Entretien sur la sécurité en Ukraine
Réponses à un quotidien coréen (Hankyoreh) sur l'actualité stratégique ukrainienne et européenne1. Récemment, le général Fabien Mandon a mis en garde contre la possibilité d’un affrontement armé entre l’Europe et la Russie en utilisant une expression forte, affirmant qu’il faudrait « accepter de perdre ses enfants ». De son côté, Mark Rutte a déclaré que l’Europe devait se préparer à une guerre du niveau de celle qu’ont connue nos grands-parents. Ces propos ont profondément surpris l’Europe et le reste du monde. Quelle est votre appréciation de ces analyses ? Pensez-vous que la Russie puisse réellement attaquer un État membre de l’Union européenne (ou de l’OTAN) dans un délai de trois à quatre ans ? Le cas échéant, quelles régions d’Europe vous paraissent les plus exposées à un tel risque ?
Dans ses déclarations, le général Mandon précisait qu’il ne s’agissait pas de voir les chars russes débarquer en Alsace. Il faut donc bien distinguer la sensibilisation générale à une menace perçue comme croissante et un scénario qui reproduirait ce que l’on a connu dans le passé et qui concernait, rappelons-le, un affrontement franco-allemand, deux pays limitrophes et se disputant notamment des régions frontalières. Ce n’est évidemment pas le cas de la France et de la Russie.
La France reste une puissance européenne et estime que sa sécurité dépend en grande partie de la sécurité européenne, que celle-ci s’exerce dans le cadre de l’Alliance atlantique (article 5 du traité) ou de l’Union européenne (article 42.7). Or, plusieurs pays européens ont des frontières communes avec la Russie : Norvège (à hauteur du cap Nord), Finlande, Estonie et Lettonie, Lituanie et Pologne (à Kaliningrad).
Si l’on regarde une carte, Estonie et Lettonie semblent les plus exposées : elles sont éloignées de leurs alliés et avec une frontière directe avec la Russie. Kaliningrad paraît trop isolée du territoire principal de la Russie.
2. Si la Russie devait attaquer l’Europe, s’agirait-il selon vous d’une invasion militaire frontale comparable à celle lancée contre l’Ukraine en février 2022 ? Ou bien envisagez-vous plutôt un scénario où les forces russes resteraient en retrait, tout en provoquant des changements de régime ou une déstabilisation politique ?
On peut imaginer un scénario intermédiaire, par exemple dans l’oblast de Narva, à l’extrémité orientale de l’Estonie. La région est très russophone, séparée du reste du pays par une grande forêt et des fleuves. Le scénario serait alors que des forces spéciales franchissent la frontière et soutiennent des groupes partisans locaux sécessionnistes, un peu à la manière de ce qui s’est passé en Crimée. Il pourrait y avoir quelques combats mais les unités de l’Otan sont assez isolées. Si la solidarité de l’Alliance atlantique se manifeste difficilement, si finalement les Européens laissent faire, cela suffira aux Russes : ils auront démontré que la protection de la « défense collective » est inefficace et que l’Otan a perdu sa raison d’être. Si en revanche la réaction est assez prompte et vigoureuse, les Russes pourraient retirer leurs troupes et plaider un incident de frontière, mal interprété.
On le voit, il ne s’agit pas forcément de combats à grande échelle mais des actions très localisées, avec de gros enjeux d’escalade et des objectifs plus politiques (l’éclatement de l’Otan) que réellement territoriaux.
3. J’aimerais vous interroger sur l’état de préparation de l’Europe face à un tel scénario. Si la Russie parvenait à reconstituer ses capacités militaires après la fin de la guerre en Ukraine et tentait une nouvelle agression contre l’Europe, estimez-vous que les forces militaires européennes, y compris celles de l’OTAN, seraient aujourd’hui suffisantes pour y faire face ? Selon vous, dans quels domaines les investissements européens en matière de défense devraient-ils être prioritairement renforcés à l’avenir ?
Un militaire dira toujours que ses forces sont insuffisantes. Dans le cas européen, c’est à la fois vrai et faux. Vrai car il y a tout un travail de reconfiguration des armées européennes qui, pour la plupart, étaient sous équipées avec de faibles effectifs. C’est d’ailleurs tout le sens de l’augmentation des budgets de défense adoptés par les Alliés au sommet de la Haye. Cependant, cela prend du temps. Mais d’ici trois ou quatre ans, un minimum peut être atteint. Reste la question de l’entrainement et des stocks…
Techniquement, il manque probablement des feux dans la profondeur, des masses de drones, des capacités logistiques dans les trois milieux, des capacités de guerre électromagnétique, de génie… La liste est longue…
4. Pensez-vous que les mécanismes de coopération militaire entre les États européens (ou au sein de l’OTAN) soient suffisamment solides pour dissuader ou repousser une éventuelle invasion russe ?
C’est finalement la principale question stratégique posée aux Européens ; tout le monde parle de la menace russe mais la vraie difficulté est la solidité du lien transatlantique. Disons que le message de Washington n’est guère rassurant, surtout quand on lit la dernière Stratégie de sécurité nationale (NSS) qui appelle explicitement les Européens à établir un dialogue avec la Russie. Est-ce un hasard si le président Macron a déclaré, la semaine dernière, qu’il faudrait discuter à nouveau avec la Russie ?
5. La Russie nie publiquement toute intention d’attaquer l’Europe. Le 22 décembre, le Kremlin a même déclaré être prêt à fournir à l’OTAN et à l’Union européenne des garanties juridiques selon lesquelles la Russie n’attaquerait pas l’Europe. Ces déclarations vous paraissent-elles crédibles ? Ou faut-il plutôt les interpréter comme une manœuvre de diversion ou une tactique destinée à gagner du temps ?
La Russie est consciente qu’elle n’a plus les capacités de l’URSS d’autrefois. Elle a déjà du mal à mettre au pas l’Ukraine, elle sait que si elle affronte militairement les Européens directement ceux-ci se mobiliseront : 450 M d’habitants contre 140, un décalage gigantesque de richesses. Quoique le Kremlin pense des démocraties occidentales, il sait aussi que quand il s’agit de faire la guerre, elles vont jusqu’au bout et elles gagnent.
C’est pourquoi le scénario de Narva, décrit plus haut, est le plus crédible : il teste localement la cohésion des alliés. D’ailleurs, le général Mandon, pour revenir à lui, a bien évoqué cette notion de test : c’est véritablement le scénario plausible aujourd’hui le plus dangereux.
Dès lors, la Russie a tout intérêt à lancer aujourd’hui quelques ouvertures diplomatiques aux Européens, d’autant qu’elle a le sentiment qu’elle sortira victorieuse de la guerre d’Ukraine en ayant atteint une grande partie de ses objectifs. Elle a conservé l’assentiment d’une large partie des pays du monde. Reprendre un peu de conversation voire de commerce avec les Européens est dans son intérêt : elle aussi a lu la NSS.
6. Pour terminer, j’aimerais vous interroger sur la situation militaire en Ukraine. Il semble que la majeure partie du centre urbain de Pokrovsk soit désormais sous contrôle russe. Si la Russie parvenait à s’emparer complètement de Pokrovsk, quels seraient, selon vous, ses objectifs territoriaux suivants ? Comment anticipez-vous les prochaines manœuvres des forces russes ?
Pokrovsk et Myrnohrad ne sont plus aujourd’hui sous contrôle ukrainien. On discerne bien ce que vont faire les Russes en 2026 : organiser la convergence de leurs forces vers la conurbation de Kramatorsk et Slaviansk afin de conquérir par la force le reste de l’Oblast de Donetsk qui leur manque. Simultanément, conduire deux axes secondaires : l’un au sud pour pousser dans l’oblast de Zaporijia, aujourd’hui très fragilisé ; et pousser au nord, dans l’oblast de Kharkiv, pour prendre des gages et éloigner la ligne de contact de la frontière russo-ukrainienne.
7. Enfin, l’Ukraine serait-elle en mesure de contenir efficacement les forces russes dans les zones de plaines situées au-delà de Pokrovsk ? Ou pensez-vous que la progression russe pourrait s’accélérer de manière significative ?
Les Ukrainiens ont construit de gigantesque lignes défensives (tranchées, barbelés, dents de dragon, etc.). Cependant, ces obstacles ne sont efficaces que s’ils sont battus par les feux, notamment d‘artillerie. Il faut donc des troupes et des armes pour les tenir. Or, les deux font aujourd’hui défaut aux Ukrainiens. Ils retarderont la progression russe mais celle-ci réussira à grignoter.
Au fond, la seule question qui demeure n’est pas celle de la progression russe, mais celle de son rythme. Là, bien malin qui peut prédire la chose.
Olivier Kempf
Directeur du cabinet stratégique La Vigie
Chercheur associé à la FRS