu la paix avec l’Érythrée, a finalement lancé une offensive massive contre le Tigré en 2020 avec l'aide de son ancien ennemi érythréen et des milices d’une autre région, l’Amhara.

S’il a déclenché cette guerre, c’est parce que les tigréens, qui avaient perdu leurs privilèges politiques, ont refusé l’intégration dans l’armée de leurs puissantes forces militaires, le TPLF (Front Populaire de Libération du Tigré). La guerre à huis clos qui débute en 2020 voit l’armée éthiopienne, érythréenne et les forces de l’Amhara occuper rapidement les principales villes de la région, avant de subir une contre-offensive généralisée du TPLF, qui parvient à atteindre Dessie au centre du pays. Le TPLF est finalement repoussé vers les frontières du Tigré, affaibli par l’entrée en action des drones, il signe les accords de Pretoria en 2022. La guerre aurait fait 600 000 victimes, principalement des civils, massacrées par l’un ou l’autre des camps.

Cependant, les accords de Pretoria en 2022 n'ont apporté qu'un répit de courte durée. Dès 2023, le front s'est déplacé vers la région Amhara. La décision d'Abiy Ahmed de dissoudre les forces spéciales régionales a été vécue comme une trahison par ceux qui l'avaient soutenu contre le Tigré, donnant naissance à la guérilla « Fano ».
La rébellion Fano: une guérilla sous les radars
Aujourd'hui, les rebelles Fano, désormais unis sous le « Amhara Fano National Movement » (AFNM), contrôlent une grande partie des campagnes et mènent des incursions régulières dans des villes stratégiques de l’Amhara comme Gondar ou Weldiya. Après la fin de la guerre au Tigré, Abiy Ahmed décide de dissoudre les forces spéciales de l’Amhara qui l’avaient tant aidé durant la guerre. Bien que manquant d'armes lourdes et de défense aérienne face aux drones de l'armée fédérale (ENDF), leur résistance empêche le gouvernement d'Abiy Ahmed de stabiliser le pays et de projeter ses forces vers l'extérieur. Les Fano sont de plus en plus nombreux et de mieux en mieux organisés. Ils peuvent s’appuyer sur le deuxième groupe ethnique du pays, mais n’ont pas les capacités militaires du TPLF pour lancer des offensives majeures et occuper les villes.
L'obsession de l'accès à la mer et le basculement des alliances
Le point de rupture actuel se cristallise autour d'une ambition stratégique d'Addis-Abeba : obtenir un accès souverain à la mer Rouge. Après l'achèvement du Grand barrage de la Renaissance (GERD), Abiy Ahmed lorgne désormais un port pour désenclaver le deuxième état le plus peuplé d’Afrique. Il a plusieurs possibilités pour utiliser et investir dans des ports, à Djibouti, à Berbera au Somaliland, mais tous sont dans des Etats étrangers, ne permettant pas la pleine souveraineté éthiopienne dessus. C’est ainsi qu’est née l’obsession pour le port d'Assab, en Érythrée. L’Erythrée, dictature fermée, ancienne alliée d’Abiy Ahmed est désormais au cœur du jeu éthiopien.
Cette menace d'annexion a provoqué un changement géopolitique majeur : l’Érythrée, ennemie historique du Tigré, s'est rapprochée du TPLF et des chefs Fano pour contrer les ambitions d'Addis-Abeba. C’est le grand risque actuel pour Addis Abeba, si le gouvernement a eu du mal à combattre au Tigré en 2020 avec l’Erythrée et l’Amhara à ses côtés, comment peut-il faire aujourd’hui ?
L'engrenage régional : Soudan, Émirats et Arabie Saoudite
Le conflit éthiopien est désormais indissociable de la guerre civile au Soudan voisin :
- Le rôle du Soudan : L'armée soudanaise (SAF), proche de l'Égypte, soutient historiquement le TPLF, cependant, celle-ci est désormais coupée du TPLF, depuis que la région de l’Amhara a annexé la région stratégique de Welkait. Le Soudan, englué dans sa guerre contre les forces de soutien rapide (FSR), héberge et entraîne néanmoins une armée tigréenne, l’Armée 70. En retour, l'Éthiopie a décidé de soutenir plus activement les forces paramilitaires (FSR) au Soudan, appuyée par les Émirats arabes unis, notamment via une base « secrète » ouverte récemment à la frontière orientale du Soudan, hébergeant des milliers de combattants des FSR prêts à déferler vers l’Etat du Nil Bleu, au sud du Soudan, alors que la guerre est en cours plus à l’ouest, dans le Kordofan, où les FSR sont en difficulté.
- La logistique émiratie : Avec le soutien des Émirats Arabes Unis, l’Éthiopie a autorisé la construction de cette base arrière des FSR dans l'ouest de son territoire, servant de plateforme logistique pour contourner les blocages d'espaces aériens imposés par l'Égypte et l'Arabie Saoudite aux EAU. Pour Abiy Ahmed, Abu Dhabi est non seulement un parrain financier, mais également un soutien militaire important, qui pourrait être une clé face aux enjeux régionaux.
- L'isolement d'Abiy Ahmed : face à l'axe Éthiopie-Émirats-FSR, une coalition rivale se dessine. L'Égypte, le Soudan (SAF), la Somalie, la Turquie et l'Érythrée se rapprochent pour isoler le Premier ministre éthiopien, autour d’un axe officieux créé sous l’impulsion de l'Arabie Saoudite, décidée à contrer l’expansionnisme émirati, comme ce fut le cas en janvier 2026 au Yémen. La priorité éthiopienne (GERD et accès à la mer) menacent par ailleurs les intérêts égyptiens qui sont décidés à agir de concert pour empêcher à tous prix l’expansionnisme éthiopien sur le Nil et vers le mer Rouge.
Un avenir sombre : l'implosion menaçante
Les signes d'une escalade majeure s'accumulent. L'armée éthiopienne déplace massivement ses troupes vers le nord, en particulier ces derniers jours, se retirant de larges zones de l'Amhara pour se concentrer sur le Tigré et les frontières érythréennes. Parallèlement, le gouvernement central arme les forces spéciales de l'ethnie Oromo, exacerbant les tensions ethniques, alors qu’il avait interdit les autres régions d’avoir leurs propres forces spéciales.
Si un conflit généralisé éclate, il ne s'agira plus seulement d'une guerre interne. C'est plus d'un tiers du continent africain qui pourrait être déstabilisé, provoquant des déplacements de population massifs et une reconfiguration nouvelle des frontières de la Corne de l'Afrique. La guerre est déjà là, silencieuse dans les campagnes de l’Amhara, mais l'affrontement qui se prépare s'annonce plus dévastateur encore que les précédents, dans un contexte de guerre au Soudan, au Soudan du Sud et en Somalie…
Clément Molin

