La commission militaire centrale et le pouvoir du président Xi (A. Payette)

Voici un sujet négligé en France : celui de la construction du pouvoir du président chinois Xi, qui semble vouloir durer. Or, il s’appuie fortement sur l’Armée Populaire de Libération (APL) et la question des nominations est cruciale puisqu’elle articule les questions militaires aux questions politiques. Dans cet article, un jeune chercheur, Alex Payette, décrit les hommes de cette manœuvre. Merci à lui. JDOK 

Lors d Source

 

À quelques mois du 19e Congrès du Parti communiste chinois, Xi Jinping s’affaire à placer ses hommes à des postes clés tant en province (p. ex gouverneurs, secrétaires du Parti, etc.), dans les hauts organes du Parti (p. ex département de la propagande, commission disciplinaire, etc.) que dans les hautes sphères du commandement de l’armée populaire de libération (APL), dont la commission militaire centrale (CMC). Au moins cinq individus devront être remplacés à la fin 2017 – en raison de leur âge avancé, dont Fan Changlong [范长龙] (1947), Chang Wanquan [常万全] (1949), Zhao Keshi [赵克石] (1947), Wu Shengli [吴胜利] (1945) et Ma Xiaotian [马晓天] (1949).

Le général Fan, un proche de Xi Jinping, a directement participé à la chute de Xu Caihou [徐才厚] – ancien vice-président de la CMC – (1943-2015) pour corruption en 2014; Chang Wanquan (directeur du département général de l’armement), placé à la CMC par l’ex-Président Hu Jintao, a participé à l’enquête sur Guo Boxiong [郭伯雄] (1942), l’un des derniers grands généraux associés au prédécesseur de Hu Jintao, soit Jiang Zemin; Zhao Keshi (directeur du département de la logistique) est l’un des hommes de Xi; Wu Shengli, amiral et commandant des forces navales depuis 2007, est le fils de Wu Xian [吴宪] (1915-2001) – ancien gouverneur-adjoint du Zhejiang et allié de Jiang Zemin; et Ma Xiaotian, ancien directeur de l’université de la défense nationale et général-commandant des forces aériennes, est pour sa part relativement près de Hu Jintao et Xi Jinping.

Le changement de garde et la possible ascension de Li Zuocheng et de Yin Fanglong.

Né dans le Hunan en 1953, Li Zuocheng [李作成] est devenu le premier commandant en chef des forces unifiées de l’armée de terre de l’APL en 2015, le propulsant ainsi au rang de général. Décoré de la campagne du Viêt Nam, Li remplis les conditions minimales (« officielles ») pour entrer à la CMC en novembre prochain : 1) être général [上将]; 2) avoir été lieutenant-général pendant [中将] au moins 4 ans (2009-2015); 3) avoir été commandant [司令员] d’une des grandes régions militaires stratégiques de la Chine (anciennement 7 et actuellement 5 [2016]) au moins 2 ans. Li a été commandant de la région de Chendu (capitale du Sichuan) de 2013 à 2015. Li est souvent décrit comme un perfectionniste qui aime être paré à toutes éventualités. Cette réputation se retrouve d’ailleurs dans certains de ses articles publiés en 2014 et en 2013. Il parlait alors de l’importance de mettre en place des conditions nécessaires à l’engagement militaire (au combat) et à la victoire [« 能打仗, 打胜仗 »].

Yin Fanglong [殷方龙] (1953) est lui originaire du Jiangsu et est l’actuel commissaire politique de l’une des 5 « régions de guerre » [五大战区] de la République populaire, soit le nouvellement créé « Théâtre de commandement du Centre » [中部战区] depuis le début 2016 (anciennement connu sous le nom de « région militaire de Beijing »). Yin, allié de Xi Jinping, ne possède pas l’ensemble des critères ci-haut énumérés. Cela dit, le commandant de la région, Han Weiguo [韩卫国] (1956) n’a pas le grade nécessaire pour venir représenter la « nouvelle région » ainsi que son importance stratégique à la CMC (c.-à-d. la zone du Centre est juste derrière la flotte de Nord basée à Qingdao (péninsule du Shandong), en ligne droite – vers le Nord-Est, avec la Corée du Nord).

Les autres remplaçants potentiels

Comme mentionné, Xi devra remplacer au moins 5 individus à la CMC en 2017. Loin de pouvoir prédire façon précise le changement qui aura lieu en novembre prochain, nous sommes cependant à même de dresser une liste des candidats qui sont, lorsque l’on prend compte des critères « formels » et informels (p. ex. patronage, affiliation factionnelle, etc.), les mieux placés pour seconder Xi à la direction de l’APL de 2017 à 2022 [Table 1].

 

Table 1: les figures militaires importantes
Nom romanisé Naissance âge Grade Année Expérience
(lieutenant général)
Commandant
de région (2 ans+)
Membre
du Comité Central
李作成 Li Zuocheng 1953 64 Général 2015 6 ans Oui Non
殷方龙 Yin Fanglong 1953 64 Général 2015 Non Non
苗华 Miao Hua 1955 62 Général 2015 3 ans Non Non
刘粤军 Liu Yuejun 1954 63 Général 2015 7 ans Oui Oui
赵宗岐 Zhao Zongqi 1955 62 Général 2015 6 ans Oui Oui
张仕波 Zhang Shibo 1952 65 Général 2015 6 ans Oui Oui
宋普选 Song Puxuan 1954 63 Général 2015 5 ans Oui Non
郑卫平 Zheng Weiping 1955 62 Général 2015 6 ans Non Oui

*Base de données de l’auteur

Miao Hua, commissaire politique pour les forces navales depuis 2014, fait également partie de la commission disciplinaire centrale depuis 2012. Miao viendra remplacer Liu Xiaojiang [刘晓江] (1949), le beau-fils par alliance de l’ancien secrétaire général du Parti Hu Yaobang [胡耀邦] (1915-1989). Ce changement tombe à point pour Xi qui concentre ses efforts à la mise en place de la stratégie « une ceinture,  une route » [一带一路战略] tout en continuant d’étendre son emprise sur l’armée populaire en remisant les alliés de l’ex-Président.

Liu Yuejun, commandant des forces armées de la région de Lanzhou (2012-016) et maintenant la zone de l’Est [东部战区] (2016-) – qui comprend le Jiangsu, Zhejiang, Fujian, Shanghai, Jiangxi et l’Anhui, est responsable d’une des zones les plus stratégies pour la République populaire, soit le détroit de Taiwan. Liu est appuyé de Zheng Weiping, général et commissaire politique pour la région de Nanjing depuis 2012 (ensuite zone de l’Est). Tous deux sont des alliés de Xi Jinping.

Zhao Zhongqi, originaire du Heilongjiang (Nord-Est) et membre du comité central (2012) a été commandant des forces armées de la région de Jinan (2012-2016) pour être transféré à la « nouvelle » zone de commandement de l’Ouest (anciennement base de Chengdu). En ce sens, c’est Zhao qui fait la gestion des zones peuplées par les minorités ethniques ouïghoures (Nord-Ouest) et tibétaines (Sud-Ouest), des zones sensibles aux attaques terroristes domestiques (aux incursions des combattants de l’EI qui reviendraient au Xinjiang par exemple).

Zhang Shibo, natif du Zhejiang (côte Est), est l’actuel directeur de l’université de la défense nationale (2014-) et fut également, pendant deux ans, commandant des forces armées de la région de Beijing (2012-2014). On considère l’ « esprit de Parti » [党性] de Zhang comme étant très fort et dévoué. Il est d’ailleurs considéré par Xi comme étant un homme de confiance; à ce titre, il venait remplacer Song Puxuan, un autre des alliés de Xi. Enfin, Zhang connaît très bien la situation de Hong Kong; il a été le commandant de garnison pendant 5 ans aux côtés de Xi Jinping (2007-2012).

Song Puxuan est l’actuel commandant des forces du Nord, qui couvre l’ancienne Mandchourie (Jilin, Liaoning, Heilongjiang), la Mongolie-Intérieure et la péninsule du Shandong. On y retrouve principalement les détachements de l’armée terrestre de Jinan, la flotte du Nord stationnée à Qingdao et les forces aériennes à Shenyang. Il est fort probable, considérant l’escalade des tensions entre les deux Corées, que Song soit appelé à siéger sur la CMC, sa zone de commandement partageant une frontière directe avec la République populaire démocratique de Corée. Song est un ami de longue date de Xi Jinping.

De ces huit généraux – tous alliés de Xi, si nous avions à choisir, il faudrait considérer Li Zuocheng, Liu Yuejun et Song Puxuan comme ayant un léger avantage par rapport aux autres, et ce, surtout en termes d’expérience.

Le secrétaire et deux inspecteurs : l’ « armée de Xi » en mouvement.

Enfin, trois autres individus retiendront notre attention, soit Wang Ning, Yi Xiaogang et Zhong Shaojun [Table 2].

 

Table 2: Les Alliés de Xi
Nom romanisé Naissance âge Grade Année Expérience
(lieutenant général)
Commandant
de région (2 ans+)
Membre
du Comité Central
王宁 Wang Ning 1955 62 Général 2015 3 ans Non Alterne
乙晓光 Yi Xiaogang 1958 59 Général 2016 4 ans Non Alterne
钟绍军 Zhong Shaojun 1968 49 Major** 2015** Non Non

*Base de données de l’auteur

**Le rang exact de Zhong est pour le moment inconnu.

Wang Ning est le commandant des forces de polices armées depuis 2014 et membre de la commission nationale des affaires politiques et légales. Tout comme Song Puxuan, Wang fait partie de la « clique de Nanjing » [南京系] qui est en ascension vers les hautes instances de la CMC afin d’y faire le ménage dans le personnel militaire demeurer fidèle à Guo Boxiong et Xu Caihou. La clique de Nanjing – qui fait référence ici à l’ancienne zone de commandement, grimpe les rangs de la structure militaire en parallèle à l’armée du Zhejiang de Xi. Celle-ci réfère aux Cadres politiques qui transitent par la province côtière sous le patronage de Xi Jinping.  Aussi, il faut savoir que Wang Ning, également un « prince héritier » (fils de Cadre militaire) fait partie de la garde rapprochée de Xi Jinping. On dit qu’il serait l’un des hauts commandants de l’ « armée de Xi » [习家军].

L’une des plus récentes promotions, au rang de général, est celle de Yi Xiaoguang. Ce dernier est directeur-adjoint de l’état-major de la CMC depuis janvier 2016. Considérant qu’il faudra remplacer Ma Xiaotian, le choix de Yi semble tout indiqué. Aussi de dire, Yi fut promu par Xi en 2016 et fait également partie de la clique de Nanjing.

Enfin, le dernier Cadre est Zhong Shaojun. Pour l’heure, son importance demeure « moindre » compte tenu de son rang. Cela dit, Zhong, originaire du Zhejiang, est le directeur-adjoint du bureau des affaires générales de la CMC et directeur du bureau rattaché au Président de la CMC, soit Xi Jinping. À noter, Zhong « n’existe pas » sur les sites chinois. Ce dernier a suivi Xi depuis son passage dans le Zhejiang et à Shanghai. Il est considéré comme l’un des secrétaires particuliers les plus importants que Xi Jinping ait eus depuis ses débuts dans le Parti (environ 7 en tout). Lorsque Xi est devenu membre permanent du Politburo en 2007, il amena Zhong avec lui à Zhongnanhai [中南海] – le siège du Parti à Beijing, en tant que membre du « groupe rapproché » ou bandi [班底], du Président. Né en 1968, Zhang forme la prochaine génération du haut commandement militaire qui viendra assurer à Xi une certaine pérennité de son influence dans l’Armée populaire de libération après 2022.

Considérant leur âge ainsi que leur expérience, Wang Ning (surtout) et Yi Xiaoguang semblent tout indiqués pour se joindre à la CMC en novembre 2017.

L’APL remaniée selon Xi Jinping

Du reste, même les représentants de la commission disciplinaire dans l’APL, soit Zhang Shengmin [张升民] et Yang Chengxi [杨成熙], et le commandant en chef responsables de l’artillerie et des fusées/missiles, Wei Fenghe [魏凤和], pour ne nommer qu’eux, sont tous des alliés de Xi Jinping.  En ce sens, depuis déjà 2015, et possiblement après 2017, c’est Xi aura le dernier mot (sans devoir négocier avec d’autres factions au sein de l’armée) sur les interventions militaires de la Chine dans la région ainsi que dans le reste du monde. Cette situation ne s’était pas vue depuis la fin de l’époque de Deng Xiaoping.

Alex Payette

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