Le Cardinal de Retz, mots d’esprit pour temps de troubles (Th. F. de La neuville)

L’été est l’occasion de relire les classiques, ou tout simplement de les découvrir (voir la lecture faite de La Boétie dans égéa). Thomas Flichy de La Neuville, parrain fidèle de La Vigie, nous livre ici quelques leçons tirées du Cardinal de Retz, fameux mémorialiste du XVIIè siècle. Merci à lui. JDOK

Jean-François de Gondi se savait trop léger pour prétendre s’emparer du pouvoir. Cet agitateur professionnel nous a pourtant légué, au fil de ses Mémoires, quelques traits extraordinairement lucides sur la métamorphose d’un l’État en temps de guerre civile.

Le cardinal de Retz, 1613-1679 (portrait anonyme conservé au château de Blois). Photo © AFP

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L’une des caractéristiques de la Fronde fut en effet de mêler très étroitement la bataille judiciaire à celle des rues, et il ne fut pas rare de voir des robins abandonner soudainement le prétoire pour tirer l’épée. Ils n’étaient d’ailleurs pas seuls à se battre en un temps où l’on voyait des enfants de cinq et six ans avec les poignards à la main. C’étaient leurs propres mères qui les leur apportaient[1]

Ceci amène le cardinal de Retz à décrire crûment la déliquescence des pouvoirs publics : « Le dernier point de l’illusion en matière d’État, est une espèce de léthargie qui n’arrive jamais qu’après les grands symptômes. Le renversement des anciennes lois, l’anéantissement de ce milieu qu’elles ont posé entre les peuples et les rois, l’établissement de l’autorité purement et absolument despotique »[2].

Le mémorialiste en profite naturellement pour attaquer les actions d’intoxication du camp adverse, incarné par Mazarin, qui promit tout car il ne voulut rien tenir[3]. En effet, comme le grand secret de ceux qui entrent dans les emplois est de saisir d’abord l’imagination des hommes par une action de circonstance[4], les bruits les plus spectaculaires ne pourraient être qu’écrans de fumée. Le vieux Prince d’Orange disait que le moment où l’on recevait les plus grandes et les plus heureuses nouvelles était celui où il fallait redoubler son attention pour les petites[5].

Encore fallait il constituer une opposition solide au pouvoir royal, ce qui n’était pas le cas du Parlement de Paris sujet aux pressions comme aux divisions. Gondi se fait la réflexion qu’on a d’ordinaire plus de peine dans les partis, à vivre avec ceux qui en sont, qu’à agir contre ceux qui y sont opposés[6]. N’est on pas plus souvent dupé par la défiance que la confiance[7] ? Le cardinal de Retz se défie du clergé qui donne toujours l’exemple de la servitude, et la prêche sous le titre d’obéissance[8]. Enfonçant plus avant la pointe, il ajoute n’y a t’il rien de si juste à l’illusion que la piété [9]?

Cerné de toutes parts, il ne reste plus au coadjuteur de Paris que de se reposer sur des intelligences plus ternes que la sienne mais plus persévérantes : Brion avait fort peu d’esprit ; mais il avait beaucoup de routine, qui en beaucoup de choses supplée à l’esprit[10]. L’appui de ces travailleurs fidèles ne fut pas suffisant pour lui éviter son éloignement définitif de la Cour. D’où une réflexion ultime dont la profondeur fut creusée à la solitude : « Il y a des temps où la disgrâce est une manière de feu qui purifie toutes les mauvaises qualités et qui illumine toutes les bonnes »[11].

TFLN

[1] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 127

[2] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 90

[3] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 88

[4] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 58

[5] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 248

[6] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 138

[7] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 20

[8] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 66

[9] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 20

[10] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 42

[11] Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, Librairie Garnier, 1934, p. 62

De la discipline intellectuelle

Un chef s’en va, un autre lui succède.

Tous ont un sens élevé de la responsabilité qui est loyauté, expertise et engagement personnel au service de la mission et de ceux qui l’exécutent avec les risques que l’on sait.

C’est leur devoir de dire leur vérité, celle de leur niveau, à la représentation nationale déléguée par le peuple souverain et au chef des armées qui l’incarne.

C’est la dignité incessible de leur tâche. A défaut, ils seraient parjures.

C’est peut être le moment de citer ici le jeune lieutenant-colonel Foch, ce qui vaut d’ailleurs mieux que le paraphraser dans les Principes de la guerre (1903). Et de rappeler cet éloge qu’il faisait de la discipline intellectuelle, celle qui ne perd jamais de vue la finalité et sollicite l’engagement intellectuel total non pour spéculer mais pour conduire l’action vers l’objectif principal, en sûreté.

La défense du pays est le cœur de la légitimité de l’État et le chef militaire désigné n’a de légitimité qu’expert et loyal. Voilà ce que dit le futur généralissime Foch de la discipline.

Discipline intellectuelle, première condition, montrant et imposant à tous les subordonnés le résultat visé par le supérieur. Discipline intelligente et active, ou plutôt initiative, deuxième condition, pour conserver le droit d’agir dans le sens voulu. … Là doit se placer la notion supérieure de l’esprit militaire, qui fait appel au caractère, bien entendu, mais aussi, comme le dit le mot, à l’esprit, qui comporte par suite un acte de la pensée, de la réflexion, et repousse l’immobilité de l’intelligence … C’est de l’idée de liberté à sauvegarder de prime abord que nous devons constamment nous inspirer, si nous voulons, à la fin d’une opération, à plus forte raison d’une série d’opération, nous trouver libres, c’est-à-dire vainqueurs, et non dominés, c’est-à-dire vaincus.

Et aussi, cette vision dynamique d’une discipline qui n’est pas révérence mais action.

Être discipliné, ne veut pas dire en effet qu’on ne commet pas de faute contre la discipline ; qu’on ne commet pas de désordre ; cette définition pourrait suffire à l’homme de troupe peut-être, elle est absolument insuffisante pour un chef placé à un échelon quelconque de la hiérarchie, à plus forte raison pour ceux qui tiennent les premiers rangs.

Être discipliné ne veut pas dire davantage qu’on exécute les ordres reçus seulement dans la mesure qui paraît convenable, juste, rationnelle, ou possible, mais bien qu’on entre franchement dans la pensée, dans les vues du chef qui a ordonné, et qu’on prend tous les moyens humainement praticables pour lui donner satisfaction.

Être discipliné ne veut pas dire encore se taire, s’abstenir, ou ne faire que ce que l’on croit pouvoir entreprendre sans se compromettre, l’art d’éviter les responsabilités, mais bien AGIR dans le sens des ordres reçus, et pour cela trouver dans son esprit, par la recherche, par la réflexion, la possibilité de réaliser ces ordres ; dans son caractère, l’énergie d’assurer les risques qu’en comporte l’exécution.

En haut lieu, discipline égale donc activité de l’esprit, mise en œuvre du caractère. La paresse de l’esprit mène à l’indiscipline comme l’insubordination.

JDOK

Plaudite, Acta est fabula : un nouvel Auguste (Th. Flichy de La Neuville)

Ce texte d’un de nos chercheurs associés, Thomas Flichy de La Neuville, nous a semblé parfaitement pertinent pour comprendre, qui sait, l’air du temps. Auguste, premier empereur qui n’accepta pas le titre, tyran mais constructeur d’empire… Un modèle ?  JDOK

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Applaudissez, la pièce est jouée. Tels auraient été les derniers mots prononcés par l’Empereur Auguste avant de succomber à une figue empoisonnée. Cet homme énigmatique qui avait prit un soin jaloux à ne jamais définir le régime nouveau qu’il instaurait fut décrit a posteriori par Julien l’Apostat comme un « caméléon changeant de couleur, tour à tour pâle, rouge, noir, et puis après charmant comme Vénus ».

Fils de banquier, Octave-Auguste avait été introduit progressivement par César sur la scène publique. Il apparut chevauchant à ses côtés lors de son triomphe pour ses victoires en Afrique le 15 juillet 46. Mais à cette époque, personne ne le prenait encore véritablement au sérieux. Auguste en profita pour gagner la confiance de certains partisans de César, qui pour la plupart ne voyaient en lui qu’un jeune héritier fragile et facile à manipuler. Sans doute ignoraient ils qu’Auguste avait l’art de se rendre maître des foules : lors des festivités marquant la mort de César, Auguste parvint à se servir habilement de l’apparition d’une comète, pour faire croire au peuple qu’il s’agissait de la manifestation de l’âme de César rejoignant le domaine des dieux avant de le désigner pour héritier.

C’est ainsi que cet éternel trentenaire prit le pouvoir pour ne jamais le rendre. Il se prétendit ami de la concorde, faisant bâtir à grand frais le temple de la paix de 13 à 9 avant J-C, pourtant, jamais homme ne se livra davantage à la guerre. Sous son règne, l’état d’urgence permanent fut instauré. Auguste, prétendit rendre la liberté à la république pour mieux vider ses institutions de leur substance. Dans une Rome profondément divisée entre Optimates et Populares, Auguste, instaura une dictature déguisée au cours de laquelle la plupart des citoyens furent dupés.

Aussi n’est-il pas inutile de rappeler un mot de Montesquieu à son égard : pendant que sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on ne parlait que de liberté. 

Thomas Flichy de La Neuville

Professeur à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

Défense : dépenses budgétaires et choix politiques (J. Dufourcq et Ch. Schmidt)

La semaine dernière, les Échos publiaient une tribune remarquée du CEMA, le général de Villiers. Christian Schmidt et Jean Dufourcq y répondent dans le même journal (voir ici, édition du 29 décembre 2012), apportant quelques nuances et plaidant pour un nouveau traité européen de coopération militaire. La Vigie publie également cette tribune.

Il est assez exceptionnel qu’un chef d’état-major des armées consacre une chronique dans un journal économique à la nécessité d’augmenter le rythme des dépenses militaires du pays. Plus significatif encore, le général de Villiers évoque la logique économique dans son argumentation.

Ces références à la dimension économique de la défense pour le financement de l’effort militaire méritent d’être rapportées aux exigences sécuritaires du moment et à l’effort de compétitivité du pays. Continue reading « Défense : dépenses budgétaires et choix politiques (J. Dufourcq et Ch. Schmidt) »

N° 58 bis : Finir l’année en relisant Bainville | Une année de La Vigie | Vœux et Index 2016 (Gratuit)

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Chers lecteurs, pour vos étrennes et parce que vous avez un peu de temps entre Noël et le nouvel an, La Vigie est heureuse de vous adresser cette lettre gratuite pour vous faire découvrir notre travail. Extrait des articles présents dans cette lettre :

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Finir l’année en relisant Bainville

L’année 2016 a tenu ses promesses avec ce tournant stratégique d’ampleur évoqué la semaine dernière. Montons maintenant sur la colline, échappons à cette fureur du monde que la « trêve des confiseurs » n’a guère atténuée. Y siègent en observateurs bien des penseurs pour temps difficiles ; nous avons choisi de nous asseoir auprès de Jacques Bainville pour écouter ses « Réflexions sur la politique » (Plon 1941).

Ce n’est pas, on s’en doute, pour sa proximité avec l’Action française ni pour son royalisme qu’est choisi cet académicien brillant, mort il y a 80 ans. Il livre ici des aphorismes politiques dont la pertinence nous éclaire en cette année d’élections présidentielles. C’est en expert stratégique que nous parle ici ce grand historien.  […]

Une année de La Vigie

La Vigie est née à l’automne 2014. Nous voici au milieu de notre troisième année qui marque pérennité et consolidation : la formule tient ses promesses et a trouvé son lectorat. Elle est même influente, si on en juge à quelques idées ou concepts que nous avons proposés et qui ont été repris dans le débat public : cela prouve que nous sommes écoutés et confirme la validité de notre projet.

Cela faisait un an que nous ne vous avions pas donné quelques comptes. Pour ce dernier numéro de l’année, en lecture libre, les voici. […]

Lorgnette : Meilleurs vœux

Index : des articles publiés sur le site ou la lettre depuis le 19 novembre 2015

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Voter aux primaires ? A toutes !

Il y a un lien consubstantiel, très souvent oublié, entre la guerre, la citoyenneté et la démocratie. Un petit rappel est ici nécessaire : dans les temps anciens (au sens propre : dans les temps féodaux), la guerre commençait à devenir trop chère et à s’étendre sur des territoires trop vastes pour que la simple prédation suffise à la financer. Les rois de l’époque se mirent donc à lever l’impôt, forme de modernisation et de normalisation d’un processus qui veut qu’une des causes de la guerre soit aussi la conquête de ressources. Mais il faut des ressources pour la faire, cercle vicieux et souvent infernal, c’est toutefois une autre histoire que je vous conterai quelque jour.

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L’apport de la diversité à l’unité : un message urgent (Mounir Milles)

Un lecteur de La Vigie nous écrit suite aux attentats. Son authenticité et sa sincérité disent aussi quelque chose qui ne va pas bien dans notre pays. A lire. JDOK.

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A l’heure où j’écris ces lignes j’ignore si l’Hexagone sera de nouveau ensanglanté par la folie meurtrière dans laquelle compatriotes, enfants, prêtres, croyants ou non mais toujours innocents auront à payer le prix de l’infamie. La rédaction de ce message m’est d’autant plus difficile que l’émotion, les nerfs, le sentiment d’injustice et de révolte légitime sont à leur plus haut niveau.

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Le déchainement irrémédiable (Grèce et UE)

L’accord obtenu entre les Européens et le Grèce, lundi matin, est incontestablement perdant-perdant. S’il a soi-disant sauvé l’Eurozone, il a engagé la destruction de l’UE. Les torts sont partagés mais les dégâts profonds.

A. Tsipras a été inconséquent : on ne choisit pas une ligne ultra dure si on n’est pas prêt à aller jusqu’au bout. Jouer gros au poker suppose des nerfs solides et une capacité à tenir une forte intensité dans l’affrontement que le dirigeant grec n’avait manifestement pas. Il n’avait d’ailleurs pas de plan B, celui d’organiser la sortie de l’euro. A partir de ce moment, son bluff ne pouvait pas fonctionner. Les Européens l’ont compris la semaine dernière lorsqu’après le référendum, ils ont vu que A. Tsipras ouvrait toutes les portes aux compromis : renvoi de I. Varoufakis, proposition d’un plan très proche de celui qui avait été refusé par référendum, discours convenable au Parlement européen. Par ces signes, A. Tsipras signalait qu’il était prêt à aller à Canossa. Il en est revenu comme les bourgeois de Calais, en pénitent et la corde au cou. Continue reading « Le déchainement irrémédiable (Grèce et UE) »

Vendre son royaume : la dernière tentation du prince désespéré

Thomas Flichy de la Neuville[1] nous envoie ce joli billet : merci à lui (en espérant que ce ne soit pas un sujet d’actualité de par nos contrées). La Vigie.

S’il est un sujet de dérision à l’encontre des Princes inaptes à la conduite de l’État, c’est bien la tentation qu’ils peuvent éprouver de vendre la charge qu’ils ne possèdent pas. L’on raconte ainsi que le général grec Lysimaque vendit son royaume pour un verre d’eau, puis déclara après avoir bu cette eau : « ah, Prince infortuné que je suis d’avoir perdu mon royaume pour un plaisir si chétif et de si peu de durée »[2]. L’on connaît également la supplication prêtée par William Shakespeare à Richard III « Mon royaume pour un cheval ». Il s’agissait ici de souligner une dernière fois la légèreté du monarque qui avait jadis usurpé du pouvoir au détriment de ses neveux Édouard V et Richard de Shrewsbury.

L’on se souvient que Louis II de Bavière – dans ses moments de lucidité – chargeait quelque savant de lui découvrir un pays où l’on pût régner sans constitution, ou bien songeait à vendre son royaume pour acheter une île déserte, où il aurait vécu seul avec ses pensées et son coiffeur. Chez les souverains désespérés, la vente du royaume apparaît en effet comme une façon de tirer définitivement le rideau. Kamehameha Ier, Roi de Haïti, aurait tenté de vendre sa couronne aux États-Unis. Mais cela n’advint point puisque la dernière Reine du lieu fut déposée par l’action combinée de la Dole Fruit Company et d’une escouade de fusiliers marins.

Il arrive pourtant qu’un royaume soit vendu. Il peut l’être aux enchères comme le fut l’Empire romain le 28 mars 193, ou bien en vertu d’un contrat, à l’instar du royaume d’Yvetot, vendu par Martin Ier à Pierre de Vilaines, moyennant la somme de 14 000 écus, ou bien de la Louisiane, vendue par Bonaparte aux États-Unis en 1803 pour 80 millions de francs.

Mais il reste une dernière façon plus pernicieuse de vendre un État, fut il vieux de mille ans : cela consiste à faire secrètement hommage à quelque puissance étrangère moyennant l’aliénation de ses libertés, de sa politique étrangère ou bien d’un pan quelconque de sa souveraineté. A ce jeu de dupes, les plus fins sont souvent les premiers trompés et lorsqu’ils se réveillent enfin, c’est pour s’apercevoir que leur maître a changé.

[1] Membre du Centre Roland Mousnier – Université de Paris IV Sorbonne.

[2] Brevi voluptate quantum regnum perdidi