La Suède – pays alarmiste ? (CV L. Wedin)

Un de nos lecteurs, capitaine de vaisseau de la marine suédoise, réagit à notre dernier numéro. Tant mieux si nous suscitons le débat, merci à lui. JDOK

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Dans La Vigie 89, les auteurs caractérisent la Suède comme pays alarmiste. C’est-à-dire, selon Larousse : « qui est de nature à alarmer la population ». Il y a une notion de peur exagérée dans ce jugement. « Réaliste » serait probablement une description plus précise. Il y a à cela deux raisons principales.

La première raison est géopolitique. (lire la suite)La Suède est géographiquement un grand pays – à peu près comme la France – avec une population relativement faible : 10 millions. Elle est un « rimland », selon la classification classique de Spykman, située comme un glacis entre la grande puissance terrestre qu’est la Russie et l’Océan. Plus précisément, elle se trouve entre l’Atlantique et la puissance revancharde et militariste qu’est la Russie sous Poutine. Cette Russie jette son ombre sur les trois petits pays baltes, relativement récemment libérés de l’occupation soviétique.

Il est clair que Poutine a comme objectif, à plus ou moins long terme, de les faire retourner sous dominance russe. Un moyen de le faire serait d’empêcher l’OTAN de les renforcer ; donc une stratégie A2/AD (Anti-accès/interdiction de zone). Pour ce faire, la Russie a besoin d’empêcher les Occidentaux d’utiliser le territoire suédois, et surtout l’île de Gotland (voir http://www.strato-analyse.org/fr/spip.php?article386). En conséquence, la Suède est maintenant devenue un pays stratégiquement très important pour les Russes comme pour les Occidentaux – une clef de la situation stratégique septentrionale de l’Europe.

La seconde raison est liée à la politique suédoise. La Suède n’est plus un « pays neutre », elle est membre de l’UE, très proche de l’OTAN et des États-Unis. Mais elle ne bénéfice pas des garanties de sécurité (dont la crédibilité peut se discuter) parce qu’elle n’en est pas membre. En plus, et pire, sa défense a été maltraitée et désarmée pendant les 15 ans de croyance à la paix éternelle. Le budget de défense est proche de 1 % du PNB. Les besoins en matériel pour les dix ans à venir sont énormes. L’âge moyen des navires de la marine est par exemple de 28 ans ! Le personnel militaire est bien formé mais beaucoup trop restreint en nombre, auquel ne s’ajoute que 25 % des officiers qui prendront leur retraite dans les années à venir.

Etre un pays faible placé dans une situation stratégique importante n’est pas rassurant. Le vide stratégique est une posture dangereuse, pour le pays en question mais aussi pour toute la région. Dans L’histoire de la guerre du Péloponnèse Thucydide prête aux Athéniens ces propos : « Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n’ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents et que, si tel n’est pas le cas, les plus forts tirent de leur puissance tout le parti possible, tandis que les plus faibles n’ont qu’à s’incliner ». Cela est vrai aussi aujourd’hui.

Bref, la Suède a besoin de réarmer… d’urgence.

CV Lars Wedin, membre de l’Académie de marine de Stockholm

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