Corée du nord – Amérique : bluff nucléaire ?

L’escalade nucléaire entre la Corée du Nord et les États-Unis est aujourd’hui rhétorique. Cela est d’ailleurs conforme à la logique de la stratégie nucléaire qui donne une part belle aux discours et aux signaux. La plupart du temps, dans le cas de puissances nucléaires établies et reconnues comme telles, ces discours suffisent. Dans le cas de la Corée du Nord, l’ambiguïté de la reconnaissance pose problème et explique en grande partie les rodomontades que nous entendons. Le plus rationnel semble d’ailleurs Kim il Jun (il est loin d’être fou, contrairement à ce que racontent beaucoup de commentateurs candides), même si Donald Trump est lui aussi plus rationnel qu’on ne le dit, malgré son impulsivité.

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Aspects militaires

La Corée du Nord semble désormais une puissance nucléaire, plus personne n’en doute vraiment. Elle doit maîtriser désormais les explosifs atomiques (à fission) et oriente ses effort pour développer la filière des explosifs à fusion. Elle a procédé à 5 essais (2006, 2009, 2013, deux en 2016), le dernier atteignant une puissance de 20 à 30 kT (juste au-dessus de la puissance de Little Boy, larguée à Hiroshima). Ainsi, elle démontre une réelle capacité nucléaire mais désormais reconnue de facto par l’ensemble des observateurs avertis, sinon par les responsables politiques.

Il lui reste sans doute à militariser cette bombe. Plusieurs voies sont possibles : aérienne, spatiale, sous-marine. La bombe coréenne doit pouvoir être larguée d’un avion, toute la difficulté consiste à assurer une maîtrise aérienne suffisante pour atteindre l’objectif. De ce point de vue, la Corée du Nord pourrait au mieux atteindre sa voisine du sud. Pas suffisant pour exercer une menace assez grande qui garantisse l’inviolabilité de son propre pays : or, tel et bien l’enjeu d’une dissuasion : se rendre inexpugnable pour pouvoir conduire sa politique comme on l’entend.

Restent donc les autres voies. On apprend ainsi que la Corée du nord développe un programme de missiles sous-marins. Cela suppose qu’on a un sous-marin discret (peu probable dans le cas de Pyongyang) et que le missile puisse gérer les franchissements de milieux (mer vers air et possiblement vers espace sidéral) : difficile. L’ultime voie reste celle du missile intercontinental. La plus assurée puisque les défenses antimissile de territoire ne garantissent pas l’inviolabilité.

La Corée du nord a depuis les années 1990 poursuivi des progrès constants dans le domaine des missiles balistiques, avec notamment le Taepodong 3. Deux tirs ont été effectués en 2012, un autre le 4 juillet dernier. Ce dernier est concluant et suggère que l’engin peut emporter une charge utile d’une tonne. Si la portée pourrait dépasser plusieurs milliers de km et atteindre théoriquement les États-Unis, cela ne suffit pas. Il faut encore d’autres technologies à maîtriser : la miniaturisation de la charge, le guidage du missile et surtout la rentrée dans l’atmosphère. Aujourd’hui, la Corée du nord ne semble pas maîtriser ces éléments mais nul ne doute qu’à force, elle y arrivera probablement.

Ces quelques rappels techniques nous conduisent aux conclusions suivantes : la Corée du nord est désormais une puissance nucléaire, certes de faible niveau. Rien ne prouve qu’elle a réussi aujourd’hui à militariser son arme, sinon de façon rudimentaire et contre des cibles proches. Elle travaille cependant à consolider son arsenal de façon à le crédibiliser de deux façons : maîtrise technique et augmentation de la portée et de la précision des armes.

Cela nous conduit à l’analyse stratégique proprement dite.

Aspects stratégiques

Une stratégie de dissuasion repose sur la crédibilité : à la fois la crédibilité technique mais aussi la crédibilité politique. Le nouvel entrant doit donc fournir des preuves de capacité pour assurer cette double crédibilité. Les essais nucléaires et balistiques que nous venons d’évoquer contribuent à la première. Ils appuient la seconde. Or, cette crédibilité politique repose sur la reconnaissance, par les autres, de vos capacités mais aussi de votre volonté.

On ne peut pas faire d’impasse sur la volonté de Kim de vouloir, le cas échéant, mettre en œuvre son armement. En revanche, la question de la reconnaissance pose problème à la communauté internationale mais tout particulièrement aux États-Unis.

En effet, reconnaître le système nucléaire stratégique coréen revient à deux choses : admettre que le régime de non-prolifération n’a pas fonctionné (et donc potentiellement ouvrir la porte à d’autres démarches) ; admettre qu’un État paria a réussi à mettre en échec la grande puissance américaine et donc lui conférer une sorte de parité. Surtout, cela invalide la ligne dure adoptée depuis quinze ans par les États-Unis. Constatons en effet que depuis la fin de la seconde présidence Clinton, Washington n’a cessé d’adopter une position tranchée envers Pyongyang et que cette posture a échoué. C’est d’ailleurs un des objectifs de Kim : forcer les États-Unis à dialoguer avec eux sans remettre en cause le régime en place.

Le régime de non-prolifération fonctionne globalement assez bien. On assiste en effet à l’offensive de quelques pays à l’ONU pour bannir les armes nucléaires, position éthique et irréaliste. On constate une troublante abstention entourée de complaisance envers Israël. Depuis la signature du TNP en 1968, seuls le Pakistan et l’Inde ont officiellement franchi la barrière. Après un bannissement officiel qui a duré quelques années, les deux pays ont rejoint la communauté internationale même s’ils ne sont pas reconnus comme des États dotés au sens du TNP. Cela prouve que le pragmatisme peut s’appliquer, y compris de la part des Américains, des Russes ou des Chinois.

Quant à l’échec américain, il est désormais patent. En fait, la Corée du Nord a d’ores et déjà obtenu ses garanties et protégé son régime singulier. Malgré toutes les déclarations enflammées des uns ou des autres, personne ne prendra l’initiative de lancer une opération contre elle, à cause justement des risques d’embrasement nucléaires. Cela, aucun voisin ne le permettra aux États-Unis : ni la Russie, ni la Chine, ni le Japon ni même la Corée du sud. Dès lors, la Corée du nord est devenue inviolable. Elle a acquis stratégiquement son indépendance.

Et alors ?

De quoi la crise est-elle l’objet, alors ? de la simple reconnaissance, par les États-Unis, qu’ils ont échoué et qu’ils doivent changer : autrement dit, revenir à la table des négociations avec les autres partenaires (Chine, Russie, Corée du sud et Japon) et trouver les voies et moyens d’une relation apaisée et raisonnable. Cela passera logiquement par la levée des sanctions et l’augmentation des échanges, de façon à conduite l’élévation du niveau de vie du pays et un adoucissement du régime. Une normalisation, en fait : voilà le mot clef.

Cette conduite est inéluctable mais elle pose des problèmes évidents aux États-Unis. Tout d’abord dans la conduite de cette négociation. On peut ici interpréter les déclarations de Donald Trump comme un moyen de faire monter les enchères, selon la méthode de négociation qu’il affectionne. Le temps joue pour Kim : plus il va, plus son arsenal se durcit. Mais les États-Unis ne sont pas pressés de faire volte-face et ils jouent donc la montre. Car ils font face au deuxième problème qui est celui de leur posture régionale.

Jusqu’ici en effet, Washington était le garant de l’ordre régional, dominant le Pacifique jusqu’à la mer de Chine. Depuis quelques années, la Chine mettait en cause cette suprématie régionale. Les alliés régionaux (Corée du sud, Japon, Taïwan voire Vietnam) observaient cette concurrence stratégique. Constater que la petite Corée du nord a réussi à faire plier Washington sera un profond bouleversement stratégique. Ceci explique l’indulgence de Pékin envers Pyongyang ou encore les inquiétudes japonaises qui ont conduit à la révision de l’article 9 de la Constitution (cf. LV 69).

La politique de la force, pratiquée avec constance par les États-Unis depuis des décennies, paraît de moins en moins adaptée à ce monde nouveau. Il n’est ici pas sûr que D. Trump soit le mieux placé pour en prendre conscience et définir une nouvelle ligne…

JDOK

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One thought on “Corée du nord – Amérique : bluff nucléaire ?

  1. Analyse parfaite. mes complimnets à vous . La crise montre que la dissuasion fonctionne à condition d’une approche, pour ainsi dire, «coopérative» entre les parties. Mise à système avec la réplication de la crise entre la Russie et les États-Unis, à mon avis marginale, nous dit que dans la péninsule Coréenne sont dans le jeu les rapports de force futures et, par consequent, l’équilibre de la planète.
    amitiés
    Mario

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