Guerre d'Iran : une guerre des matières premières (Y Harrel)
Les conséquences de la guerre d'Iran touchent non seulement les hydrocarbures, mais bien d'autres matières (soufre, hélium, aluminium, etc), avec des effets pour la Russie et la Chine.Le Conflit États-Unis/Iran en 2026 : une guerre des matières premières
Depuis le 28 février 2026, le Moyen-Orient est plongé dans une guerre ouverte entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Lancée par des frappes américano-israéliennes ciblant les infrastructures militaires et nucléaires iraniennes, l’escalade a rapidement dépassé le cadre régional. L’Iran a riposté en bloquant de facto le détroit d’Ormuz et en multipliant les attaques contre des sites énergétiques dans le Golfe. Au-delà des aspects militaires et géopolitiques, le conflit révèle deux dimensions économiques majeures : une véritable « guerre énergétique » et des effets collatéraux profonds sur les matières premières minérales.
La guerre énergétique, un bras de fer mondial
Le pétrole et le gaz sont au cœur du conflit. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite normalement entre 20 et 25 % du pétrole mondial et 19% du gaz naturel liquéfié (GNL) selon l’AIE (Agence Internationale de l’Énergie), est devenu l’arme principale de Téhéran. Depuis début mars 2026, le trafic commercial y est quasiment paralysé en raison des mines iraniennes, des menaces de missiles et des attaques directes. D’où l’insistance de préparatifs militaires américains en vue d’opérations amphibies pour sécuriser les îles bordant les voies logistiques.
Comparaison des cours :
- Avant le déclenchement (fin février 2026) : le Brent cotait environ 78 $ le baril et le gaz naturel européen (TTF) se négociait à 34 €/MWh.
- À ce jour de rédaction : le Brent a flambé à plus de 118 $ le baril le 19 Mars et oscille actuellement à un niveau proche des 110 $ (+41 % environ) et le gaz TTF a bondi à 48 €/MWh (+41 %).
L’Iran, quatrième réserve pétrolière mondiale, a également subi et infligé des frappes sur des infrastructures clés. Israël a visé le gisement gazier de South Pars (70 % de la production iranienne de gaz), tandis que Téhéran a répliqué en frappant le complexe de Ras Laffan au Qatar, des raffineries au Koweït et en Arabie saoudite, ainsi que d’autres sites énergétiques dans le Golfe. Ces attaques ont aggravé la crise : l’Agence Internationale de l’Énergie a dû procéder le 11 mars 2026 au plus grand déstockage stratégique de son histoire (400 millions de barils), dont 172 millions fournis par les États-Unis via leur réserve stratégique.
Face à cette pression inflationniste sur l’essence et l’énergie, l’administration Trump a pris une décision paradoxale : le 21 mars 2026, elle a temporairement levé les sanctions sur environ 140 millions de barils de pétrole iranien déjà chargés sur des navires (jusqu’au 19 avril). Objectif avoué : injecter du brut sur le marché pour freiner la hausse des prix. Cette mesure, qualifiée de « à court d’options » par des analystes, illustre l’impasse américaine : combattre militairement l’Iran tout en cherchant à atténuer les conséquences économiques d’une guerre qu’elle a déclenchée. Le résultat est une crise énergétique mondiale inédite depuis les années 1970.
L’Europe, dépendante des importations via le Golfe, risque une pénurie hivernale de gaz ; l’Asie voit ses chaînes d’approvisionnement en GNL perturbées ; et même les États-Unis, premier producteur mondial de pétrole, subissent une hausse des prix à la pompe (le gallon est passé de 2,98 $ au 26 février 2026 à 3,90 $ au 26 mars 2026 (soit +30 % d’augmentation). Le conflit transforme le détroit d’Ormuz en un goulet d’étranglement stratégique (strategic chokepoint) où chaque jour de blocage coûte des milliards à l’économie globale.
Effets collatéraux sur les matières premières minérales
Si la guerre est d’abord énergétique, ses répercussions s’étendent aux métaux et minéraux critiques, via trois mécanismes : le blocage logistique du détroit d’Ormuz, la hausse des coûts énergétiques et la paralysie des exportations iraniennes.
L’Iran possède des réserves importantes de cuivre (8ème producteur mondial de concentrés), de zinc, de fer, de plomb, d’or et de certains minéraux stratégiques. Bien que sa part dans l’offre globale reste modeste (1,2-1,5 % pour le cuivre raffiné), les perturbations sont immédiates. Malgré ses réserves importantes de métaux, sa part dans l’offre globale reste modeste (pour cause de sanctions occidentales).
En revanche, les perturbations sont immédiates, notamment via l’interruption massive des flux de soufre – élément chimique numéro 16 dans le tableau périodique des éléments – un intrant clé pour l’extraction et le traitement de plusieurs minéraux critiques. Le soufre, produit en grande quantité comme sous-produit du raffinage pétrolier dans le Golfe (Iran, Arabie saoudite, Qatar, Émirats, Koweït), représente près de la moitié du commerce maritime mondial de soufre et d’acide sulfurique. Le blocage du détroit a provoqué une quasi-interruption de ces expéditions, entraînant une flambée des prix du soufre de près de 25 % depuis le début du conflit (et +165 % sur un an). Ce choc sur le soufre se répercute directement sur le cuivre et le cobalt, dont l’extraction (notamment par lixiviation en tas pour les minerais oxydés en Afrique centrale) dépend massivement d’acide sulfurique importé du Moyen-Orient (environ 90 % des besoins en soufre de la ceinture de cuivre africaine – la Copperbelt – proviennent de cette région). Les fonderies et projets de cuivre et de cobalt en RDC, Zambie et ailleurs font face à des pénuries d’intrants acides, renchérissant les coûts et risquant des arrêts de production. Le cuivre, pourrait subir à terme ce « choc soufre » en aggravant les tensions sur l’offre mondiale, tandis que le cobalt – essentiel pour les batteries et les alliages de défense – subirait des effets en cascade similaires dans le cas d’un prolongement du conflit.
Autre sous-produit, l’hélium - élément chimique numéro 2 - est entré dans une phase d’approvisionnement critique en raison du bombardement de l’usine de traitement de gaz naturel liquéfié qatari de Ras Lafan, site déjà évoqué précédemment. L’hélium est obtenu lors du refroidissement du gaz naturel liquéfié en devenant un résidu gazeux du processus, il est donc indissociable de l’exploitation du GNL. C’est un gaz possédant des qualités très recherchées par les industriels : inerte, très bonne conductivité thermique, point d’ébullition extrêmement bas. Il est très recherché dans le secteur de pointe des semi-conducteurs : il sert en effet d’atmosphère « protectrice » lors de la croissance des cristaux de silicium ainsi que de refroidissement dans les processus de fabrication des puces (sur les wafers ou galettes de silicium). L’IA, les ordiphones, les électromobiles et les serveurs de données sont donc directement concernés. Les secteurs de l’imagerie médicale et de l’aérospatiale sont aussi de grands consommateurs de ce gaz. Or, son importance tient à ce qu’il est difficilement substituable (par de l’azote ou de l’argon), et que sa récupération et son recyclage sont encore loin d’être optimaux à grande échelle. Si les grands fondeurs (TSMC ou Samsung, SK Hynix) disposent souvent de stocks pour plusieurs semaines grâce à des contrats long terme et des réserves stratégiques, cette situation est loin d’être la norme d’où une envolée des prix (comme ce sont des contrats privés et non un cours unique, il est compliqué d’avoir une vision fine de cette augmentation mais les acteurs évoquent parfois des cours multipliés par deux depuis le début du conflit). Et pour rendre la situation encore plus problématique, le gaz s’évapore progressivement dans les conteneurs-citernes ISO au bout de quarante jours environ, ce qui signifie que les navires transportant cette matière première et subissant le blocus vont perdre de la valeur au-delà de cette durée. Et lorsque l’on sait que le Qatar produit 30% de gaz pour le monde entier, l’on saisit mieux l’inquiétude des protagonistes du numérique (l’autre géant producteur étant les États-Unis, à hauteur de 35%, et forcément moins affecté par cette perspective de coupure d’approvisionnement).
L’aluminium, dont la production repose sur une électrolyse extrêmement énergivore (environ 15 MWh par tonne), a connu une dynamique soutenue. Avant le conflit, le cours était déjà en tendance haussière depuis avril 2025 (le cours oscillait autour de 2 300 à 2 500 $ la tonne). Sous l’effet du déclenchement de l’opération Furie Épique favorisant une flambée des prix de l’électricité et du gaz dans les principales régions productrices (Chine, Moyen-Orient, Europe), le cours a explosé jusqu’à 3 520 $ la tonne le 13 mars 2026. Après cette date, les cours ont connu une période de « stabilisation » autour de 3 200 et 3 300 $, soit tout de même +43% depuis un an (dont le conflit actuel n’est pas à l’origine mais qui aura servi d’adjuvant à cette tendance). Cependant, une nouvelle poussée à 3 481 $ a été observée le 30 mars 2026, consécutivement aux frappes iraniennes visant deux des plus grands producteurs mondiaux au Moyen-Orient (Alba et Emirates Global Aluminium). Cette volatilité des cours de l’aluminium illustre parfaitement comment la guerre énergétique renchérit mécaniquement tous les métaux dont la fabrication est intensive en énergie.
Pour le minerai de fer, les effets sont plus marqués : l’Iran produisait environ 88 millions de tonnes en 2023. Le blocage du détroit et les craintes de fermeture prolongée ont déjà fait monter les prix du fer, car 9% de l’approvisionnement mondial transite par la région. Les analystes anticipent un resserrement de l’offre qui pourrait aggraver les déficits mondiaux déjà prévus pour 2026.
Enfin, le conflit expose les fragilités des chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques (utilisés dans la défense, les technologies vertes et l’électronique). Le détroit d’Ormuz n’est pas seulement un couloir pétrolier : il véhicule aussi des flux de métaux, d’engrais phosphatés et de soufre. La paralysie logistique (97 % de baisse du trafic vraquier selon l’UNCTAD) révèle la dépendance mondiale à ce point de passage unique. Les États-Unis, qui stockent déjà des minéraux stratégiques pour contrer la Chine, voient leur stratégie de sécurisation des approvisionnements fortement contrariée par cette nouvelle crise.
La Russie, potentiel bénéficiaire économique et géopolitique du conflit
Sans avoir tiré un seul coup de feu, la Russie pourrait bien devenir la grande bénéficiaire de cette guerre.
Économiquement, la hausse spectaculaire des cours du pétrole (Brent > 125$) et du gaz européen profite directement à Moscou. Deuxième exportateur mondial de pétrole, la Russie écoule son brut à prix record vers l’Inde et la Chine, contournant les sanctions occidentales. Ses recettes énergétiques ont déjà bondi de plus de 30 % depuis le 28 février, alimentant son budget de guerre et renforçant sa résilience d’autant que le budget fédéral russe pour 2026 était établi sur un cours prudent de 59 $/baril pour l’Urals (le brut russe qui se vend avec une décote par rapport au Brent, lequel correspondrait à environ 70 $ sans cette décote).
Militairement, Moscou apporterait une aide discrète mais cruciale à Téhéran : transmission d’informations satellitaires en temps réel et transfert de technologies drones affinées grâce au retour d’expérience du conflit en Ukraine. Ces drones améliorés, combinés à l’imagerie satellite, auraient permis à l’Iran de mieux viser les infrastructures pétrolières du Golfe, après avoir neutralisé plusieurs systèmes radar, notamment le AN/FPS-132 (Block 5) à Al Udeid / Al-Khor au Qatar.
Diplomatiquement, le rôle russe devient central pour amorcer une désescalade : allié historique de l’Iran et membre permanent du Conseil de sécurité, Moscou est idéalement placé pour proposer une médiation : contacts russo-iraniens sont déjà évoqués en coulisses, avec l’idée d’un cessez-le-feu conditionné qui préserverait les intérêts de Téhéran tout en évitant un embrasement total.
Le régime iranien, affaibli car « décapité » dans ses appareils de représentation et de direction, s’est tourné vers la Russie, son partenaire stratégique le plus proche spatialement. L’intérêt de Moscou dans ce soutien au régime actuel est plus qu’économique, il se trouve dans l’effroi de l’arrivée d’un nouveau pouvoir à Téhéran hostile aux intérêts russes : pareille conjecture serait une complication diplomatique et logistique sérieuse dont ne désire absolument pas Moscou.
La Chine, prise en étau entre dépendance énergétique et opportunité stratégique
La Chine, premier importateur mondial de pétrole brut, se retrouve particulièrement exposée. Environ 35 % de ses approvisionnements totaux en brut (incluant production domestique et pipelines) et 40-50 % de ses importations maritimes transitent par le détroit d’Ormuz (selon Vortexa et analyses du Center on Global Energy Policy de Columbia University, 2026). Et Pékin absorbe plus de 80 % des exportations iraniennes (environ 1,38 million de barils par jour en 2025, soit 13,4 % de ses importations totales). Le blocage provoque une pénurie immédiate, obligeant les raffineurs chinois à payer des primes records et à puiser dans des stocks stratégiques limités. Parallèlement, la flambée des prix du soufre perturbe les chaînes de traitement du nickel (via acide sulfurique pour les procédés HPAL en Indonésie) et du cuivre, deux métaux critiques pour l’électromobilité et les technologies vertes. Pékin est contraint de diversifier ses approvisionnements en urgence vers la Russie et l’Afrique, mais à des coûts prohibitifs qui menacent sa croissance industrielle et sa transition énergétique. En outre, ses fonderies de semi-conducteurs, notamment SMIC, sont sur le qui-vive concernant l’asphyxie de l’approvisionnement en hélium en provenance du Qatar.
Sur le plan diplomatique, outre le rôle de son partenaire stratégique russe déjà évoqué, l’on sait que le Pakistan, par l’entremise de son ministre des affaires étrangères Ishaq Dar, avait déjà évoqué publiquement, le 3 mars 2026, la disponibilité de son pays pour faciliter le dialogue entre les États-Unis et l’Iran à Islamabad, notamment par la transmission du plan américain de cessez-le-feu en quinze points à Téhéran. Et encore, par un chemin inverse, du plan en cinq points de l’Iran à destination des États-Unis le 31 mars 2026. Or le Pakistan est un partenaire de longue date (1951) de la Chine, et a toujours pris soin de ménager - si ce n’est de favoriser - les entreprises de son voisin territorial (les deux pays partagent une frontière commune suite à l’accord frontalier de 1963), lequel est accessoirement son principal fournisseur de matériel militaire et énergétique.
Profitant de la distraction américaine au Moyen-Orient, l’Armée populaire de libération a intensifié son déploiement aéronaval au large de Taïwan, avec une recrudescence des incursions dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) et des manœuvres navales de grande ampleur. Cette pression opportuniste place l’administration Trump dans une impasse stratégique aiguë : soit accélérer la réouverture du détroit d’Ormuz par des concessions diplomatiques rapides à Téhéran pour libérer des capacités militaires, soit lancer une opération amphibie risquée pour prendre les îles stratégiques bordant les voies logistiques du Golfe, voire conduire simultanément les deux approches. Un tel choix pourrait précipiter une escalade à deux fronts (Golfe et Pacifique), forçant Washington à arbitrer entre la sécurité énergétique mondiale et la défense de ses intérêts indo-pacifiques.
Conclusion
La guerre États-Unis/Iran de 2026 illustre cruellement l’interdépendance énergétique et minérale de la planète. La « guerre énergétique » menée via Ormuz contre les infrastructures pétrolières et gazières provoque une crise immédiate de prix et d’approvisionnement. Ses effets collatéraux sur les métaux comme le cuivre, l’aluminium, le zinc, le fer et les minéraux critiques comme le soufre ou le gaz comme l’hélium risquent d’être durables : inflation des coûts de production, réorganisation forcée des chaînes d’approvisionnement et accélération de la course aux ressources alternatives (produits de substitution) et même chemins logistiques de rechange. Tant que le détroit restera menacé et les infrastructures visées, le monde paiera le prix d’un conflit qui dépasse largement les frontières iraniennes. La stabilité énergétique globale dépend désormais de plusieurs scénarios pouvant aboutir à un cessez-le feu sur le papier et sur le palier : une résolution par les armes ; un épuisement politique, énergétique, économique et/ou militaire ; un changement de régime ; une intermédiation diplomatique ; une restructuration des voies énergétiques etc. Et quand bien même ce cessez-le feu arriverait très prochainement, les dégâts matériels, diplomatiques et logistiques de cette zone géographique mettront des mois, si ce n’est des années, à être résorbés.
Yannick Harrel, Docteur en Sciences de l’Ingénieur, Master en Droit, Enseignant et conférencier sur les thématiques de la Cyberstratégie (gestion des ressources numériques du cyberespace) et de la Cybergéonomie (gestion des ressources géologiques du cyberespace). Dernier ouvrage bilingue en date : Électromobilité : des mines aux batteries / Electromobility : from the mine to the batteries aux éditions Nuvis en 2025.