Micmacs au pays du cacao: 2 mauvaises raisons de ne pas s’inquiéter et 1 bonne de s’alarmer

La Côte d’Ivoire a récemment connu une mutinerie à Bouaké. Près de 15 ans après le début de la guerre civile, cet événement n’est-il qu’un incident dans la normalisation conduite par A. Ouatarra, ou est-ce un signe annonciateur de quelque chose de plus grave  ? J. M. Lavoizard, notre correspondant, nous donne son éclairage. Merci à lui. La Vigie

Mutinerie Bouaké

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Issu du néerlandais muyte maken qui signifie faire une émeute, micmac décrit bien la situation politico-militaire actuelle en Côte d’Ivoire.

Ceux qui s’inquiètent de possibles conséquences économiques négatives des mutineries suspendues au règlement sonnant et trébuchant des engagements de la politique du chéquier peuvent se rassurer à bon compte, rien ne changera à court terme au plan économique. Pour les deux raisons suivantes :

  1. Le monde institutionnel, déconnecté des réalités locales, continuera de les ignorer et d’accorder une confiance aveugle et sans limite à un Régime faussement libéral et réellement dirigiste, schizophrène et criminalisé à tous les niveaux.

Pour ne pas se contredire ni contrarier les rapports internationaux complaisants des organisations internationales et des bailleurs de fonds ou les discours dithyrambiques voire flagorneurs de représentants nationaux avides de sécuriser des parts de marchés.

Pour ne pas remettre en cause la méthode Coué qui sert de politique internationale de développement de l’Afrique.

Tout est question de mise en perspective et d’exigence morale, de dignité. Egalement, de niveau de détail et de Realpolitik, d‘éthique de responsabilité ou de non-ingérence à géométrie variable, estimeront commodément d’autres.

Or, ces approches complaisantes et accommodantes de fonctionnaires qui parient de façon irresponsable sur des effets auto-vertueux en invoquant des « miracles économiques » bien peu rationnels, obsédés par leurs objectifs de performance de décaissement de l’argent public sans réel contrôle de son usage final, sont malheureusement contreproductives car elles nient les réalités humaines et incitent ouvertement à la pire gouvernance. Et le pire n’en finit pas d’empirer car il porte sur des volumes et des valeurs toujours plus importants.

L’indice de confiance institutionnel n’est donc pas remis en cause par ces mutineries et ne nuira pas à la progression régulière de la Côte d’Ivoire dans les classements internationaux naïvement biaisés voire volontairement truqués. Les annulations de dettes et les prêts à taux préférentiels injustifiés et systématiquement détournés se poursuivront, maintenant les apparences de développement économique par des chantiers et des marchés publics visibles, véritables Villages Potemkine à l’adresse des visiteurs de passage rapide et superficiel. Ces avantages indus continueront de bénéficier à une pseudo élite locale qui corrompt et détourne à tour de bras en toute impunité, sans améliorer le quotidien du petit peuple qui constate que cet argent public ne circule pas dans l’économie réelle et que ‘l’Emergence leur a tout pris’. Après tout, who cares ?

  1. Le secteur privé confronté aux dures réalités quotidiennes, n’accorde déjà aucune confiance à un Etat prédateur et défaillant. Il survit déjà par tous les moyens de contournement, parfois d’accommodement pour ceux qui en ont les moyens autonomes ou le soutien politique national.

Les entrepreneurs de toutes communautés d’affaires habitués à développer leurs entreprises par eux-mêmes hors du giron d’un Etat Providence, de ses canaux politico-diplomatiques et des réseaux affairistes plus ou moins opaques bien connus, n’ont pas d’autre choix que de continuer à s’adapter en permanence et de tenter de faire valoir avant tout la qualité de leurs produits et services pour pénétrer des marchés, en bonne connaissance et compréhension des marchés entretenue par des moyens indépendants.

Les opérateurs et investisseurs étrangers les plus timorés, peu entreprenants, continueront de se tenir à distance des opportunités en attendant que tous les signaux soient verts avec toutes les garanties institutionnelles. En attendant ce moment improbable, ils laissent la place à de nouveaux acteurs et prétendants qu’on voit arriver de tous les continents, beaucoup plus audacieux, prêts à relever les opportunités dans des marchés désormais ouverts à la concurrence internationale qui fait des ‘marchés de la Demande’, des ‘marchés … de l’Offre’, remettant en cause les rentes persistantes et obligeant chacun à se différencier, à trouver des avantages concurrentiels notamment en disposant avant les autres et par des moyens indépendants, d’informations fiables et contextualisées.

Or, dans le monde réel de l’Economie, malgré l’usage courant de l’expression « Y a pas de problème » aussi hasardeuse que l’expression française « Ça va bien se passer », ici comme ailleurs en Afrique il n’y pas de raison a priori et en soi que ça se passe bien. Sans stratégie indépendante basée sur des information fiables, faire des affaires ici comme ailleurs en Afrique revient à jouer à « la roulette africaine » : à la différence de la « roulette russe », qui se joue avec une seule cartouche dans le barillet, l’africaine contient un seul emplacement vide. Ceci dit sans cynisme ni fatalisme, sur la base de l’expérience quotidienne de terrain.

L’indice de confiance du secteur privé envers l’Etat étant déjà négatif du fait d’un climat généralisé de défiance, les mutineries en cours n’auront donc aucun impact économique national.

 

  1. Pour autant, ces soubresauts spectaculaires sur fond de cuisine politicienne et de rapports de force personnels et claniques, masquent mal une marmite sociale en ébullition, annonçant des printemps orageux avec des conséquences économiques négatives potentiellement profondes et durables.

Pour l’instant, la Société civile africaine, encore trop immature, traditionnellement servile et pas encore assez affamée ni désespérée, subit sans illusion et avec résignation les injustices et le manque de perspective. Inutile d’aller chercher des causes profondes dans les petites histoires personnelles mesquines de « grandes familles », qui n’ont de « grand » que le patrimoine obtenu par les largesses d’un Houphouët généreux … des biens de son pays et envers lui-même.

Au moins, les premiers bénéficiaires devaient faire circuler l’argent dans l’économie locale pour contribuer à son développement. Leurs brillants rejetons maintenant au pouvoir, au bagage éducatif supérieur et au sens des affaires autrement plus développés, animés d’un profond sentiment de revanche historique et qui investissent et évadent l’essentiel de l’argent obtenu de diverses manières en détournant l’attention sur les entreprises internationales accusées de prédation, feraient bien de se rappeler la consigne « du Vieux » et de s’y conformer sous peine de se voir réclamer par la force des comptes par la population, sur la base de réalisations concrètes.

Car les exemples d’injustices et sujets de frustration sont trop nombreux pour être tous énumérés. Les fonctionnaires ivoiriens qui font cette semaine une grève molle pour tenter de surfer sur la vague des revendications ne sont pas crédibles. Parmi les scandales les plus criants, la ‘Couverture Maladie Universelle’ (CMU) toujours pas appliquée deux ans après son vote sans autre explication que le manque de volonté et des conflits d’intérêts des responsables alors que chacun a pu voir les plus hautes autorités nationales poser fièrement carte à la main sous les applaudissements de la communauté internationale ; les mêmes qui foncent en France consulter les meilleurs hôpitaux aux premiers signes de rhume. La gestion de la santé publique en Cote d’Ivoire comme ailleurs en Afrique est un désastre honteux, reflet de la réelle considération portée à la personne humaine. La colère gronde évidemment aussi du côté des Jeunes et des étudiants qui n’acceptent plus les années blanches universitaires et l’état déplorable des établissements publics alors que des tonnes d’équipements et des millions d’euros sont détournés, un comble 6 ans après la fin de la dernière crise. Ou les planteurs de cacao au bord de la révolte face à une filière mafieuse qui refuse de jouer son rôle statutaire de chambre de compensation (voir l’article récent, bien renseigné et intitulé « 700 camions bourrés de cacao garés au Port – où sont passés les 80 milliards du fonds de réserve ?? ». Et tant d’autres dans tous les domaines.

Le micmac est aussi un gâteau ou une crème, dont la vanille ne doit pas se mélanger au chocolat. Il ne retombe pas de lui-même comme un soufflé. Chacun à sa place et à chacun son dû et ses responsabilités. Comme disait avec humour Pierre Dac: « Même les bornes ont des limites qu’on ne saurait franchir sans les dépasser ». Même au pays du « un peu, un peu » une goutte peut faire déborder le trop-plein de frustration et de colère. Et l’Histoire récente montre que les Ivoiriens, habituellement nonchalants et fêtards, sont longs à la détente mais incontrôlables et sans limites quand tout dérape, par manipulation et par peur collective.

A l’instar des fraudes financières qui se multiplient de façon exponentielle en Afrique sur le modèle pyramidal dit ‘de Ponzi’, repris avec succès par l’escroc américain Madoff, le continent africain est en train d’enfler comme un soufflé, une bulle injustifiée de confiance à l’instar d’une pyramide financière qui repose avant tout sur une pyramide de relais de confiance entretenus par la naïveté, l’idéologie et la cupidité. N’en déplaise aux brillants, bruyants et dangereux imposteurs d’une diaspora africaine qui clament que « l’Afrique est dramatiquement sous-peuplée et sous-endettée » et aux pseudo experts institutionnels de l’Afrique, qui ne la pratiquent pas au régime commun des réalités.

Concluons comme le fait en privé un diplomate occidental lucide, qu’un vrai et durable développement de l’Afrique dépend désormais de la fin des aides internationales, et la fin de la féodalité locale sous toutes ses formes. Pour un développement quantitatif et qualitatif de l’Afrique avec et par les Africains, si besoin malgré voire contre certains d’entre eux, d’ici ou d’ailleurs.

Jean-Michel Lavoizard,

directeur d’ARIS Intelligence,

correspondant Afrique de La Vigie.

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