Notre monde est il plus dangereux ? (fiche de lecture)

Martine Cuttier, nous envoie cette fiche de lecture d’un ouvrage collectif récemment paru et dirigé par S. Le Gourriellec, Notre monde est-il plus dangereux ?  Merci à elle. JDOK

La démarche de Sonia Le Gouriellec, chercheuse à l’IRSEM, vise à appréhender « le monde parfois difficile » dans lequel nous vivons à partir de « l’œil avisé de spécialistes » de « disciplines différentes : politistes, sociologues, historiens, militaires, journalistes, blogueurs… ». Heureuse initiative que de croiser, par le biais de l’interdisciplinarité, des analyses portant sur les questions marquant l’actualité des relations internationales autour des Etats-Unis (1), de la Russie (2), de la Chine (3), de l’Europe (4), de l’Arabie saoudite et de l’Iran (5), de la Corée du Nord (6) … mais aussi de thèmes comme la supériorité technologique (7) ou la manière de combattre (8). Chaque question clairement formulée trouve une réponse courte balayant tout le champ. Elle se complète d’une brève et utile bibliographie.

L’ouvrage s’ouvre sur la contribution du professeur Jean-Jacques Roche, spécialiste des relations internationales et directeur de la formation, des études et de la recherche, à l’IHEDN. Elle s’intitule : « Bonne nouvelle, le monde va mieux, la violence recule ! » Il développe la doctrine américaine du « zéro mort » (9) fichée au cœur du libéralisme individualiste selon laquelle la guerre ne tue plus comme durant les conflits des siècles précédents et surtout des deux guerres mondiales (10). A défaut de rupture stratégique, la surprise stratégique dans le monde actuel réside dans l’absence de guerres interétatiques, pourvoyeuses de surmortalité, remplacées par les conflits asymétriques et les guerres hybrides « dans un monde plus ambivalent où la compétition va de pair avec la coopération puisqu’à l’inverse de la puissance qui ne peut être partagée, la sécurité est un bien commun ». L’auteur intègre-t-il la violence pratiquée à grande échelle par les terroristes (11) djihadistes, adeptes du salafisme (12) ? Et la guerre n’a-t-elle pas d’autres effets déstabilisants ?

Pensons aux récentes tensions en Europe liées aux flux de réfugiés dus à la guerre au Levant. La lecture de la Revue stratégique qui détaille, en vue de la prochaine Loi de programmation militaire, les menaces auxquelles la France est confrontée dans un monde en déconstruction, ne peut que nuancer le propos de l’auteur car « l’émergence de » la « multipolarité et de » la « compétition nouvelle se traduit par une remise en cause des règles et des institutions internationales qui permettent un encadrement juridique et une régulation du recours à la force depuis la Seconde Guerre mondiale » (13). Hormis les menaces liées au radicalisme islamiste, la Revue insiste sur les politiques de puissance conduites par la Russie et la Chine alors que les Etats-Unis recourent à l’action unilatérale. Autant de causes du réarmement et de la remontée des budgets alloués aux armées. Le monde va-t-il vraiment mieux à l’heure de la mondialisation du terrorisme ?

Parmi les autres contributions, retenons celles concernant la France et l’Afrique. Olivier Schmitt tente d’estimer l’influence américaine sur la politique étrangère française (14). Il montre que l’opposition entre le « gaullo-mitterrandisme » et le « néo-conservatisme » (15) ne tient pas compte du fait que la France, puissance de second rang, est prise « dans un réseau de relations avec » les Etats-Unis d’« interdépendance complexe ». A propos des relations avec l’Afrique, Jean-Pierre Bat (16) rappelle que depuis 1974, tous les candidats à la présidence de la République et les présidents élus ont promis de rompre avec la Françafrique. Or plus que jamais, « l’Afrique est la principale zone où la France peut encore jouer un rôle international et donc faire démonstration de son rang de puissance ». La République y tire « son autorité stratégique », hier au nom « de la lutte anticommuniste et aujourd’hui […] de la sécurité anti-terroriste ».

La contribution suivante examine le bilan des interventions militaires françaises depuis les indépendances (17) soit 54 de 1964 à 2017. Selon les périodes, elles eurent un cadre et des finalités différentes, elles se traduisirent, le plus souvent, par des succès militaires mais ne parvinrent pas à instaurer une réelle stabilité politique donc à gagner la paix. Sonia Le Gouriellec en vient à poser la question de la place de l’ethnie dans les conflits (18), en Afrique pour conclure qu’elle n’est pas une cause unique. Une telle lecture est « en partie, héritière des travaux sur l’anthropologie de la race, élaborée à la fin du XIXe siècle », période correspondant « à la domination européenne sur le reste du monde ». Elle reconnaît combien le sujet est source de débats tenus au sein du monde universitaire jusqu’à y être un enjeu de pouvoir. Ne pouvant nier la réalité, il lui reste à incriminer la colonisation. Or les luttes interethniques pré-existaient, le colonisateur les utilisant pour asseoir son pouvoir : diviser pour mieux régner, jouer les uns contre les autres. Jules César ne recourra-t-il pas à ces recettes pour conquérir la Gaule ?

L’auteur du 24e texte (19) critique, dans un style parfois confus, le livre de Samuel Huntington sur le choc des civilisations car il considère qu’opposer Occident chrétien et Orient musulman est une erreur. Quant au dernier texte (20), il se veut humoristique en caricaturant un discours simpliste sur les relations internationales.

Sonia Le Gouriellec, Notre monde est il plus dangereux ? 25 questions pour vous faire votre opinion, Armand Colin, Idées claires, sept 2017, 160 p.

Martine Cuttier

[1] Stéphane Taillat, « Le déclin des Etats-Unis est-il une bonne nouvelle ? ».

[2] Nicolas Hénin, « La Russie est-elle notre alliée en Syrie ? ».

[3] Sophie boisseau du Rocher, « Une guerre entre les Etats-Unis et la Chine est-elle possible en mer de Chine du Sud ? »

[4] Samuel Faure, «  Pourquoi la défense européenne est-elle impuissante ? »

[5]Fatiha Dazi-Heni, « Pourquoi un affrontement direct entre l’Arabie saoudite et l’Iran est improbable ? ».

[6] Marianne Peron-Doise, « Faut-il avoir peur de la Corée du Nord ? ».

[7] Joseph Henrotin, « La supériorité technologique permet-elle de gagner toutes les guerres ? »

[8] Brice Erbland, « La manière de combattre peut-elle engendrer un « bienfait collatéral » ? »

[9] Le colonel Rémy Porte la considère comme « une imposture intellectuelle ». C Benoist, G Boëtsch, A Champeau, E Deroo, « Zéro mort », une imposture intellectuelle », Le sacrifice du soldat, ECPAD, CNRS éditions, 2009, pp 61-64.

[10] Il s’appuie sur la loi tendancielle à la réduction de la force mise à jour par Raymond Aron  dans Paix et guerre entre les nations et sur les statistiques annuelles de l’Uppsala Conflict Data program qui font autorité

[11] Yves Trotignon se demande comment les qualifier : « Les terroristes sont-ils des barbares, fous et idiots ? » et expose leurs motivations : « Pour le compte de qui les terroristes tuent-ils vraiment ? ».

[12] Il prône une pratique rigoriste de l’islam et vise à établir le règne de Dieu sur la terre par la prédication et/ou par la violence.

[13] Revue stratégique de défense et de sécurité nationale, 2017, p 17.

[14] « La politique étrangère de la France est-elle dominée par les Etats-Unis ? »

[15] Vincent Fauvert, La face cachée du Quai d’Orsay, Enquête sur un ministère à la dérive, Robert Laffont, 2016.

[16] «  La Françafrique est morte : Vive la Françafrique ».

[17] Joan Tilouine, Pascal Airault, « Opération extérieures en Afrique : succès militaires, impasse politique ? »

[18] « L’Afrique est-elle rongée par les guerres ethniques ? »

[19] Hervé Pierre, « La guerre de civilisations aura-t-elle lieu ? »

[20] Marie Peltier, « On ne nous dit pas tout ? »

 

One thought on “Notre monde est il plus dangereux ? (fiche de lecture)

  1. “Idée claires” sur la Russie et la Syrie avec Nicolas Henin…vous plaisantez certainement ?

    Ici quelques liens sur des commentaires référencés :
    http://viableco.hypotheses.org/1332#more-1332
    et aussi
    “La France russe de Nicolas Hénin, pétard mouillé de la désinformation néocon !”
    http://www.eurasiexpress.fr/la-france-russe-de-nicolas-henin-petard-mouille-de-la-desinformation-neocon/

    Quand à songer que les alliés de la France en Syrie seraient les combattants de DAESH… Cette question s’est close depuis que le chapitre a été écrit, fort heureusement. Le scandale Lafarge et l’arrestation de Firas Tlass par interpole le confirme. Fin du “bon boulot” de la France.
    http://www.madaniya.info/2017/10/28/france-syrie-lafarge-arrestation-de-firas-tlass-aux-emirats-arabes-unis/

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